L. 392.  >
À Charles Spon,
le 2 mars 1655

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le mardi 23e de février avec des vers contre un des nôtres que l’on nomme beau médecin, qui est le plus laid homme de Paris, le plus camus et le plus punais. Scaliger [2] a autrefois dit que Nasus est honestamentum faciei ; [1] en ce cas-là, il faut que ce T. [2][3] soit bien laid car il en a moins qu’une noisette. Dans le même paquet il y avait deux lettres, l’une pour M. Falconet et l’autre pour M. Garnier, que je crois qu’ils ne manqueront pas de recevoir.

Depuis ce temps-là, nous apprenons que l’évêché de Langres [4] a été donné par le roi [5] à M. l’abbé de La Rivière [6] qui en a cédé 25 000 livres de rente en bénéfice, qui serviront à augmenter le revenu ecclésiastique de celui qui gouverne tout et qui profite de tout. [3] Mais à propos de profiter, M. Rigaud [7] veut-il profiter de notre manuscrit de M. Hofmann ? [8] Est-ce en l’imprimant ou en le gardant chez soi comme il a fait depuis trois ans entiers, voire même tantôt quatre ans ? Avez-vous toute la copie vers vous ou en a-t-il quelque chose de reste ? Tâchez donc de le retirer et sortons de ses mains. [4]

J’ai grand regret que M. Huguetan [9] s’en soit retourné à Lyon cette fois sans que je lui aie dit adieu. Nous ne l’avons pas tant vu ce dernier voyage comme à l’autre, je l’ai trouvé plus particulier à cette fois, serait-ce le voyage d’Italie qui nous a causé ce malheur ? S’il est de présent à Lyon, je vous supplie de l’assurer de mon très humble service, comme aussi de dire pareillement à M. Ravaud [10] que je le prie de se souvenir du Lexicon etymologicum et philologicum sacrum Matthiæ Martinii[11] lequel est achevé d’imprimer à Francfort [12] et duquel j’ai eu plus de cent fois besoin depuis que je lui ai prêté le mien, il y a bien près de cinq ans. [5] Je le prie d’avoir pitié de mon ignorance et de m’en rendre bientôt un autre afin que par ce moyen-là, je la puisse amender. C’est un très excellent livre et des meilleurs du monde. Je voudrais qu’il en eût eu l’augmentation et qu’il l’eût imprimé à Lyon, il en aurait eu bientôt après un grand et heureux débit ; je ne lui avais donné le mien qu’à cette intention. [13]

M. Gassendi [14] se porte un petit < peu > mieux, Dieu merci. Le feu qui s’était allumé dans son sang et en ses entrailles s’est heureusement éteint après deux saignées. [15] Je le tiens encore une fois sauvé pour ce coup, mais ce petit corps est bien délicat, tout y est à craindre. Je tâcherai de le mettre au lait d’ânesse [16] dans six semaines, et même de l’envoyer aux champs si je le trouve assez fort, ut illic puriorem et defæcatiorem hauriat ærem ad partium thoracicarum corroborationem, et interni viscerum fervoris contemperationem[6] Le P. Théophile Raynaud [17] ne fait-il pas imprimer un livre latin de Eunuchis ? [7][18] Ce bonhomme doit être bien vieux.

Avez-vous ouï dire que le Paracelse [19] s’imprime à Genève en quatre volumes in‑fo ? [8] Ô quelle honte qu’un si méchant livre trouve des presses et des ouvriers, qui ne se peuvent trouver pour quelque chose < de > fort bon ! J’aimerais mieux qu’on eût imprimé l’Alcoran [20] de Mahomet, qui n’est pas si dangereux et alentour duquel il n’y aura pas tant de monde trompé. La chimie est la fausse monnaie de notre métier, [21] je voudrais que pour le bien public elle fût aussi bien défendue que les faux quarts d’écus pour lesquels on a autrefois pendu tant de faux monnayeurs. [22]

Voilà mademoiselle votre belle-sœur, [23] laquelle vient de sortir de céans. Je lui ai fait connaître que je savais bien pour quelle affaire elle était ici, et me suis offert de la solliciter quand elle voudra et lorsqu’elle sera en état, [9] dont elle a promis de m’en avertir. Elle est à la première des Enquêtes et a pour rapporteur le plus ancien et le plus fort de la Chambre, qui est M. de Cumont. [10][24] Il y a là plusieurs de mes amis à qui je l’irai recommander et entre autres, aux deux présidents de la Chambre qui tous deux sont mes bons amis, qui sont MM. de Thou [25] et du Blancmesnil. [26]

M. Gassendi se porte mieux, Dieu merci : il commence à se lever ; le vomissement s’est tout à fait arrêté ; même, il commence à avoir meilleur goût à cause de la double décharge que lui a causée ce dernier mal. Je le tiens manifestement sauvé pour cette fois ; et de peur d’y retomber, je lui ai défendu le carême, [27] qu’il m’a promis de laisser là pour les cordeliers [28] et les carmes[29] afin que la partie inférieure ne se rebelle point contre la supérieure.

M. Moreau [30] m’a dit aujourd’hui que M. Serres, [31] médecin de Lyon, lui avait mandé que M. Des François, [32] qui était son ami particulier, était malade à mourir ; c’est un M. de Serres qui était au feu cardinal de Lyon, [33] que je me souviens d’avoir vu en cette ville il y a plus de 20 ans, et depuis aussi. Si vous apprenez des nouvelles de sa mort, vous m’obligerez de m’en mander quelque chose par votre première. [11]

< Ce > 26e de février. La princesse de Conti [34] n’est point grosse. M. Le Gagneur [35] est arrivé, mais je ne l’ai point encore vu. M. de Guise [36] est ici arrivé il y a quatre jours. Cromwell [37] s’offre d’accorder avec nous, selon l’arbitrage de ceux de Hambourg [38] qui jugeront de l’équité de leurs demandes et des nôtres, et qui feront juste estimation des dommages qui sont arrivés à tous les deux partis ; mais de plus il veut que nous donnions caution dans Londres ou en Hollande afin que cela nous oblige de garder les articles que nous promettrons.

On m’a dit que l’on imprime deux livres, quorum desiderio valde teneor[12] à Amsterdam, [39] savoir Io. Ger. Vossii Thesaurus linguæ Latinæ in‑fo [40] et Cl. Salmasii Epistolæ in‑4o[41]

On dit que le prince de Conti [42] ne revient point, que sa femme demeure avec lui et qu’il s’en va prendre possession de son gouvernement de Guyenne ; [43] et que M. Chabot, duc de Rohan, [44] qui avait épousé cette riche héritière, [45] fille de M. de Rohan, [46] est mort ici alentour pulmonique, j’entends phtisique, il y a longtemps qu’il traîne. [13][47] On dit aussi que M. le comte de Fiesque [48] est mort en Espagne de maladie et que nous n’aurons un pape qu’après Pâques, minimum est quod scire laboro de Iove isto Capitolino[14][49] Nous avons à Rome pour ambassadeur extraordinaire M. de Lionne, [50] lequel a obtenu du conclave [51] de faire sortir de Rome l’abbé Charrier [52] qui est l’intime du cardinal de Retz ; [15][53] néanmoins, cette nouvelle m’étonne et j’en doute, vu que le cardinal de Retz est là présent, qui peut empêcher ce coup.

Ce 1erde mars, à huit heures du soir. Enfin j’ai fait ma harangue [54][55] aujourd’hui lundi, 1er jour de mars, en fort grande et belle compagnie. Il y avait plusieurs conseillers de la Cour, deux Messieurs de Hambourg qui sont ici ambassadeurs des Villes hanséatiques [56][57][58] pour renouveler leur traité avec le roi, quosque ideo, orationis meæ initio nuncupavi, Hanseaticarum civitatum apud Christianissimum Regem Legati amplissimi[16] Presque toute notre Faculté y était, et eruditi quam plurimi, et invitati, et non invitati[17] Elle a été longue, elle a duré une heure et demie entière ; mais elle n’a pas été ennuyeuse à cause que c’était un fil perpétuel [18] et un tissu continuel de l’histoire du Collège royal [59] depuis l’an 1529, par son premier instituteur François ier ; [60] laquelle institution a été entretenue par les autres rois ses successeurs jusqu’à présent et gouvernée par les grands aumôniers de France, quos enumeravi et laudavi[19] Après cela, j’ai parlé des anciens professeurs qui ont illustré ce Collège, tels qu’ont été Danesius, [61]  Turnebus, [62]  Carpentarius, [63]  Dureti duo[20][64][65] le grand Simon Piètre [66] et alii infiniti, quibus subiunxi viventes, qui hodie regium Collegium componunt ; deinde gratias egi optimo ac doctissimo viro Io. Riolano, qui me sibi in heredem delegit[21][67] il était là présent. Enfin, j’ai parlé aux écoliers en médecine, lesquels j’ai averti de leur devoir et auxquels j’ai fait connaître comment je leur expliquerai l’anatomie, la botanique et la pharmacie. Et enfin j’ai conclu par un fort agréable mot qu’on appelle Dixi[22] je dis fort agréable tant à ceux qui m’entendaient, que la longueur du temps avait ennuyés, qu’à moi-même qui étais las de parler ; au moins, personne ne s’en alla qu’à la fin. J’y vis quelques moines [68] blancs ; [23] et même, l’on m’a dit que l’on y avait vu quatre enfants du bienheureux P. Ignace [69] qui cur venerint huc plane nescio ; saltem invocati accesserunt, quia non habebant vestem nuptialem[24][70] Tout le monde était venu dès deux heures comme mon affiche portait, afin de pr[endre] [25] bonne place. M. l’évêque de Coutances [71] m’avait dit qu’il y voulait venir, q[u’il] viendrait, m’en avait encore assuré le jour d’auparavant. Le jour même au m[atin], ayant été visité par plusieurs professeurs du roi conduits par M. Riolan, il [leur] promit d’y venir et d’y régler quelques affaires qu’on lui proposait. Nous l’atten[dîmes] en grande dévotion jusqu’à trois heures et demie et tôt après, il nous envoya [son se]crétaire me dire qu’il ne viendrait point, qu’il nous priait de l’excuser, que M. [le cardinal] Mazarin partant avec le roi pour aller à Saint-Germain, lui avait laissé tant de comm[issions] qu’il ne pouvait y assister, à son grand regret. Aussitôt nous commençâmes. [Il] y avait déjà plusieurs auditeurs dégoûtés d’avoir tant attendu, que la diversité [des] recherches qui étaient dans ma harangue consola et remit un peu. Voilà ce qui [s’est] passé, comme aussi l’affiche que je vous en envoie, laquelle n’a été envoyée qu[’à plu]sieurs de notre Faculté et donnée à quelques amis. Il n’y en eut nulle attach[ée aux] carrefours, de peur qu’il n’y vînt trop de monde ; et néanmoins tout y était ple[in. Tous] les professeurs du roi y étaient, hormis M. de Flavigny [72] qui était aux ch[amps] [26] et M. Gassendi qui garde la chambre, mais qui est tout revenu de son dernier [mal]. Je pense qu’après Pâques, nous aurons une autre harangue de même nature [par] un de nos médecins nommé M. Denyau, [27][73] entre les mains de qui M. Akakia [74] [s’est] déchargé, ne voulant plus enseigner et s’en étant toujours très mal acq[uitté] depuis environ dix ans qu’il fut pourvu de cette charge ; il s’en est toujours v[oulu] défaire depuis 1648, après la mort de son grand-oncle le bonhomme Seguin, [75] m[ais] il ne trouvait point de marchand comme il eût voulu ; enfin, il s’est arrêté à ce [faire] sur l’assurance qu’il a eue que M. de Coutances allait faire signifier à tous les professeurs du roi une ordonnance pour la direction de ce Collège où entre au[tres] articles, il y en aura un qui oblige chaque professeur de faire des leçons selon [les] lettres qu’il a du roi, sur peine de radiation et de privation de ses gages. Je n[e suis] pas marri qu’il ait quitté, tous les professeurs même en sont bien aises, d’autant qu’il faisait tort et déshonneur à cette Compagnie. C’est un homme d’environ 42 ans qui ne parle que d’argent et que de faire fortune, qui sont des conditions très dangereuses et pernicieuses en un médecin. Il blâme l’étude et les livres, et dit qu’il voudrait qu’il n’en fût point, qu’il s’étonne comment il y a du monde qui s’amuse à étudier vu l’ingratitude du siècle, etc. Jugez de la vertu et des bonnes qualités par là, et ex ungue leonem, vel potius asinum ex ungula[28][76] de ce bon personnage qui nil aliud somniat aut meditatur quam Fortunam auream[29][77] et qui a signé que l’antimoine [78] était un bon remède pour l’argent qu’on lui en a donné. [30]

Ce même jour, le roi partit pour aller à Saint-Germain [79] pour quatre jours et puis après, il sera huit jours au Bois de Vincennes. [80] Sic dies diem trudit, et vita effluit[31][81] Le même jour, le corps de M. le duc de Rohan (ainsi nommé pour avoir épousé l’héritière de cette Maison, fille de feu M. le duc de Rohan ; auparavant c’était M. Chabot, Qui sous chemise fine, Trouva fourrure d’hermine)[13] fut amené de deux lieues d’ici à Paris, sur le soir, en grande pompe, conduit par 200 cavaliers tous vêtus de deuil, éclairés par 120 officiers couverts de deuil qui portaient chacun un flambeau de cire blanche : sic transit gloria mundi[32] Ce même jour fut aussi pendu à notre voisinage, savoir dans cette place qui est à l’Apport de Paris, [82] un jeune pendard de 22 ans nommé Ganoton, [83] qui était un grand voleur et de qui trois frères iam penetraverant ad plures per eamdem viam[33][84]

On dit toujours que le roi ira au Parlement [85] pour de nouveaux impôts, [86] à cause des 15 millions que le procureur général du roi, qui est M. Fouquet, [87] et surintendant des finances, a promis de faire trouver à Pâques pour la campagne prochaine. Cet homme à petit collet et grand ami des jésuites possède deux charges qui sont incompatibles, ce qu’on ne souffrirait point dans un État bien ré[glé.]

Je commencerai, Dieu aidant, mes leçons la semaine qui vient. Voici le titre que j’ai dessiné de l’affiche : [34] Guido Patin, Doctor Medicus et Professor regius, rei Anatomicæ, Botanicæ et Pharmaceuticæ, clarissimi viri D. Ioan. Riolani, Antecessoris sui, Encheiridium Anatomicum et Pathologicum explicabit, ac aliquot Animadversionibus illustrabit. Initium faciet die lunæ, 8. Martii, 1655, hora tertia promeridiana. In Auditorio regio[35][88]

La paix d’Angleterre n’est point encore faite, on croit ici et y a grande apparence que les Espagnols font tout ce qu’ils peuvent pour l’empêcher. On parle ici d’imprimer la vie de feu M. de Balzac [89] en un petit volume, in‑4o et le recueil de toutes ses œuvres en deux ou trois tomes in‑fo. Il est mort dans le conclave, le 15e du passé, un cardinal nommé Charles Carafe, [36][90] lequel était l’idole des jésuites. Ils eussent bien voulu le pouvoir faire pape, c’est pourquoi je ne suis point marri de sa mort.

Un de nos médecins me vient de dire qu’hier il revint du Collège de Cambrai avec un de nos compagnons antimoniaux auquel ayant demandé son avis de ma harangue, le docteur répondit que le latin en était bon, mais qu’il y avait trop de fatras ; et que je l’avais trompé, qu’il s’attendait que je parlerais contre l’antimoine [91] et contre ceux qui en donnent, mais que je n’en avais rien dit. C’est un nommé Pijart [92] qui non caret suis nervis ; [37] je lui donnerai quelque jour du fatras en quelque bon endroit et en bonne compagnie, mais il en faut attendre l’occasion. Jupiter ne plut jamais à tout le monde, [38] je n’ai pas entrepris d’en plaire à la moitié. [93] Mihi multum magnumque erit si a bonis et peritis probari potuero : imperitorum iudicia nihil moror[39]

Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 2d de mars 1655.

Un conseiller de la Grand’Chambre, fort vieux et presque au bord de la fosse, [94] se va remarier à une jeune et belle fille d’un autre conseiller. [95] Je crois que le bonhomme veut mourir d’une belle épée, mais voyez si ces bonnes gens sont capables de bien juger nos procès, eux qui font de telles folies. [40] M. Guillemeau [96] a fait distribuer son second livre contre M. Courtaud, [97] neveu de feu M. Héroard, [98] médecin du roi, [41] dont il veut décrire la vie. Il y fera voir que c’était un homme très indigne de la place qu’il tenait, à laquelle il était parvenu par des artifices semblables à ceux de Vautier [99] et de Vallot [100] qui, quoique des derniers du royaume, ont été élevés sur l’autel comme des chandeliers bien luisants. M. Courtaud a fait tort à son parti, à sa cause et à la mémoire de son oncle en disant tant d’injures à des gens qui ne pensaient point à lui et qui ne l’avaient jamais offensé ; en traitant si indignement M. Riolan qui est un vraiment homme d’honneur et grand personnage ; et en proférant tant de mensonges contre les autres et contre moi partout où il m’a nommé, et entre autres où il me fait auteur de la Légende[42][101][102] ce que tout le monde de deçà sait être très faux, et même ceux qui y ont le plus d’intérêt. [43]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 2 mars 1655

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(Consulté le 06.12.2019)