L. reçue 54.  >
De N. Le Clerc,
le 13 juin 1657

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De Toul, [1] ce 13e de juin 1657.

Monsieur, [a][2][3]

Madame la première présidente [4] m’a prié en confidence de vous écrire touchant Monsieur le premier président[1][5][6] qui se procure tous les jours un certain bénéfice de bouche (c’est comme il l’appelle), [2] et cela depuis dix ans, par l’avis de feu M. Mathiot qui en faisait de même, mais avec bien plus de facilité parce qu’il était contrefait : l’œsophage était court car il était bossu devant et derrière. Je vous dirai donc que tous les matins Monsieur le premier, sur les sept jusqu’à huit heures, avant d’aller au Palais, a une grande plume qu’il s’introduit jusque dans l’estomac, et en tire par ce moyen de faire fluer des eaux glaireuses insipides, une bonne demi-écuelle. À dix heures, au retour du Palais, recommence la même affaire : en tire encore autant, et puis dîne après. Je vous demande, s’il vous plaît, votre sentiment de ce bénéfice et si cela ne lui est point préjudiciable pour l’avenir. Il n’a point été malade du depuis cette pratique ; son ventre est assez libre ; il prend quelquefois quelque peu de séné [7] avec de la casse ; [8] enfin toutes les fonctions de la nature le font assez bien ; il est âgé de 58 ou 60 ans. Mais je souhaiterais que vous me donnassiez avis si par malheur il tombait malade d’une grande fièvre, d’une fluxion sur la poitrine, d’une pleurésie [9] ou de quelque autre sorte < de > maladie qui l’empêcherait de se pouvoir solliciter à cette décharge ordinaire car, étant une action contre nature, il ne faut pas douter qu’il fasse effort si cette violence était empêchée par quelque maladie. Savoir comme je m’y comporterais : s’il faudrait purger tout au commencement telle maladie que ce soit, ou s’il faudrait procurer cette sorte de vomissement par les remèdes, parce que les parties voisines comme les viscères, et peut-être toute l’habitude du corps faisant leur sentine [3] de l’estomac en s’y déchargeant de leurs humeurs, elles le feraient encore davantage dans une maladie en s’y amassant tous les jours de plus en plus, n’étant point évacuées ou ne se pouvant évacuer, par exemple à cause de la fièvre, du rhumatisme, [10] ou autre chose. Il me semble que res fovet in ancipiti [4] et qu’il serait difficile de n’y pas succomber. Je vous prie, Monsieur, m’écrire votre sentiment de tout ce qu’il vous en semblera, et si vous le jugez à propos quand par rencontre vous vous trouverez à l’École vous en parlerez à Messieurs mes maîtres.

Je vous dirai que nous avons Monsieur notre évêque et comte de Toul, M. Du Saussay, [5][11] à qui, de vendredi, on a fait une magnifique entrée. Il faut que je vous conte une farce de mon collègue : il mendia place dans un des carrosses qui furent au-devant de lui, pour briguer la pratique ; quand il eut mis pied à terre à la ville, < il > rampait continuellement à ses pieds. Le lendemain, soir et matin, < il > était dans sa chambre parmi la foule des visitants, caressait tous ses gens jusqu’aux palefreniers, sollicitait M. de L’Espis Bespy (qui vous connaît), lui disait de le présenter vitement à M. de Toul son oncle, afin qu’il fût attesté, < par > crainte qu’un jeune médecin, voulant parler de moi, ne se présentât ; que je n’étais que de la Faculté d’Angers, [12] c’était une petite faculté ; que lui était de Montpellier, [13] qu’il avait des secrets et qu’il y avait 18 ans qu’il était médecin ; et c’est un homme qui a été obligé de sortir de Metz, [14] tout ancien qu’il soit, parce que de sa vie il n’a vu douze malades, et des personnes de cette ville de Metz m’ont dit qu’on ne savait s’il était médecin. Il ne veut jamais consulter avec moi parce, [15] dit-il, que je suis un jeune médecin d’une petite faculté et qu’il a des secrets qu’il ne veut pas m’apprendre : c’est le vitriol, [16] le mercure [17] dulcifié, le vin émétique, [18] l’antimoine diaphorétique, [19] l’esprit de soufre, [20] certaines recettes de mille drogues dont il fait un chaos et dont il ne guérit personne, pour < le > peu de malades qu’il voit, comme quelques moines ou quelque couvent parce qu’il est ici avant moi. Mais pour les Messieurs de la Cour et les honnêtes gens, la plupart l’a planté là et se servent de moi, et fus établi ces jours passés, par arrêt, médecin ordinaire pour faire mes rapports à la Cour et visiter les malades de la conciergerie, [6] et cela fut sur une requête qu’il avait présentée pour avoir cette prérogative sur moi. Il se tua de solliciter et se tourmenta fort, en fut regoulé. [7] Je ne présente ni requête, ni ne me trémousse de rien, Messieurs de la Cour eurent la bonté de m’élire aussi bien que M. l’évêque pour sa personne, malgré ses sollicitations si importunes que M. de Toul faillit avoir lieu à le quereller. C’est M. Préaux [21] qui était son médecin à Paris. Si j’avais l’honneur d’être connu de lui comme je l’ai de l’être de vous, je le prierais de lui écrire un mot, ou à Monsieur son neveu, pour confirmer l’estime que Monsieur le premier président lui a fait concevoir de moi. Voilà-t-il pas une vraie menée de charlatan et de chimiste, [22] s’il avait l’espoir de l’être. Il en a toute la mine, et la lâcheté. Il n’est point de maladie qu’il ne guérisse, à ce qu’il promet, mais il n’en est point où il tienne sa promesse. Je vous prie de me continuer votre amitié, et d’honorer de vos instructions et de vos savantes lettres celui qui fera gloire toute sa vie d’être,

Monsieur,

votre très humble et affectionné serviteur,

Le Clerc.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De N. Le Clerc, le 13 juin 1657

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(Consulté le 16.10.2019)