Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : vii

Note [7]

V. note [14], lettre 239, pour Alessandro Massaria et ses Opera medica [Œuvres médicales] (Lyon, 1634). Le bézoard est cité dans le chapitre 24, De febribus pestilentibus [Des fièvres pestilentes], du cinquième livre, De febribus [Sur les fièvres] (page 436) :

De lapide bezoar, cornu monocerotis, osse de corde cervi, et reliquis id genus præsidiis, et preciosis medicamentis multi mirabilia prædicant ; sed ego hactenus, ut libere dicam, tot et tanta miracula non potui observare, unde neque admodum illorum usu soleo delectari, atque eo minus, quod non solum sint inventu difficilia et rariora sed etiam nonnulli rerum naturalium studiosi et peritiores ea velint pro maiori parte esse commentitia et fabulosa.

[Beaucoup chantent des merveilles sur la pierre de bézoard, la corne de licorne, l’os de cœur de cerf, et autres remèdes de cette sorte ou médicaments coûteux. Pourtant, à parler franchement, je n’ai pu jusqu’à ce jour en observer tant de grands miracles et n’ai pas pour habitude de prendre grand plaisir à les employer ; et ce d’autant qu’ils sont fort rares et difficiles à se procurer, mais aussi que certains des meilleurs experts en sciences naturelles veulent que ce soient, pour la plupart, des drogues mensongères et fabuleuses].

Les cinq autres auteurs italiens cités ont tous exprimé leurs doutes profonds sur les vertus des bézoards vendus par les pharmaciens.

  1. Ercole Sassonia (Hercules Saxonia, Padoue 1551-ibid. 1607), professeur de médecine à Padoue, a expliqué comment bien choisir le bézoard au chapitre xxxiix (sic pour xxxviii), De febribus pestiferis [Des fièvres pestilentes], de son livre De febribus [Des fièvres], Opera practica [Œuvres de pratique (médicale)] (Padoue, 1639, Franciscus Bolzetta, in‑8o, page 154) :

    Sunt tamen duæ præcipuæ differentiæ unus qui extrahitur ex ventre animalium ex Indiis orientalibus ; alter ex occidentalibus.

    Ex Indiis occidentalibus sunt admodum inefficaces, coloris cinerulenti, et multo viliores quam orientales : et scribunt duplum ponderis, respectu orientalis præbendum. Qui ex India orientali, color fulvus inclinans ad fuscum, videtur æmulari colorem castaneæ : qui solet adulterari.

    Scio Lusitanos scriptores habere signum, si cortex interior sit politus sicut exterior, argumentum esse Sophistici : si rudis, probi. Addunt etiam cognosci lapidem, si frangatur, si in meditullio reperitur granum, festuca, Sophisticus ; si pulvis, probus.

    [Il en existe principalement deux sortes différentes, selon qu’on les extrait du ventre des animaux dans les Indes Orientales ou Occidentales.

    Celles des Indes Occidentales sont parfaitement inefficaces ; leur couleur est cendrée et leur prix est bien moindre que celui des Orientales ; on écrit quelles pèsent deux fois plus lourd qu’elles. La couleur des Orientales est jaunâtre tendant vers le brun, ressemblant à celle de la châtaigne ; c’est celle qu’on a coutume de falsifier.

    Je sais que les auteurs portugais en ont un indice : si leur surface extérieure, comme l’intérieure, est lisse, c’est preuve de sophistication ; mais si elle est rugueuse, c’est signe d’authenticité. En outre, ils reconnaissent la pierre en la brisant : si elle contient des fétus en son centre, c’est qu’elle est sophitiquée ; si c’est de la poudre, alors elle est authentique].

  2. Sanctorius (Santorio Santorio) a condamné le bézoard dans ses Methodi vitandorum errorum omnium, qui in arte medica contingunt Libri Quindecim… [Quinze livres de la Méthode pour éviter toutes les erreurs qui se rencontrent en l’art médical…] (Venise, 1603, v. note [6], lettre 8), livre xiii, de administrandis remediis [sur l’administration des remèdes, chapitre iv, De erroris circa quomodo [Les erreurs sur le comment], page 195 vo, paragraphe intitulé Cur Beroar ad nos delatum sit nullius virtutis [Pourquoi le bézoard qu’on nous délivre est de nulle valeur].

  3. La deuxième des quatre parties du De Unicornu, lapide Bezoar, Smaragdo et margaritis eorumque in febribus pestilen. usu Tractatio [Traité sur la licorne, la pierre de bézoard, l’émeraude et les perles, et sur leur emploi dans les fièvres pestilentes] (Bergame, 1605, in‑4o, pages 72‑113) de Giovambattista Silvatico (v. note [4], lettre 497) est entièrement consacrée au bézoard et se conclut sur ces deux phrases :

    Quos vero in his eisdem lapidibus commentariis dandis, dubios esse continget ; eos in eorum commendatione sua non fallant conscientia, moneo ; sed aperte dubium proferant, seque nihil certi determinare posse, libere omnino fateantur. Hæc est illa ingenuitas, quam dux noster, et antesignanus Galenus, Medico rationali dignam esse judicavit : Nos vero nobili, et christiano digniorem esse dicimus.

    {En vérité, il se trouve que les commentaires à donner sur ces pierres incitent au scepticisme. Je rappelle que ceux qui les recommandent ne manquent pas de savoir, mais ils incitent ouvertement à douter, sans pouvoir rien décider de certain, car ils affirment tout sans preuve. Tel est ce beau sentiment que Galien, notre chef et insigne prédécesseur, a jugé digne du médecin rationnel ; mais nous le disons plus digne encore d’un médecin noble et chrétien].

  4. Teodoro Angelucci (Theodorus Angelutius, 1540-1600), philosophe, poète et médecin italien, a condamné le bézoard à l’oubli, en raison de son inefficacité ordinaire, dans le chapitre v, De illis medicamentis, quæ cor præservant a putredinis malignitate ; et primum quænam illa sint [Des médicaments qui préservent le cœur de la malignité de la putréfaction ; et d’abord quels sont-ils] (page 117 ro‑vo), au troisième de ses De Natura et curatione malignæ febris libri iiii [Quatre livres sur la nature et le traitement de la fièvre maligne] (Venise, Robertus Meiettus, 1593, in‑4o).

  5. À la fin de ses Epistolæ medicinales [Épîtres médicales] (Bâle, 1543, pages 249‑250), dans un passage de ses Annotationes in Antonii Musæ Brasavolæ simplicium medicamentorum Examen [Annotations sur l’Examen des médicaments simples d’Antonio Musa Brasavola (v. note [15], lettre 409)] concernant le mercure (vif-argent), Aloysius Mundella (Luigi Mondella, v. note [26], lettre 1020) a parlé en fort mauvais termes du bézoard (mais celui-là était controuvé) :

    Vidi nempe ego xii. abhinc anno, cum in Burmiis essem, ubi salutares aquæ non longe ab ortu Abduæ fluminis scaturiunt, plurima et gravissima ex hac argenti vivi potione subsecuta fuisse incommoda, eo enim cum Gallus quidam forte fortuna se contulisset, medicinamque palam profiteretur (hac enim cæterarum artium omnium nullam complurimi hodie homines magis temere exercent, cum tamen dificillima sit, et accuratissime tractanda) plerosque ex illis pagis ad eum tanquam ad Aesculapii nuncium concurrere videres. Is nanque compositione quadam ex arte quidem sua confecta ægrotos omnes potissimum de salute sua desperantes perfecte curare absque dubio pollicebatur, quæ maximam argenti huius portionem exciperet, aurique tantillum, et quæ præterea circulatores isti pro reconditis thesauris maxime observant. Sed quid plura ? cum innumeri, qui pharmacum id sumpserunt, quod bezahar ille appellare solitus fuerat, vitam cum morte commutaverint, alii multo quam antea peius se habuerint, perpauci vero, qui quidem robustioris naturæ fuerant, et mali tolerantioris, casu quopiam evaserint : dura corpora enim in universum valentium medicamentorum vim perferre possunt ut ait Galenus in ix. de simpl. medic. ubi de terra samia loquitur : quibus cum aliquando deinde accersitus supervenissem, ut alterius errata, quantum in me esset, corrigerem, adeo prava animadverti ab eiusmodi sumpto pernicioso medicamento invasisse symptomata, necnon extremas alvi, et ventriculi inanitiones, et syncopas, sive animi defectiones, ut non maiores, nec graviores unquam videri. Quamobrem, mea quidem sententia, consultius fuerit in singulis morbis ab argenti vivi propinatione nos abstinere, quam nulla ratione ægrotos periclitari velle.

    [Voilà 12 ans, tandis que je séjournais à Bormio, où jaillissent de salubres eaux, non loin de la source de l’Adda, {a} j’observai que la prise d’une potion à base de ce vif-argent provoque immédiatement de nombreux et très graves malaises. Par heureuse fortune, se présentait alors un médecin Français, qui offrait publiquement ses services (là-bas quantité d’hommes exercent ce métier de manière plus aventureuse que tous les autres, bien qu’il soit fort difficile et exige les plus grandes précautions). Les gens venus des alentours accouraient en foule vers lui comme vers un envoyé d’Esculape. De fait, ce personnage promettait de guérir, parfaitement et à n’en pas douter, tous les malades qui désespéraient tout à fait de leur salut, à l’aide d’une préparation de sa composition, qu’il tirait pour la plus grande partie de ce mercure et d’un petit peu d’or, et qu’en outre ces charlatans vénèrent pour les secrets trésors qu’elle recèle. Mais que dire de plus, sinon que nombre de ceux qui prirent cette drogue, qu’il avait coutume d’appeler un bézoard, passèrent de vie à trépas, que d’autres s’en trouvèrent bien pis qu’ils ne se portaient avant, et qu’en vérité, seul un petit nombre d’entre eux, qui jouissaient d’une nature plus robuste et supportaient mieux les maladies, en réchappèrent ? Le fait est bien que les corps résistants peuvent en général supporter la force des médicaments énergiques, comme dit Galien au livre ix des Médicaments simples, en parlant de la terre de Samos. {b} Je suis venu au secours de ceux qui m’ont parfois appelé pour corriger, autant qu’il m’était possible, les erreurs de l’autre médecin ; j’ai constaté que ce médicament qu’ils avaient absorbé les avait envahis de symptômes si funestes que je n’en jamais vu de plus profonds et de plus graves : évacuations de l’estomac et de l’intestin, syncopes ou épuisement des forces. Voilà pourquoi, dans toutes les maladies, je juge plus sage de nous abstenir d’administrer du vif-argent, sauf à vouloir mettre sans raison les malades en péril].


    1. Bormio (Burmiæ en latin) est une station thermale d’altitude située dans la Valteline (v. note [7], lettre 29), connue depuis l’Antiquité. Rivière lombarde née dans les Alpes rhétiques, l’Adda rejoint le Pô après avoir parcouru la Valteline et traversé le lac de Côme.

    2. Propos de Galien dans le chapitre 4, De terra Samia [La terre de Samos], livre ix du traité De simplicium medicamentorum temperamentis et facultatibus [Sur les tempéraments et les facultés des médicaments simples] (Kühn, volume xii, page 183, traduit du grec) :

      Cæterum contemplandum insuper est, corporis curandi quæ sit natura sive habitudo, durane an mollis, id in universum præ oculis habendo, corpora mollia valentium medicamentorum vim haud posse perferre, dura vero posse.

      [Autrement, il faut aussi prêter attention à la nature ou habitude, faible ou résistante, du corps à soigner, et avoir bien à l’esprit le fait que les corps faibles ne peuvent supporter la force des médicaments énergiques, quand les corps résistants le peuvent].



Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : vii, note 7.
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(Consulté le 12.11.2019)

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