L. 391.  >
À Charles Spon,
le 23 février 1655

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< Monsieur, > [a][1]

Depuis ma dernière lettre, laquelle fut du 5e de février, M. Zamet, [2][3] l’évêque de Langres, [4] est mort, il était fort vieux. C’est lui qui a été cause que feu M. l’abbé de Saint-Cyran [5] fut maltraité du cardinal de Richelieu, [6] qui le fit mettre en prison à l’instance des loyolites. Oh, que ce sont de bonnes gens ! [7][8] On dit que l’abbé de La Rivière, [9][10] jadis et par ci-devant premier aumônier de M. le duc d’Orléans, [11] aura ledit évêché afin qu’étant duc et pair de France, il ait séance au Parlement[1] Il peut tout espérer car il n’y a plus rien qui ne puisse arriver, puisque tout se fait pour de l’argent, absolument tout. Quid facient leges, ubi sola pecunia regnat ? [2][12]

Je connais un honnête homme en cette ville, riche, savant, fort spirituel, qui a longtemps vécu à la cour [13] et qui sait merveilleusement du secret des familles, lequel m’a communiqué un fort beau dessein : il a écrit la vie du feu roi, [14] ou plutôt son histoire depuis 1610. [3] Il y aura là-dedans d’étranges choses sur le secret des affaires : des guerres des princes l’an 1614 ; [4] du mariage du roi l’an 1615 ; [5] de la mort du marquis d’Ancre, [15] duquel il a dit beaucoup de bien et l’excuse fort de la médisance du siècle ; [6] de la retraite de la reine mère, [16] comment elle revint et en grâce et à la cour ; [7] comment le cardinal Richelieu fut fait premier ministre d’État ; [8] du P. Arnoux, jésuite, [9][17] du connétable de Luynes ; [18] de la guerre contre les huguenots, [19] du siège de La Rochelle ; [20] de la guerre d’Italie, de la défiance de la reine mère contre le cardinal Richelieu et de la Journée des Dupes, [10][21] etc. Et voilà où finira le premier tome, en beaux termes de très pure latinité. Comme il a su le train des grandes affaires, il les décrit dans leur fond et dans leur source, et n’a besoin d’aucun livre de ceux qui ont par ci-devant traité de la même matière. Il n’aime point le cardinal de Richelieu, mais il le tient grand homme, habile et très avisé ; lequel, dit-il, eût fait merveilles dans cette place qu’il avait attrapée, malis artibus[11] n’eût été la mauvaise humeur du roi qui était trop soupçonneux et défiant, et c’est ce qui a tout gâté. Il dit que la marquise d’Ancre [22] n’avait point mérité la mort et que le Parlement de Paris eut grand tort d’envoyer cette pauvre femme mélancolique [23] à la Grève, [24] etc.

M. Courtaud [25] a trouvé chaussure à son pied : irritavit crabronem[12][26][27] lequel a plusieurs moyens de se venger de ses ennemis en tant qu’il est très puissant ; et quelque chose que fasse M. Courtaud, il n’aura guère d’honneur de continuer la querelle s’il ne veut écrire d’un autre style plus raisonnable et moins outrageux. Nemo non ridet tot convicia, quæ splendida bilis et iracundia vindictæque cupido suggesserunt[13][28] Il y a bien un des nôtres qui fait imprimer quelque chose contre l’antimoine [29] et les bourreaux qui en donnent ; il n’en reste que la préface à faire, mais l’impression ne s’en fait point à Paris, propter metum Iudæorum[14][30] C’est en dépit de Guénault, [31] et afin qu’il n’en puisse rien découvrir pour éviter < le  > procès et la chicane, et qu’il ne sache à qui s’en prendre de tout ce qu’il y aura là-dedans ; car j’apprends que l’on parle contre lui là-dedans fort hardiment et fort véritablement, et comme il le mérite. C’est lui qui a causé tous les désordres que l’antimoine a produits dans Paris, par son avarice et par l’envie qu’il a eue de se faire connaître pour gagner davantage. On nous menace encore de quelque réponse, mais nous sommes tous accoutumés aux injures et ils n’ont que cela à nous dire. Les raisons sont de notre côté, les mauvaises expériences sont partout contre eux, jusqu’à la famille de Guénault qui a vu mourir de ce poison sa troisième fille, [32] son premier gendre [33] et son neveu, [34] qu’avez connu ; sans parler des poulets fricassés, qui est une rencontre qui lui a causé ici beaucoup d’ignominie ; mais on peut dire très véritablement de cet homme, habet frontem meretricis, nescit erubescere[15][35]

Je vous rends grâces pour les thèses [36] que vous m’avez envoyées depuis peu de M. Sebizius, [37] j’y en ai trouvé de bonnes. Cet homme a l’esprit gentil et bien réglé, il est bon docteur et enseigne utilement. Je voudrais que tout ce qu’il a fait se pût aisément recouvrer.

Il y a 30 ans que les jeunes gens ne parlaient aux dissections [38] que des méats cholédoques et sic ineptiebant[16][39] laissant à part ce qui était le plus nécessaire pour bien faire le métier des gens de bien. Tout le fait de Pecquet [40] est une nouveauté que je suis tout prêt de croire lorsqu’elle aura été bien prouvée, et qu’elle apportera de la commodité et de l’utilité in morborum curatione ; quo excepto[17] je n’en ai que faire. [41][42]

Le nouveau livre de M. Guillemeau contre M. Courtaud est ici fort bien reçu et loué de ce qu’il se défend contre un agresseur si impudent, si injurieux et si mal fondé ; [18] et quelque chose que fasse ou qu’entreprenne ledit Courtaud, c’est chose certaine qu’il n’aura jamais le dernier < mot >. Irritavit virum potentem in opere et sermone[19] qui possède hautement toutes les bonnes qualités qui peuvent servir à un homme pour terrasser ses ennemis ; et à tout prendre, le sieur Courtaud n’est qu’un ver de terre au prix de lui.

Voici qui est tout vrai et tout nouveau : M. Gassendi [43] a voulu faire carême [44] et s’en est fort mal trouvé ; je l’en avais averti, mais il a voulu attendre que le mal le surprît, comme il a fait. Hier au soir, il se trouva fort mal d’une colique furieuse ; [45] ensuite de quoi, il lui vint un grand flux de ventre [46] et un vomissement qui l’ont cruellement agité toute la nuit. Il m’a envoyé quérir de grand matin, j’y suis allé sur-le-champ, je l’ai trouvé fort ému, fort agité, le choléra morbus [47] persévérant avec grande fièvre. Je l’ai fait saigner à l’instant, præscripta victus lege et aliquot enematis, a quibus singulis paulo melius habet[20][48] Je lui ai dit que je vous manderais aujourd’hui ce désordre, mais il m’a prié de vous avertir que vous n’en disiez encore rien à M. Barbier, [49] de peur qu’il ne l’écrive en Provence à ses parents qui s’en alarmeraient. Voilà un désordre prévu et survenu per præposteram pietatem quæ multos morbos generat esuriali hac tempestate[21] Si vous le jugiez à propos, vous en pourriez avertir M. de Champigny, [50] votre intendant de justice, qui sera peut-être bien aise d’en être averti ; mais que ce soit, s’il vous plaît, per te ipsum [22] et non point par M. Barbier, pour la raison que je vous ai alléguée.

Je viens tout présentement de chez M. Gassendi, lequel est tout autrement mieux que ce matin. Le sang qu’on lui a tiré est horrible de pourriture. Il a encore vomi plusieurs fois, mais son ventre commence à s’arrêter ; facili fruitur et libera liberalique expectoratione[23] cela désemplit son poumon de vilaines matières, lesquelles y étant retenues et supprimées plus longtemps y pourraient mettre le feu. C’est la partie la plus faible de son corps, naturellement à lui et par accident, vitio ætatis[24] à la plupart des vieilles gens. J’ai ordonné que si cette nuit est bonne, qu’il se contente d’aliments et de tisane ; [25][51][52] sinon, que dès le grand matin ou même cette nuit, s’il est pressé, on le saigne de l’autre bras ad contemperationem fervoris viscerum[26] qui est une cause qui peut tout gâter en mettant le feu partout, et surtout l’inflammation dans le poumon et la gangrène [53] dans les entrailles nourricières : quam quidem tetram tabem si præcavemus, cetera sunt sperabilia ; abundeque restabit quod speremus amantes in viro optimo, et eminentissimo philosopho[27][54]

Toute la nouvelle de deçà est fort grotesque : un conseiller de la Grand’Chambre nommé le président Champrond, [55] fort vieux et pene capularis senex, imo silicernium[28] se va remarier à la fille d’un autre conseiller nommé Colombel, [29][56][57] laquelle n’a pas grands biens et à laquelle il fait de grands avantages. [58][59] Turpe senex miles, turpe senilis amor. Merito suspecta libido est, quæ venerem affectat sine viribus[30] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 23e de février 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 23 février 1655

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(Consulté le 12.11.2019)