À Charles Spon, le 7 janvier 1661
Note [11]

M. Alain Duc, dont les recherches visent à dénoncer la supercherie qui a abouti à l’absurde arrêt que le parlement de Grenoble a prononcé en 1637 (v. notes [39], lettre latine 154, et [5], lettre latine 197), a eu l’extrême gentillesse de m’expliquer cette assertion de Guy Patin (qui m’avait d’abord égaré vers Denis Sauvage, écrivain et historien du xvie s.). Voici son message du 14 janvier 2019, dont je ne saurais trop le remercier :

« Ce qui peut égarer, c’est que la mention d’une religieuse est due à un trou de mémoire de Guy Patin. Il s’agit encore du faux arrêt de Grenoble paru en 1637. Le Sauvage en question n’est pas Denis Sauvage, mais un bien moindre personnage, qui n’est connu que par une historiette de Tallemant des Réaux (tome i, pages 361‑362).

“ Sauvage était à M. d’Orléans. C’était un goinfre fort agréable ; {a} il contrefaisait admirablement bien les chansons du Pont-Neuf. [...]

De Bruxelles, Sauvage envoyait des gazettes pleines de chimères pour contrecarrer celles de Renaudot, qui commençaient à avoir cours. On aimait bien mieux la gazette de Sauvage que l’autre. Outre cela, tous les jours pour se divertir, il faisait quelque imposture. [...] La dernière imposture qu’il ait faite, ç’a été un arrêt du parlement de Grenoble, par lequel un enfant était déclaré légitime, quoique sa mère confessât l’avoir conçu durant l’absence de son mari, et cela par la force de l’imagination, en songeant qu’il habitait avec elle. Les noms y étaient, et aussi ceux des médecins et de la sage-femme. Assez de bonnes gens le crurent ; c’était le vrai style de Grenoble. {b} Le procureur général de Paris écrivit à celui de Grenoble touchant cet arrêt, et ce parlement-là en donna un contre l’auteur, dont il se moqua. Dans les écoles de médecine, on agita la question, à savoir si la force de l’imagination pouvait suffire pour faire concevoir. ”

Son identification grâce à Tallemant est indiquée dans un article bien documenté de Cabanès, paru en 1899 dans La Lancette française - Gazette des hôpitaux, volume 72, pages 1412‑1414, {c} article repris en volume dans L’Esprit d’Esculape, 1922, pages 154 et suivantes. » {d}


  1. « Il faut bien comprendre que goinfre ne signifie nullement ce qu’il veut dire aujourd’hui. C’est Cotgrave qui nous donne son vrai sens en le traduisant par good fellow. Sauvage était un “ bon compagnon ” » (note d’Antoine Adam).

    Le prénom de Sauvage est inconnu, comme tout le reste de sa biographie.

  2. « Style, en termes de jurisprudence, est la différente manière de faire des procédures suivant les réglements établis en diverses cours ou juridictions » (Furetière).

  3. Comme quoi une femme peut engendrer sans avoir eu commerce avec l’homme, cet article commente un « roman, dit physiologique » (mais prophétique), de MM. Yveling RamBaud et Dubut de Laforest, intitulé Le Faiseur d’hommes (Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1884, Gallica) : « Supprimer la paternité, écrit Augustin Cabanès, oser substituer à l’un des agents de reproduction une vulgaire seringue, quel crime de lèse-Divinité ! Toutes les plumes se levèrent en rang de bataille. »

  4. A. Duc recommande aussi le travail d’Alain Mothu, L’arrêt Sauvage (1637), paru dans l’ouvrage de Geneviève Artigas-Menant, Antony McKenna, Maria Susana Seguin et coll., Le délit d’opinion à l’âge classique : du colporteur au philosophe (Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009, pages 211‑276) : « Comme vous pouvez le constater, il y en a soixante pages. Tous les documents originaux sont annexés. A. Mothu a rassemblé tout ce qu’on sait sur l’auteur du faux et son entourage. Il insiste sur le côté blasphématoire perceptible dans le texte. Il est très indulgent avec ceux qui persistent dans l’erreur de prendre l’arrêt pour authentique, mais il n’en pense pas moins. »

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 janvier 1661. Note 11

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(Consulté le 28.01.2021)

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