À Charles Spon, le 24 septembre 1658, note 4.
Note [4]

Le grand vizir du sultan Mehmed iv (v. note [12], lettre 184) était Köprülü Mehmed Pashha (1583-29 octobre 1661) que Lamartine a surnommé le Richelieu des Ottomans. D’origine albanaise, il avait accédé à cette dignité en 1656 sous condition que le sultan ne s’opposât pas à ses décrets. Il mit un terme à des années d’anarchie et remit l’Empire ottoman sur la voie des conquêtes. En 1660, il allait prendre aux Vénitiens les îles de Mitylène (Lesbos) et de Lemnos, et prendre aux Impériaux Varadin (Croatie). L’année suivante il remporta deux victoires sur les Impériaux. À la mort de Köprülü son fils Fazil Ahmed Pashha lui succéda pour marcher sur ses traces (v. note [11], lettre latine 183).

On lit les détails de cette grave crise diplomatique entre la Porte et la France dans le Journal de Chardin (pages 14‑18). Quand Köprülü était devenu grand vizir, l’ambassadeur de France, Jean de La Haye, commit l’erreur de croire qu’il ne resterait pas longtemps en place et tarda à lui rendre les honneurs qui lui étaient dus. Köprülü se servit de ce prétexte pour faire éclater sa rancœur à l’encontre de la France et trouva le moyen de laver l’affront (page 15) :

« C’était le temps de la guerre de Candie ; {a} la France avait assisté secrètement les Vénitiens dès le commencement de la guerre, et l’on tient que Monsieur de La Haye eut ordre d’avoir un commerce secret avec les Vénitiens et de leur faire savoir les desseins des Turcs. Il arriva, l’an 1658, qu’un Français, qui se faisait appeler Vertament {b} et qui avait un emploi assez honorable en Candie dans les troupes vénitiennes, alla demander au capitaine général d’aller voir Constantinople. Le capitaine général lui fit expédier un passeport et le chargea d’un gros paquet de lettres pour l’ambassadeur de France. Le Français qui n’avait point d’autre dessein que de se faire turc, se présenta au caïmacan {c} de Constantinople, lui dit qu’il avait quitté le camp des chrétiens parce qu’il voulait abjurer leur religion pour embrasser le mahométisme ; au reste, qu’il avait un paquet de lettres de grande importance à mettre entre les mains du grand vizir. Le caïmacan le fit aussitôt conduire à Andrinople, {d} où était la cour en ce temps-là. Ce perfide déserteur ne se contenta pas de renier la foi, il découvrit au grand vizir le commerce de l’ambassadeur de France avec les Vénitiens et lui dit que le paquet de lettres qu’il lui remettait le lui ferait connaître fort clairement.

Le grand vizir avait eu des soupçons de ce commerce caché et il en devenait comme assuré par les choses qu’il entendait dire à ce renégat. On peut juger à quel point il s’emporta contre l’ambassadeur de France, irrité comme il était, et de plus naturellement inhumain et sanguinaire. »


  1. Candie : autre nom de la Crète.

  2. Vertamont dans la transcription de Reveillé-Parise.

  3. Lieutenant du grand vizir.

  4. Aujourd’hui Édirne en Turquie européenne.

Guy Patin est revenu sur cette crise franco-turque dans la suite de sa correspondance (v. note [35], lettre 547).

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 septembre 1658, note 4.

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(Consulté le 21/06/2024)

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