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À André Falconet, le 20 mars 1654

Monsieur, [a][1]

Vous saurez que le 23e du mois passé, comme j’étais dans mon étude, je vis entrer un gros homme tout reformé, qui me salua de très grande affection. [1] J’eus d’abord de la peine à le connaître, mais je luis dis après, Monsieur, n’êtes-vous pas M. de Sorbière ? [2] Et c’était lui-même. Aussitôt il me fit un compliment tout plein de charité, de foi et d’espérance chrétienne. Il me dit qu’il s’était fait catholique ; [3] qu’il avait des lettres du cardinal Barberin, [4] lesquelles il me voulait montrer ; qu’il avait pensé aller à Rome, mais qu’une affaire l’avait emmené à Paris ; qu’il y venait chercher de l’emploi ; qu’il était assuré d’une pension de la libéralité de Messieurs du Clergé ; qu’il eût bien voulu avoir quelque emploi à la cour pour obtenir quelque bénéfice. Enfin, après plusieurs discours, étant pressé de sortir, nous nous séparâmes. Je vois bien qu’il y a du changement à son affaire ; mais néanmoins, je doute s’il a bien fondé sa cuisine car, quoique le feu du purgatoire [5] soit bien chaud et bien grand, tout saint et sacré qu’il est, néanmoins tous ceux qui s’y chauffent n’en mangent point les chapons. Quinze jours après je le rencontrai par la ville, gros et gras avec un petit collet. Il me dit qu’il avait eu le bonheur de saluer Son Éminence, [6] qui lui avait promis un bénéfice ; et en attendant, qu’il s’était obligé à une pension de 100 écus de rente. Je lui dis que c’était bien peu, il me répliqua qu’il avait d’une autre part 400 livres de Messieurs du Clergé, laquelle somme il espérait de faire augmenter l’année prochaine que ces Messieurs feront leur grande assemblée, en attendant quelque bon et gras morceau qui puisse sortir de la marmite du purgatoire. Il y a environ 15 ans qu’un de nos médecins, nommé Renouard, [7] se fit prêtre et quitta la médecine, pensant attraper un bon bénéfice qui ne lui vint pas. Sur ce changement inopiné je fis les vers suivants :

Languentes animæ, quas purgatorius ignis
Excoquit, atque suo carcere tentus habet,
Vulpis tam cautæ tristem ridete figuram !
Mystificus nunc est, qui medicaster erat
[2]

Le mot Vulpis est une allusion à son nom de Renouard qui approche fort de Renard.

On parle toujours des noces des nièces de l’Éminence [8] avec MM. de Candale [9] et de La Meilleraye [10] le fils, et de celles des deux sœurs de l’Éminence avec d’autres grands seigneurs qui veulent entrer dans le temple de la Fortune [11] et avoir leur part du pain bénit de cette confrérie ; mais pour vous dire la vérité de toutes ces nouvelles, il faut que je vous dise comme un ancien historien, Je vous en écris plus que je n’en crois[3][12]

Des Fougerais [13] donna depuis peu, dans le faubourg Saint-Germain, de l’antimoine [14] à un prélat italien qu’on nomme archevêque de Smyrne ; [15] le pauvre homme en mourut le lendemain. Cette mort a encore fait crier haro à bien du monde contre ce maudit poison. Voilà de quoi augmenter mon martyrologe de l’antimoine. Un homme de bien après tant de malheurs s’en abstiendrait à bon escient, mais c’est un article fondamental du chef de leur secte qu’il faut plumer l’oison tandis qu’on le tient, et quand on tient son argent, que le diable l’emporte s’il veut. Ces gens-là ont-ils de la conscience ?

On dit qu’il y a une des nièces du cardinal d’une beauté singulière [16] que l’on espère de faire monter sur le trône de la Fortune, [17] bien qu’elle ne soit que nièce d’un Jupiter cramoisi ou, pour parler avec Scaliger, [18][19] d’un champignon du Vatican. [4] Je me recommande à vos bonnes grâces et je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 20e de mars 1654.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 20 mars 1654.
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(Consulté le 21.11.2019)

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