L. latine 16.  >
À Johann Georg Volckamer,
le 24 décembre 1649

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[Ms Montaiglon, Collège de France, page 165 | LAT]

Au très distingué M. Volckamer, le 24e de décembre 1649.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je réponds sur-le-champ à votre lettre fort attendue et souhaitée que je viens de recevoir. Je suis submergé par la joie de vous savoir en vie et en bonne santé, et même si ce n’en est pas le moment précis, ou du moins l’heure exacte, je vous souhaite le bonheur pour cette prochaine année et pour de nombreuses autres qui vont lui succéder. Puisque vous avez en mains les Theses Scherbianæ, la Philosophia Altdorphina et le Plaute de Pareus, [1][2][3][4][5][6] envoyez-les-moi, s’il vous plaît, dès que vous pourrez, ainsi que les thèses médicales que vous avez trouvées. Dans ma prochaine lettre, je vous dédommagerai de l’argent que vous aurez dépensé pour moi et ferai savoir à Mme Laux que je ne l’ai pas oubliée. [2][7][8] Vous saluerez, s’il vous plaît, de ma part le très distingué M. Conring, que je félicite sincèrement pour la nouvelle dignité qu’il a acquise auprès du duc de Brandebourg. Je n’ai pas encore appris si vous lui avez remis notre Anthropographia de Riolan ; je lui écrirai néanmoins à mon premier loisir, ainsi qu’au très érudit M. Aurelio Severino, à qui je souhaite de tout cœur longue et belle santé. [3][9][10][11][12] Mon Robert a disputé sa troisième thèse le 9e de décembre, avec acclamation de toute notre École, de luis venereæ curatione per hydrargyrosin, tanquam certum et optimum remedium[4][13][14][15] Il subira son examen de pratique après Pâques pour obtenir le grade de licencié au mois de juin et être enfin reçu docteur en août ou septembre ; en décembre suivant, il présidera sa première thèse quodlibétaire à laquelle répondra un bachelier. Et ainsi, après tout cela, une fois nommé docteur régent, si vos affaires publiques et les nôtres le permettent, il commencera un voyage par Lyon, d’où il se rendra en votre Allemagne pour voir Nuremberg et y embrasser M. Volckamer, qui est la perle de mes amis ; puis il visitera Bâle, Strasbourg, Augsbourg, le Rhin et le Danube, Prague et d’autres célèbres villes. Je souhaite que nous voyions tous deux ce jour arriver, pour le bien de nos affaires ; mais la paix publique y est absolument nécessaire. [16] Toute la France y aspire, à l’exception de ce démon de Mazarin (que soutient la faveur de notre reine) [17][18] et de quelques fripons, politiques, courtisans, partisans, et autres pestes de l’État qui tirent grands profits de la calamité générale. Maudits soient donc ce tyran de Mazarin et ses suppôts ! Je vous remercie pour le portrait de Jasolini, mais je n’ai pas vu d’édition de ses Opuscula autre que celle que vous m’avez envoyée, en italien, qui appartenait à M. Hofmann ; j’ignore tout à fait s’il en existe une en allemand. [5][19] S’ils se trouvent, retenez pour moi, s’il vous plaît, les thèses d’Olhafius et son ouvrage sur la peste. [6][20][21] Ne vous souciez plus désormais des Epistolæ de Camerarius. [7][22] Je recommande à vos bons soins les opuscules du jésuite Maximilianus Sandæus que je vous ai demandés. [8][23] Je désire vivement voir et acquérir ce que Scherbius a écrit contre la Panacea de Georg Amwald, et je souhaite qu’il vous tombe sous la main. [9][24][25] Je vous dirai franchement que la médecine se priverait sans peine de la chimie si les médecins se reposaient, comme il convient, sur la facilité et la simplicité des remèdes[26] Ici, pour purger le corps, nous n’utilisons pas les médicaments chimiques, c’est-à-dire métalliques, mais seulement les médicaments végétaux, qui sont certes peu nombreux, mais éprouvés et bien choisis ; [27] ce que le séné, [28] la casse [29] et le sirop de roses pâles [30] procurent plus sûrement que tous les remèdes qui, mis dans les mains d’ignorants, sont des poisons, ut gladius acutus in manu furiosi ; [10] et il n’en va guère différemment chez les savants. Nous avons ici à la cour (chez les princes, espèce d’hommes qui veulent être dupés) certains chimistes, purs fripons qui s’instruisent au péril des misérables malades et mènent leurs expériences en tuant. Paracelse fut un imposteur et un bourreau public, plus digne du gibet commun et de la potence que n’importe quel brigand. [31] Je ne désapprouve pas totalement certains médicaments composés, mais je ne pense pas qu’ils soient indispensables ni même que la composition ait en soi quelque valeur. Ni l’honorabilité de la médecine ni le salut des malades ne reposent sur ces sornettes, et la légitime méthode thérapeutique [Ms Montaiglon, Collège de France, page 166 | LAT] n’a pas besoin de tels remèdes. Nous purgeons très facilement nos Parisiens à l’aide de cathartiques très légers et doux, qui suffisent à nos indications. Avec le seul séné, qui pour nous est le plus éminent des panchymagogues, [11][32] je rétablis la santé de plus de patients que ne font tous les chimistes de l’Europe tout entière avec leur antimoine ou leur vitriol ; [33][34] et là-dessus, la préface en or pur du livre de Medicamentis officinalibus du très distingué Hofmann me fait beaucoup rire. [12][35] Passe que pour vous la chimie soit un art innocent, je veux bien l’admettre aussi ; mais les chimistes ne sont pas sans tort, ce sont d’incultes coquins, ignorant la véritable méthode pour remédier, parfaitement dignes d’être condamnés aux galères [36] ou aux mines pour les fréquents homicides qu’ils commettent ici en grand nombre ; à l’affût de quelque nouveauté lucrative, ils franchissent le seuil des malades pour ensuite les assassiner en se faisant passer pour d’innocents magiciens. Voilà ce qui arrive ici tous les jours, et tout dernièrement pour un fils de feu le très distingué et très savant M. Isaac Casaubon, grand héros des lettres : [13][37] alors qu’il souffrait de péripneumonie, avec crachement de sang et fièvre continue, [38][39][40] un charlatan de la cour, marchand de fumée parfaitement bon à rien et asinus inter simias[14][41][42] au lieu de le saigner, l’a occis et misérablement trucidé avec son antimoine vénéneux. [43][44] Étant plus corpulents et plus robustes, vos Allemands supportent plus aisément les purgatifs chimiques que nos Français, en particulier les Parisiens ; presque tous sont plus délicats et la seule casse leur suffit, avec quelques drachmes de séné ; voilà pourquoi nous n’avons pas recours aux remèdes chimiques. Je vous en dirai plus une autre fois sur leur préparation ; mais pardonnez-moi si mon avis est différent du vôtre. L’Allemagne a sa propre chimie et qu’elle se la garde pour elle, nous nous en passons facilement ici et ne jalousons personne. En toute la médecine, il n’y a rien d’aussi superflu que ces officines de pharmaciens, [45] et d’aussi nuisible que les fours de chimistes. Dix médicaments me suffiraient pour bien remédier dans toutes les indications, et je pense qu’il n’y a pas besoin de tant de boîtes d’apothicaire : casse, séné, rhubarbe, [46] aloès, [47] manne, [48] sirop de roses pâles, saignée, lavements, [49] régime alimentaire régulier, [50] avec un médecin parfaitement instruit par une encyclopédie bien documentée, qui emploie parfaitement et à propos ces remèdes, certes peu nombreux mais les meilleurs, guériront plus de malades que tous les chimistes. Vous connaissez le distique du poète allemand, prenez-le pour vous : Diversum sentire duos, etc[15] J’en reviens aux livres et vous demande de pouvoir me procurer par vos soins, sur vos heures de loisir, ceux qui suivent : Aphorismorum Hippocratis Enarratio brevis de Johann Vischer, in‑4o ; [51][52] l’Herbarium Horstianum de Gregor Horst, Marbourg, in‑8o ; [53][54] les 3 livres de Bruno Seidel de Ebrietate, Hanovre, 1594, in‑8o ; [55] Eugalenus de Scorbuto, in‑8o ; [56] Duret in Coacas, in‑8o, dans l’édition allemande ; [57][58] les Pharmacopœa Augustana et Noribergensis des meilleures et dernières éditions. [16][59][60] Ne vous souciez pas du prix de tous ces ouvrages car je vous le réglerai sans délai. Si vous les trouvez bien reliés, prenez-les, ou sinon en blanc, et envoyez-les aussitôt à M. Picques, [61] avec ceux que j’ai nommés au début de ma lettre ; je prendrai en charge le coût du transport. Soyez bien assuré que je ne me départirai jamais de la volonté et du soin de vous honorer éternellement. Portez-vous bien, excellent Monsieur, et aimez-moi, qui suis de tout cœur votre entièrement dévoué

Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris.

Ce vendredi 24e de décembre 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Georg Volckamer, le 24 décembre 1649

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(Consulté le 20.10.2019)