Autres écrits : Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 11
Note [8]

La consultation reprenait ici, presque mot pour mot (en en changeant seulement la syntaxe), la fin du commentaire que Jacques Houllier (pages 335 vo‑336 ro, Genève, 1620, v. note [12], lettre 503) a donné de l’aphorisme d’Hippocrate no 11, 6e section (v. supra note [6]) :

Hippoc. multo plenius notavit utilitatem hæmorrhoidum lib. 6 Epid. comm. 3. et ad finem lib. de humoribus ubi dicit hæmorrhoides non solum solvere melancholicos affectus, et renum passiones, sed etiam pleuritidinem, et peripneumoniam, et maniam, et phagædenica, et tubercula, terminthos, furunculos, vitiligines, denique omnia quæ habent melancholicum humorem permixtum aliis humoribus. Ob id lib. 6. Epidem. ubi legitur αλλοις, videtur legendum αλφοις et sane ratio ipsa suadet. Nam cum vitiligo sit a pituita falsa et melancholiæ permista, verissimile est hæmorrhoidas hanc materiam repurgare. Itaque hæmorrhoides non solum melancholicos affectus et renum passiones liberant, sed etiam vindicant a pleuritide, vitiligine etc. Præterea cum hæmorrhoidibus certum est, quod etiam repurgatur pars quædam pituitæ falsæ, et alia sanguinis vitia. Id dico quia Galen. asserit impossibile esse hæmorrhoidas fieri, nisi à sanguine melancholico, quod etiam falsum esse experimur. Siquidem aliquando liquidus et purus sanguis repurgatur : denique qualis materia per menses excernitur, talis potest evacuari per hæmorrhoidas. Si ergo ea materia quæ per hemorroidas expurgari solet, sursum feratur ad cerebrum, fient maniæ : si ad alias partes corporis, alij dolores et morbi. Quod si ea materia ad sedem divertat, solvetur mania, et alii morbi inde contracti, quia hæmorrhoides sunt generalis evacuatio, et per eas repurgatur corpus universum, licet partes eæ magis, quæ cum hæmorrhoidibus consentiunt, quales sunt, renes, pudendum, quæ cum hæmorrhoidibus exterioribus communicant. Sunt enim hæmorroides exteriores et interiores. De interioribus dubitatio est, et aiunt esse ramos quosdam à vena porta, qui communicantur intestinis, et purgant fæcem hepatis. alij volunt venulas esse à liene ad intestinum rectum. Sed de exterioribus non est dubium quin sint soboles venæ cavæ ab explantatione post venas emulgentes, et distribuunt in renes, vesicam, sedem, pudendum uterum. propter quem consensum suppressis mensibus (ut in mulieribus viduis) videmus sæpe mensium loco fluere hæmorrhoides, vidimus quendam qui intollerabili cruciatu renum affligebatur : is nulla phlebotomia, nulla purgatione, nullis remediis topicis potuit levari : nisi hæmorrhoide aperta. quod enim materia restitabat in renibus, id urgebat. Simulatque aperta est via, quievit morbus. Nec tamen sequitur quod hæmorroides statim movere oporteat, si quis ita afflictetur. Verum si intumuerint, audatius aperiemus. Melancholicos ergo affectus et renum mala curant hæmorrhoides succedentes, hoc est sponte naturæ prodeuntes. Neque enim sunt excitandæ, nisi sit consuetudo. Earum namque consuetudo mala est, sive multum, sive parum fluant.

[Hippocrate a fort bien remarqué l’utilité des hémorroïdes à la 3e section du livre vi des Épidémies et vers la fin du traité des Humeurs : {a} il y dit qu’elles résolvent non seulement les affections atrabilaires et les maladies des reins, mais aussi la pleurésie, la péripneumonie, la folie, les ulcères phagédéniques, les tubercules, les terminthes, {b} les furoncles, les alphos, soit tout ce qui relève de l’atrabile, mêlée à d’autres humeurs. Dans ce livre vi des Épidémies, il me semble qu’il faille lire alphos au lieu de autres, car le sens s’éclaircit alors : {c} puisque l’alphos résulte d’une pituite fausse et mêlée d’atrabile, les hémorroïdes purgent très vraisemblablement cette matière. Voilà pourquoi elles délivrent non seulement des affections atrabilaires et des maladies des reins, mais aussi de la pleurésie, des alphos, etc. Il est en outre certain qu’avec les hémorroïdes se purge aussi une partie de la fausse pituite, ainsi que d’autres vices du sang. Je dis cela car Galien soutient que les hémorroïdes ne peuvent apparaître en l’absence de sang atrabilaire ; ce qui est faux, comme nous l’enseigne l’expérience. Du sang liquide et pur s’évacue parfois : tout comme cette substance forme l’écoulement menstruel, elle peut se purger par les hémorroïdes. Si donc cette matière, qui a coutume de s’épancher par les hémorroïdes, remonte vers le cerveau, alors surviennent des états de folie, mais aussi d’autres maux et douleurs si elle gagne d’autres parties du corps. Si on l’en déloge, la folie et les autres désordres qu’elle crée disparaîtront, car les hémorroïdes sont un moyen général d’évacuation et, grâce à elles, le corps tout entier se purge, et en particulier les parties qui sont en communication avec elles, comme les reins ou les organes génitaux, qui communiquent avec les hémorroïdes externes. Il existe en effet des hémorroïdes externes et internes. Il y a des doutes sur les internes, certains disant que ce sont des branches de la veine porte qui sont en relation anatomique avec les intestins et qui drainent les déchets du foie ; mais d’autres veulent que ce soient des veinules allant de la rate au rectum. Pour les externes, par contre, il n’est pas douteux que ce soient des ramifications de la veine cave : elles en naissent par branchement, sous les veines rénales, et se distribuent dans les reins, la vessie, le siège, les organes génitaux, l’utérus. {d} C’est en raison de cette dernière irrigation que, quand les règles sont supprimées (comme chez les femmes veuves), {e} nous voyons souvent l’écoulement hémorroïdal remplacer celui des menstrues. Nous avons vu un patient qui était torturé par une douleur intolérable des reins ; ni la saignée, ni la purgation, ni quelque remède topique que ce soit, ne l’ont soulagé, tant qu’on ne lui eut pas incisé les hémorroïdes ; ce qu’il était urgent de faire car la matière était bloquée dans les reins. Aussitôt la voie ouverte, la maladie a guéri. Nous n’en inférons pourtant pas qu’il convient de se précipiter sur les hémorroïdes chez tous ceux qui sont ainsi affectés ; mais si elles sont enflées, nous les incisons hardiment. Les hémorroïdes proéminentes, c’est-à-dire qui font saillie d’elles-mêmes, guérissent les affections atrabilaires et les maladies des reins. Néanmoins, il ne faut pas provoquer leur saillie, à moins qu’elles n’en aient spontanément l’habitude ; mais il s’agit là d’une mauvaise disposition, car elles saignent alors toujours tant soit peu].


  1. V. supra note [7].

  2. Terminthe : « tubercule inflammatoire, sur lequel s’élève une pustule noire, ressemblante en quelque façon au fruit du térébinthe » (Académie).

  3. Houllier pensait à une confusion possible entre allois [autres] et alphois [alphos] dans la transcription du passage où Hippocrate écrivait (premier extrait cité dans la note [7] supra) « ni peut-être de lèpre, ni peut-être d’autres affections [oudé alloisin] ». V. note [2], lettre 950, pour l’alphos (équivalent du psoriasis).

  4. Tout cela n’avait de sens qu’avant la découverte de la circulation sanguine (1628). Dans l’anus, les veines hémorroïdales (ou rectales) forment deux plexus : l’un, interne, tapisse le canal anal et l’autre, externe, entoure son orifice extérieur. Leur principal caractère anatomique commun est d’être drainées par les deux systèmes veineux abdominaux, cave et porte (i>v. notule {b}, note [18] de Thomas Diafoirus et sa thèse), qui transportent respectivement le sang vers le cœur et vers le foie (d’où il monte ensuite vers le cœur). Les hémorroïdes forment ainsi une anastomose entre les deux systèmes, dite porto-cave. Le même phénomène se produit autour de la partie inférieure de l’œsophage. La dilatation des anastomoses porto-caves, avec risque de rupture et d’hémorragie, est une conséquence de l’hypertension portale (augmentation de la pression dans la veine porte qui s’observe notamment dans les cirrhoses).

    La rate et le rectum appartiennent au système porte, mais il n’existe pas de « veinules » qui réunissent l’une à l’autre.

  5. L’adjectif vidua a le double sens de « veuve » et de « dépouillée » ; il faut ici, je pense, le prendre dans celui de « ménopausée ».

Repris ici par Guy Patin et Nicolas Brayer (v. infra note [11]), les propos d’Hippocrate et de ses commentateurs (Galien et Houllier) considéraient le gonflement et le saignement des hémorroïdes comme des phénomènes bienfaisants, permettant l’évacuation naturelle ou provoquée d’un sang gâté, dont la rétention était tenue pour responsable de diverses maladies, rénales, génitales, cutanées et même cérébrales. Tout cela n’a absolument plus aucun sens aujourd’hui : les hémorroïdes sont une affection certes gênante, mais banale et bénigne dans l’immense majorité des cas ; leur saignement ne contribue en rien à l’amélioration de la santé.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 11. Note 8

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(Consulté le 06.03.2021)

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