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À Hugues de Salins, le 12 juin 1656

Monsieur, [a][1]

Pour réponse à votre dernière que M. de La Ville prit la peine de m’apporter lui-même, [1][2] je vous dirai que je fais fort peu de leçons : [3] ce ne sont la plupart que conférences où je ne dicte rien ; mais cela arrivera quelque jour que je vous enverrai le tout ensemble, qui ne vous empêchera guère ; [2] mes écoliers aiment mieux des conférences que des leçons, et moi aussi car quoique mes leçons ne me coûtent guère, mes conférences me coûtent encore moins ; sic patrocinantur otio meo, imo segnitiei meæ[3] Je suis fort aise que trouviez beau le livre de M. Perreau : [4] l’antimoine [5] est ici tout abattu, l’on n’en parle plus. J’attends le livre nouveau de M. Vander Linden [6] et crois qu’il sera bon. [4] À ce que je vois, Dariot [7] faisait donc mieux la médecine que nos chimistes [8] qui sunt miseri nebulones et asini ad Lyram[5][9] M. Rochon [10] vivait il y a cent ans, [6] il faisait des leçons en particulier, comme depuis a fait Perdulcis, [11] mais ce dernier y a mieux réussi. Le lait [12] n’est guère bon aux hydropiques [13] parce qu’il fait trop d’excréments in corpore intemperato, adde quod propter dulcedinem facile putrescit ; [7] néanmoins quelques-uns l’ont ordonné in ascite, ubi latet fervor summus, cum siti pene inexhausta ; sed quamvis quodammodo competat symptomati, morbi causam semper adauget. Symptomata per se nullam requirunt curationem, nisi forsan propter sævitiem fiant causæ morborum : ut dolor capitis in synocho putri qui, ex attracta multa materia ad cerebrum, invehit phreneticum delirium. Nulla datur intemperies plane immaterialis ; et si quæ talis noscetur, illud est tamen comparate. [8][14][15] Les Centuries de Fabr. Hildanus [16] sont assez bonnes, en cinq volumes in‑8o ou in‑4o de Lyon, mais elles sont encore meilleures in‑fo de Francfort. [9] Ne vous mettez pas en peine du livre de M. Guiot, [17] médecin de Dijon, [18] j’en ai un céans. Chicotii libro facile carebis[10][19]

Pour la coqueluche [20] de vos enfants, il faut les saigner hardiment [21] et les purger [22] tard, mais leur donner à boire de l’eau bouillie ou de la tisane [23] tant qu’ils pourront, jour et nuit. Les catarrhes [24] se font per intemperiem præfervidam hepatis, sanguinem colliquantis et vertentis in serum acre : itaque tali morbo debetur venæ sectio et frigida potio[11] Nous croyons ici qu’aux eaux de Sainte-Reine [25] il y a du mercure, [26] combien qu’il ne s’y en trouve point quand on les distille, à cause qu’il s’évapore en la distillation ; quelques-uns disent aussi qu’il y a du bitume. [12][27]

Je m’étonne de Monsieur votre frère [28] qui va en Provence chercher des miracles [29] où il ne s’en fait pas plus qu’à Beaune, vu que lui-même est un miracle, omnis enim homo est miraculum ; [13] il est bien de loisir, [14] les Provençaux mêmes n’y croient pas, tout ce pays est plein de marranes [30] et de jézious, i. juifs[31] Il aurait mieux employé son temps à lire la Méthode de Galien [32] et de Locis affectis[15] il en serait revenu plus savant et n’aurait pas tant dépensé d’argent. Peregrinatio est inquieta corporis et animi iactatio[16][33] Il ne se fait plus de miracles, fortunæ et miracolorum nomina invexit ignoratio causarum ; [17] tout homme est un grand miracle, sed seipsum parum intelligit, imo nunquam[18] Le Mazarin [34] est un grand miracle quod tamdiu tam lætus vivit in tanta fortuna[19] Je pense que Dieu a le dos tourné, il nous regardera en pitié quand il lui plaira.

M. le maréchal de Schomberg [35] est ici mort ex calculo et stibio a duobus agyrtis aulicis exhibito[20][36][37] Le roi, la reine et toute la cour sont à La Fère. [38] On ne dit pas encore quelle ville nous assiégerons : on dit que nous avions une intelligence sur Douai [39] qui a été découverte ; [21] que nous aurions assiégé Avesnes, [40] mais que M. de Persan [41] y est entré avec grand secours, ce qui fera changer le dessein ; on parle maintenant de Gravelines [42] et de Dunkerque, [43] et que les Anglais pour nous y aider nous prêteront des vaisseaux. [22] Le cardinal de Retz [44] gouverne le pape [45] avec trois jésuites. Le pape est fort irrité contre le Mazarin pour plusieurs chefs, et entre autres pour une entreprise qui a été découverte, que nous avions sur Civitavecchia [46] où sont les galères [47] du pape : [23] le gouverneur s’était laissé gagner et s’est sauvé, en quoi il a fort bien fait ; l’armée de Cromwell [48] y devait arriver avec force vaisseaux, et la nôtre par terre ; c’était assez pour faire trembler Rome. Je me recommande à vos bonnes grâces, à mademoiselle votre femme, à Messieurs vos père et frère, et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Guy Patin.

De Paris, ce 12e de juin 1656.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Hugues de Salins à Guy Patin, le 12 juin 1656.
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(Consulté le 13.04.2021)

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