L. 613.  >
À Claude II Belin,
le 2 juin 1660

Monsieur, [a][1]

En attendant qu’il nous vienne quelque chose de certain de la cour touchant la fin des conférences que les deux ministres avaient recommencées, touchant l’arrivée du roi d’Espagne [2] sur la frontière et touchant le mariage du roi, [3] je vous dirai que j’ai marié mon fils aîné [4] depuis deux jours à une belle fille [5] qui est sortie d’honnêtes gens et d’une famille dont j’ai été le médecin depuis 35 ans. Elle est belle, elle est riche. Utinam cetera consentiant, est enim anceps et dubia coniugiorum alea[1] Vous savez ce qu’en a dit Pierre Charron [6] en sa Sagesse, livre divin. [2]

Le roi d’Angleterre [7] s’apprête pour s’en aller prendre possession de son royaume, qu’il n’a reconquis que par sa patience et quelque peu d’intelligence assez faible qu’il avait de delà, mais plutôt par la mauvaise intelligence qui était dans toute l’Angleterre parmi tant de partis différents, tant pour leurs intérêts particuliers que pour la diversité de religion, quæ illic passim dominatur[3] J’ai vu ici lettre qui portait que l’on allait faire le procès à la mémoire de M. Olivier Cromwell, [8] qu’il serait déterré, et ses os brûlés et les cendres jetées au vent. [4] Lambert, [9] qui est prisonnier, est en grand danger d’être puni de mort pro regia cæde. Unum pro multis dabitur caput[5][10] voilà un étrange changement et d’horribles revers de fortune. Samuel Bochart [11] s’en va faire imprimer son beau livre de Animantibus sacræ Sripturæ qui sera un gros in‑fo. J’attends tous les jours des nouvelles de M. Sebizius [12] touchant sa nouvelle Méthode particulière, imprimée à Strasbourg, et des nouvelles de Genève touchant les deux tomes du recueil qu’ils font des Thèses huguenotes de Sedan[13] qui sera un ouvrage bien curieux. [6] Je vous baise les mains, à monsieur votre fils, à MM. de Courberon, Allen, Sorel, Barat, Maillet, Blampignon et autres collègues, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 2d de juin 1660.


a.

Ms BnF no 9358, fo 184, « À Monsieur/ Monsieur Belin, le père,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no cxlix (tome i, pages 252‑253).

1.

« Dieu veuille que toutes choses aillent bien, le sort des unions est en effet douteux et incertain. » Robert Patin épousait Catherine Barré : v. note [11], lettre 611.

2.

Allusion au chapitre xlviii (Du Mariage) du livre 1er de la Sagesse, dont le début dresse une liste d’objections contre le mariage et de ses inconvénients :

3.

« qui règne là-bas de tous côtés. »

4.

La dépouille du Lord protector connut un sort bien plus sinistre que celui qu’annonçait ici Guy Patin. Sur ordre du Parlement, le 8 février 1661, en l’abbaye de Westminster, un maçon nommé John Lewis exhuma les corps embaumés d’Oliver Cromwell, de son gendre Henry Ireton et de John Bradshaw, Lord President de la Haute Cour de justice qui avait prononcé la sentence de mort contre le roi d’Angleterre en 1649. Après avoir reposé une nuit sous bonne garde dans l’auberge du Red Lion à Holborn, les « odieuses carcasses » furent transportées sur des charrettes par les rues de Londres, sous les huées de la foule, jusqu’à Tyburn (aujourd’hui Marble Arch) et pendues côte à côte au gibet vers dix heures du matin. À quatre heures, 12 ans, heure pour heure, après l’exécution de Charles ier, le bourreau coupa les têtes des trois cadavres. On les planta six jours plus tard, sur de grandes piques, devant Westminster Hall, où elles restèrent exposées à la vue du public jusqu’à ce qu’un violent orage les fasse tomber à terre… en 1685. La tête de Cromwell, après un long périple, ne fut réenterrée qu’en 1960 à Cambridge, en un endroit tenu secret près de la chapelle du Sidney Sussex College où il avait étudié (Fraser et Mac Donald).

5.

« pour régicide. “ Une seule tête sera sacrifiée pour la multitude ” [Virgile, v. note [10], lettre 608] ».

6.

V. notes :


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 2 juin 1660

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0613

(Consulté le 30/05/2024)

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