L. 826.  >
À André Falconet,
le 30 juin 1665

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Monsieur, [a][1]

J’ai vu depuis peu en consulte [2][3] un gentilhomme breton âgé de 19 ans, naturellement fort dévot, qui devint dans peu de jours mélancolique ; [4][5] et à cette mélancolie, succéda une espèce de manie avec une fièvre continue [6] et des convulsions effroyables. Un moine avait peur qu’il ne fût possédé, il est vrai qu’il avait un grand scapulaire. Il fut si rudement tourmenté de ce démon de fièvre continue qu’il en devint frénétique et qu’il fallut le lier. À ce délire frénétique succédèrent deux autres symptômes : des mouvements épileptiques [7] et une passion hydrophobique, comme ceux qui ont été mordus d’un chien enragé, avec la soif et l’aversion des choses liquides. [8] Pour tout cela il fut saigné des bras et des pieds jusqu’à 22 fois, il fut purgé [9] de plus de 20 lavements [10] et d’environ 30 apozèmes [11] purgatifs avec la casse [12] et le séné, [13] auxquels nous ajoutâmes à la fin le sirop de roses [14] et de fleurs de pêcher ; [15] avec tel succès qu’enfin il est tout à fait guéri et remis en son bon sens. Il y a bien des gens qui crient au miracle de moindres événements, mais la nature seule, la connaissance des maladies et l’application des bons remèdes vont bien loin. [1][16]

Je m’étonne de ce que vous étiez en peine de moi, je n’ai pas manqué de vous écrire de temps en temps, à mesure que j’ai eu de la matière digne de vous. Je me porte bien, je vais toujours mon grand chemin, ce que beaucoup d’autres n’osent ou ne veulent pas faire afin de gagner davantage. Si je me plaignais de ma fortune, je dirais avec Martial [17] Sed me litterulas stulti docuere parentes. [2] Les bonnes gens [18][19] ont fait ce qu’ils ont pu pour moi, ce que plusieurs ne font pas pour leurs enfants. La plupart des riches sont fous, tyrans, présomptueux et ignorants. Je vis sans ambition, je n’ai point de désirs criminels. Rien ne m’empêche de dormir, si ce n’est la pitié que j’ai souvent des pauvres gens qui sont dans la souffrance. Pour ce qui est des eaux minérales, [20] je vous dirai que je n’y crois guère et n’y ai jamais cru davantage. Maître Nicolas Piètre [21] m’en a détrompé il y a 40 ans. Fallope [22] les appelle un remède empirique. [23] Elles font bien plus de cocus qu’elles ne guérissent de malades, elles sont plus célèbres que salubres. Je m’en tiens à l’expérience journalière, comme aussi à l’autorité d’Hippocrate, [24] d’Aristote, [25] < de > Galien [26] qui les ont assez improuvées. Pour l’antimoine, [27] je m’en passe fort aisément. Nous avons bien d’autres médicaments meilleurs et moins malins que celui-là, desquels je ne me sers point. Je laisse la pluralité à ceux qui font la médecine pour le faste et pour la pompe, et qui s’entendent avec les apothicaires. [28] Guénault [29] a dit quatre mille fois en sa vie qu’on ne saurait attraper l’écu blanc des malades si on ne les trompe. Est-ce parler en homme de bien, tel que doit être un médecin ? Je laisse les eaux de Forges, [30] l’émétique [31] et tels autres fatras de venins à ceux qui en abusent et aux empiriques. Pour moi, je cherche à ne me repentir de rien ; aussi ne le ferai-je pas de vous avoir voué mon amitié. Je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 30e de juin 1665.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 30 juin 1665

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(Consulté le 18.08.2019)