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Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : vii  >

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Du bézoard [a][1][2]

Le nom de cette drogue est aussi douteux et inconstant que la chose est inutile. C’est un remède controuvé par des pipeurs qui le feignent venir de loin pour tromper plus finement. Ceux qui exaltent le bézoard n’en savent pas seulement le vrai nom : ce leur est assez qu’ils puissent en faire accroire et en tirer beaucoup d’argent, quand ils peuvent encore trouver quelqu’un qui soit assez crédule pour être trompé, telles que sont la plupart des femmes, [3] principalement les mères dont les enfants sont malades de la petite vérole. [4] Néanmoins, la première dénomination en vient des Arabes qui ont appelé bezaard ou bezaar, d’un nom général, toutes sortes de contrepoisons ou de remèdes conservant la vie. [1][5][6] Aujourd’hui c’est une pierre, de laquelle on fait deux espèces, savoir du Levant [7] et du Ponant. [8] Cette dernière espèce n’a jamais bien été en crédit et n’a servi que d’une invention pour mettre l’autre en plus grande estime. Les emballeurs qui ont embabouiné [2] le peuple de ce frivole remède ont fait accroire que cette pierre se prenait d’un animal ruminant que quelques-uns comparent à un cerf, les autres à une chèvre, qui se trouve dans la Perse et dans les régions voisines. D’assurer, au reste, de quel endroit de l’animal il se prend, s’il y a plusieurs pierres ou non, s’il est creux en dedans ou s’il est solide, de quelle couleur et de quelle grosseur, cela me semble très difficile, toute l’histoire du bézoard étant pleine de contrariétés, qui sont des marques certaines de son imposture. Quelques médecins trop faciles ont autrefois cru que cette pierre avait je ne sais quelle vertu secrète et particulière contre les venins ; mais ayant reconnu le contraire par l’expérience, ils se sont déportés de cette folle opinion. Je trouve que les premiers qui ont décrié cette drogue et qui se sont élevés contre les vertus du bézoard ont été les Espagnols, entre lesquels Franciscus Vallesius[9] non moins versé dans la philosophie que dans la médecine et premier médecin du roi d’Espagne Philippe ii[10] mérite de tenir le premier lieu. Ce grand homme, donc, au 4e livre de Méthode, chap. 2, dit qu’il ne croit rien de tout ce qu’on dit du bézoard, qu’il n’a aucune vertu contre les venins ou la pourriture, et que c’est une drogue contrefaite. [3] Pierre Teixeira, Espagnol, [11] au traité qu’il a fait du royaume de Perse, dit que le bézoard est fort rare en ce pays-là, si ce n’est celui qu’on y contrefait ; qu’en la Mexique, [12] l’on y voit de grosses pierres de bézoard, mais qu’elles ne valent rien et n’ont aucun effet. [4][13][14] Nardus Antonius Recchus[15] qui a été aux Indes par le commandement du roi d’Espagne pour s’informer des médicaments de ce pays-là, lib. 9 rerum medicar. novæ Hisp., cap. 24, avoue qu’on ne peut rien assurer de certain des effets du bézoard vu qu’il n’en put voir aucune expérience, que tout ce qu’il en a vu n’était que fraude et que tromperie. [5][16][17] Nicol. Boccangelinus lib. de morb. malig. et pestil., pag. 113, est de même avis, [6][18] comme aussi les plus savants médecins italiens, à savoir : Alexander Massaria, lib. v de febr., [19] Hercules Saxonia, [20] Sanctorius, [21] Ioannes Baptista Silvaticus, [22] Theodorus Angelutius, [23] Aloysius Mundella, [7][24] et Hieronymus Rubeus, en ses Comment. sur Celse, pag. 145[25] lequel avoue avoir autrefois donné du bézoard dans les fièvres malignes [26] aux plus grands de Rome, et même de celui dont on faisait le plus de cas, jusques à huit, dix et seize grains, et qu’il n’en a vu jamais aucun effet : ni sueur, ni vomissement, ni flux de ventre, ni aucune diminution de la malignité ou de la pourriture qui a coutume de produire ces grandes maladies, combien que ces pierres eussent été achetées très chèrement, qu’on les tînt pour de vraies pierres de bézoard, et qu’elles fussent possédées par les plus illustres et les plus grands princes de l’Italie. De plus, ce même auteur avertit que toutes les pierres que l’on voit sont la plus grande partie contrefaites ; ce qu’il a reconnu par expérience en la maladie du bon pape Clément viii [27] car, pour le guérir d’une fièvre continue, [28] entre autres remèdes, on se voulut servir du bézoard ; si bien que plus de quarante pierres, fort belles et fort grosses, furent, pour cet effet, apportées et cassées sans que l’on pût en trouver une seule qui ne fût contrefaite ; mais diversement, les unes ayant en leur milieu un petit morceau de brique, les autres, un peu de spica nardi[8][29] les autres, des aiguilles assez longues, qui sont toutes des marques de supposition. [9][30][31] Ioannes Thomas Minadoüs, lib. de Feb. malig. cap. 15[32] se moque de tout ce qu’on dit du bézoard et le tient pour une pure imposture. [10] Petrus Franciscus Phrygius, [33] Rodericus à Fonseca, [34] Thomas Iordanus, lib. de peste[11][35] et infinis autres grands hommes, que je citerais ici, n’était que j’aurais peur d’être ennuyeux, sont de ce même avis. Garcias ab Horto[36] médecin du vice-roi des Indes pour le roi d’Espagne, [12] et Matthiole même, [37] reconnaissent que c’est une marchandise sophistiquée, et Ios. à Acosta confesse que les Indiens apportent beaucoup d’artifice à le contrefaire, lib. 4, cap. 42[13][38] Monsieur de Primerose avertit qu’il ne faut point se fier à cette pierre puisqu’elle n’a aucun effet qui corresponde à ce qu’on en dit, de vulgi in medicina Erroribus, lb. 4. cap. 36[39] J’ai vu moi-même (dit-il) un certain homme à Paris qui les contrefaisait si finement que, sans une certaine marque qu’il y mettait, lui-même n’aurait pu les reconnaître. [14]

Donc, après tant de dépositions reçues des plus grands médecins, et des plus dignes et illustres écrivains de toute l’Europe, y aura-t-il encore quelqu’un si effronté qui ose soutenir que le bézoard soit de l’usage de la médecine ? On m’alléguera peut-être (et c’est l’argument de ceux qui viennent de loin) que dans les Indes il y a, pour certain, des animaux du ventre desquels on tire cette pierre et qu’elle n’est pas toujours contrefaite. J’en demeure d’accord et veux croire encore qu’en France, aussi bien qu’aux Indes, il y a quantité d’animaux et, entre autres, des chevaux, des pourceaux et des moutons, dans le ventre desquels se trouvent plusieurs pierres qui sont aussi salutaires que celles du bézoard, vu qu’elles produisent le même effet, qui est de boucher les vaisseaux et de faire des obstructions, d’où provient la pourriture, mère de toutes les grandes maladies. [15] Toute la différence qu’il y a, c’est que les Indiens, pour n’être ni si crédules ni si simples que nous, ne reçoivent pas nos pierres comme nous admettons les leurs.

Pour dernière preuve de ce discours, je dirai qu’en l’an 1615, au retour du mariage du feu roi, [40] de très heureuse mémoire, et en 1622, en tout le voyage de Montpellier, ayant voulu éprouver, sur quelques personnes indisposées, si ce qu’on disait du bézoard était véritable, je leur en fis prendre, mais inutilement, bien qu’il ne s’en pût trouver de meilleur, puisque c’était de celui-même dont tous les princes étrangers avouent avoir fait présent à Sa Majesté. À quoi j’ajoute que Messieurs Barralis [41] et feu Le Sage[42] médecins très savants et très experts, sont témoins irréprochables de la quantité que j’en donnai à divers malades, sans en avoir jamais vu aucun effet dans tout le siège de La Rochelle ; [43] d’où je vous laisse conclure que l’histoire des prétendues merveilles de ce précieux caillou n’est pas moins ridicule que ce que la fable raconte du prodigieux enfantement des Montagnes. [16][44]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : VII

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(Consulté le 23.08.2019)