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Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre I  >

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De l’air [a][1]

La partie de la médecine que je veux ici déduire en bref, qui s’appelle hygiène ou diététique [2] et, en notre commun langage, gouvernement de santé, est composée de six pièces, qui sont dites non naturelles, [3] à la différence des choses naturelles, desquelles est amplement traité en la physiologie et qui sont sept en nombre, savoir les éléments, les tempéraments, les parties (sous lesquelles est comprise l’anatomie), les humeurs, les esprits, les facultés et les fonctions. Et afin d’être distinguées des choses contre nature, qui sont la maladie, sa cause et ses symptômes, desquels traite la pathologie. On appelle les choses non naturelles < celles > qui ne sont causes ni principes de notre être, comme sont les sept choses naturelles ci-dessus nommées, ni qui ne renversent pas notre tempérament naturel, comme font les trois choses contre nature, mais qui sont mitoyennes entre l’une et l’autre, étant d’une matière mêlée et indifférente : bonnes à ceux qui en usent bien et mauvaises à ceux qui en usent mal. Si bien qu’on peut proprement les définir < comme étant > celles qui nous conservent en notre tempérament et constitution naturels, par un dû et légitime usage d’icelles. Lesdites choses non naturelles sont six, à savoir l’air qui nous environne, le boire et le manger, le sommeil et la veille, le mouvement et le repos, les vidanges et suppressions des excréments, et les perturbations ou passions de l’âme. [1][4] L’air et l’eau, en tant que parties de notre corps, appartiennent à la physiologie et sont mises au rang des choses naturelles ; mais en tant qu’elles sont hors de nous, et que nous inspirons l’air pour tempérer notre chaleur et refaire de nouveaux esprits, que nous buvons aussi l’eau afin de réparer par icelle la perte de notre humide radical, [5] elles doivent être dites non naturelles ; tout ainsi que les deux mêmes choses peuvent être dites contre nature si on use d’un air intempéré ou d’une eau corrompue, en tant qu’ils nous offensent, devenant cause d’une maladie, de laquelle façon ils appartiennent alors à la pathologie.

Or, ayant ici à les décrire toutes, je commencerai par l’air, lequel nous attirons perpétuellement par l’inspiration et transpiration, [2][6][7] étant tellement nécessaire à la vie que nous ne nous en pouvons pas passer un seul moment, vu que perpétuellement il répare la continuelle dissipation que nous faisons de nos esprits, et qu’il tempère et modère les bouillantes ardeurs de notre cœur. L’air donc se peut considérer et comme aliment et comme matière de remède. Si nous l’entendons en la première façon, il doit être pur et sentant bon, et non pourri et infect, comme enseigne Galien, au 12e <livre> de sa Méthode, chap. 5 ; [3][8] car, étant ainsi pris, il devient matière propre et disposée à la génération des esprits ; en quelle façon, il est seulement pris comme une matière d’aliment, combien que fort improprement il soit dit aliment, vu que les esprits, à proprement parler, ne se nourrissent point, mais se refont seulement et se réparent.

L’air donc nous étant si nécessaire pour deux raisons, savoir pour le rafraîchissement de nos esprits échauffés et pour l’expulsion d’un excrément fuligineux, [4] contraire et ennemi de notre chaleur naturelle, est considéré tant en sa substance qu’en sa qualité. En sa substance, pour être bon et bien sain, il doit avoir les quatre propriétés suivantes, savoir d’être bien clair, bien net, sans aucune infection et sans aucune puanteur. L’air serein, pur, clair et bien tempéré éclaircit nos esprits, atténue notre sang, réjouit le cœur, et s’épand aisément par tout le corps. Il n’y a donc rien qui rende l’homme plus gaillard et plus vigoureux que de vivre en un air clair et luisant, qui soit souvent épuré du souffle de quelque bon vent. Au contraire, un air épais et obscurci trouble nos humeurs, lequel étant ainsi porté au cœur n’y engendre que des esprits grossiers qui appesantissent notre corps et, opprimant la chaleur naturelle, empêchent la coction des aliments et l’expulsion des excréments.

La seconde propriété de l’air est qu’il soit bien net, c’est-à-dire pur et sans être gâté d’aucune vapeur, car celui qui est impur, selon la qualité et nature de ce avec quoi il est mêlé, ne peut que changer et renverser la bonne température du cœur et des autres parties nobles.

La troisième, qu’il ne soit infecté ou corrompu, ou de la quantité de corps morts sans être enterrés ni brûlés, ce qui arrive souvent après de grandes batailles, ou de quelque étang, marais, ou autre eau croupissante, d’où s’élèvent quelquefois des vapeurs si pernicieuses que les animaux qui en approchent meurent incontinent étouffés, ou de quelque profonde caverne, qui ne jette qu’un air pestilent et corrompu, comme il se voit en quelques endroits de l’Italie, d’où vient que ce beau pays est si sujet à la peste. [9]

La quatrième condition requise à la substance d’un air bien sain est d’être sans aucune puanteur, comme loin des égouts et cloaques ; à quoi on peut rapporter la boue, les fumiers, les cuisines, les lieux où on porte les corps et les os des morts, les rotoirs où on met tremper le lin et le chanvre ; [5][10] bref, qui ne soit chargé ni gâté de la pourriture d’aucuns animaux, herbes, légumes, arbres, vénéneux ou autres.

Reste la qualité de l’air, qui vient ou du mouvement du soleil et de la lune, ou de la situation ou tempérament de la région. Le soleil, par son mouvement, fait, outre le jour et la nuit, les quatre saisons de l’année, desquelles les températures sont fort diverses ; car au printemps principalement, entre les deux extrémités, l’air est en ses qualités chaud et humide ; en été, chaud et sec ; en automne, froid et sec ; et en hiver, froid et humide. Il est de même des parties du jour que des saisons de l’année car le matin, pour être chaud et humide, répond au printemps, qui, comme il est fort agréable à tous ceux qui sont en santé, est pareillement fort favorable à tous les malades, et principalement à ceux qui ont la fièvre. Le midi répond à l’été, le soir à l’automne, et la nuit à l’hiver. La lune même change l’air selon ses quatre quartiers : le premier desquels, depuis la nouvelle lune jusqu’au septième jour, ressemble au printemps ; le second, jusqu’à la pleine lune, à l’été ; le troisième, qui est son décours, à l’automne ; le quatrième, à l’hiver.

Quant à la qualité de l’air prise de la situation et tempérament de la région, elle se change en quelque façon selon les quatre saisons de l’année ; car telle région est tempérée, l’autre chaude et bouillante, l’autre froide, l’autre humide, l’autre sèche, selon qu’elles sont exposées à divers vents qui peuvent beaucoup à changer la température, desquels néanmoins, de peur d’être trop long, je ne dirai rien ici. Le lecteur curieux aura recours aux graves auteurs qui en ont traité exprès, et principalement aux beaux commentaires de M. Moreau, excellent médecin de Paris, sur l’École de Salerne, pag. 33 et suiv[6][11][12]

Mais si on considère le même air comme une matière de remède, alors on le choisit tantôt chaud, tantôt froid, tantôt sec, tantôt humide, selon la diversité des maladies présentes ; et si on ne peut le recouvrer tel en son propre tempérament, il faut le rendre tel par artifice et altération, comme veut Galien, au 10e de la Méthode, chap. 8[7] L’air sera chaud en son propre tempérament si le lit du malade est situé vers le midi en une chambre élevée de la maison ; et sera rendu tel par artifice, si on y allume du feu de bois odorants, comme de laurier, genièvre, cyprès, romarin, pin, sapin, térébinthe, résinier, [8] et si on y fait des parfums de choses aromatiques et de bonne odeur par le moyen desquelles l’air n’est pas seulement échauffé, mais aussi purifié et nettoyé. Il sera naturellement refroidi si on y situe son lit vers le septentrion, en un endroit moins élevé, et si peu de monde hante dedans sa chambre ; et artificiellement si on la jonche d’herbes rafraîchissantes, telles que sont le nénuphar, [13] le plantain, [14] la laitue, [15] le pourpier, [16] la vinette, [17] la morelle ; [9][18] si on y jette souvent de l’eau fraîche avec un peu de vinaigre rosat. [19] Quant à l’air sec, il le faut chercher vers les lieux maritimes et aux montagnes ; et l’humide, aux vallées et lieux marécageux. Au reste, il faut remarquer que le changement d’air est de grande conséquence en de certaines maladies, mais principalement en celles de la tête et de la poitrine, et surtout en celles du poumon ; ce que l’expérience nous montre tous les jours être véritable sur ceux qui changent d’air et de demeure pour quelque indisposition de cette partie ; et comme Galien l’enseigne fort amplement lib. 5 Meth. med. où il dit qu’il avait coutume d’envoyer les phtisiques [20] et ceux qui étaient sujets à l’ulcère de poumon, [21] de Rome au mont Tabian, lieu fort tempéré près de Naples, où lesdits malades se trouvaient fort soulagés en y prenant du lait, tant à raison de l’air qui y était fort sec qu’à cause de plusieurs herbes fort desséchantes qui y croissaient, et qui rendaient le lait [22] meilleur et plus propre à la guérison de telles maladies ; ce que Galien peut avoir pris du grand Hippocrate, lib. 6 Epid. sect. 5[23] où il dit en général qu’à toutes maladies longues il fait bon changer d’air et de demeure. [10]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre I

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(Consulté le 17.11.2019)