L. 662.  >
À Charles Spon,
le 7 janvier 1661

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière de quatre pages que je vous envoyai le mardi 30e de novembre par la voie de M. Falconet, notre bon ami, et que sans doute avez reçue, je vous dirai que j’appris hier d’un Hollandais que l’on imprime dans Amsterdam [2] de nouveaux ouvrages de feu M. Hugo Grotius [3] et entre autres, des Épîtres latines.

Un autre m’a dit aujourd’hui que l’on y a depuis peu imprimé un tome de lettres latines que l’on appelle en ce pays-là les Lettres des arminiens ; [4] mais je pense que c’est un livre que j’attends, duquel par ci-devant on m’a fait état sous ce titre : Epistolæ eruditorum virorum. Le livre de M. Vossius [5] le père, intitulé Originationes linguæ Latinæ, est encore sur la presse, aussi bien qu’un fort bon Cicéron in‑4o[1][6]

Ce 20e de décembre. J’ai ce matin reçu votre belle, bonne et agréable lettre datée de Lyon du 14e de ce mois. Ô que vous m’avez obligé ! elle m’a bien appris des choses dont je suis tout glorieux. M. Wende m’a fait l’honneur de me venir voir et de me rendre ce que lui aviez commis. Il ne m’a point encore parlé de se mettre chez un chirurgien ; s’il en a le dessein, je l’y servirai et lui en parlerai la première fois qu’il viendra céans. Je l’ai mené à nos Écoles le jour que je donnai le bonnet à M. De Laval, [7] et le vit faire docteur. Pour ma vespérie, [8][9] elle est véritablement faite, mais elle n’est pas prête d’être imprimée. J’ai bien encore d’autres préceptes à y mettre qui sont aussi nécessaires que les deux qu’avez vus, mais je ne pus les y mettre alors, d’autant qu’elle eût été trop longue. J’espère d’y mettre la main l’été prochain quand j’aurai fini mes leçons de Cambrai[10][11] ce qui ne peut arriver qu’au mois d’août prochain, qui est une saison douce et en laquelle il fait bon se tenir coi et travailler dans son étude. Je ne la ferai jamais imprimer que je n’en prenne votre avis et que je ne vous l’envoie manuscrite auparavant afin que vous en retranchiez tout ce que vous y trouverez de superflu. Pour les deux articles qu’en avez vus, c’est peu de chose au prix du reste, j’y ai bien daubé les charlatans de notre métier. [2][12]

Pour le livre de Melchior Sebizius, [13] l’on m’a dit qu’il sera fait à Pâques et qu’il y aura trois volumes in‑8o[3] Les livres d’Allemagne ont ordinairement de beaux titres et comme dit Pline, [14] propter quos deseri posset vadimonium ; [4] mais l’effet ne réussit point à l’attente et souvent, l’on y trouve pro thesauro carbones[5] Il vous en arrivera quelque chose de pareil en ceux qu’avez choisis de la foire de Francfort, [15] præsertim in Anthropologia Kyperi[6][16] et même peut-être encore en quelques autres.

M. Io. Daniel Horstius [17][18] m’a envoyé la feuille de fabula Mussipontana[7] J’ai même céans le livre de M. Lauthier, [19][20] médecin de Provence. Ces gens-là ont bon foie, abutuntur in otio et litteris[8][21] La Relation de Pont-à-Mousson est fausse, cela est impossible, conceptio non fit extra uterum[9][22] Voilà ce que j’en ai mandé à M. Horstius qui m’en demandait mon avis ; et y a déjà longtemps que l’on me le proposa au Collège royal, ce que je rejetai bien loin tanquam aliquid fabulosum et fictum ad libidinem alicuius nebulonis : fabulæ Æsopi non sunt fabulæ præ isto commento[10][23] Ne vous souvenez-vous point de l’arrêt de Grenoble, controuvé par Sauvage, [11][24] d’une religieuse qui avait conçu par imagination ? C’est bille pareille. [12]

Je n’ai jamais vu cette dissertation de quindecimestri partu [13] de M. Lauthier, mais je voudrais bien l’avoir. Vous me ferez plaisir de m’indiquer où elle a été imprimée quand vous le saurez, ou bien en faire venir plusieurs copies si vous apprenez qu’elle ait été imprimée en Provence. Refundam pretium[14]

Pour votre M. Engelschal de Nuremberg, [25] Dieu le console, je suis bien aise qu’il n’ait point été trop saigné et qu’il m’ait délivré de la peine qu’il m’eût donnée de le traiter en cas qu’il m’eût voulu voir. Le bonhomme Liénard [26] est assez patelin pour avoir fait faire le coup car il a intelligence dans toutes les auberges de son quartier avec les hôtes ; et je n’en doute point, si cette auberge a été dans la rue des Trois-Mores ou Bry-Boucher car j’en sais cette vérité il y a longtemps : [15] c’est un homme lâche qui n’a jamais vécu autrement, hic et alibi venditur piper[16][27] Pour la fréquente saignée, [28] vous savez que c’est une pierre que l’on nous jette souvent dans notre jardin, à tous tant que nous sommes. Ce bonhomme Liénard se connaît fort bien à faire durer longtemps un mal afin de gagner davantage ; et votre homme de Nuremberg n’y a point beaucoup gagné puisque, sous ombre d’épargner quelques saignées par flatterie, son mal a tant duré. Dieu soit loué de tout, je ne manque point de pratique ni n’en souhaite < plu  >, je vous remercie néanmoins de votre bonne affection. Je vous supplie seulement, s’il est encore à Lyon, sans faire semblant de rien, de savoir de lui le nom de sa rue et l’enseigne de son auberge car je pense l’avoir deviné. [17] Je souhaiterais néanmoins qu’il fût bien guéri, mais les restes qu’il a, selon < ce > que me mandez, sont des marques de forte intempérie pour laquelle combattre, il eût été plus heureusement traité s’il eût été plus diligemment saigné. Je souhaite néanmoins qu’il guérisse bientôt entre vos mains, ce que j’espère qui arrivera par la méthode que vous y tenez. Le jeune Liénard [29] n’est point en état d’aller en Allemagne pour y apprendre la langue : il est ici lié par les pieds, il a femme et enfants. [18] Je vous prie de faire mes recommandations à un de vos voisins nommé M. Simonet, [30] qui est joaillier, et à Mlle sa femme. Vous verrez quelles plaintes il vous fera de moi, et si je l’ai trop fait saigner. Cette plainte qu’on vous a faite de moi est infailliblement une lâcheté du bonhomme Liénard qui en a bien fait d’autres en sa vie. Ce que vous me mandez de votre malade me fait encore peur pour lui : il est encore en mauvais état dans une mauvaise saison et peut encore en mourir ; et ainsi, tel y croirait avoir gagné qui y perdra plus que moi. Mon fils Carolus [31] vous fera rendre son livret in Stirpem regiam[19] Pour votre livre des Pronostics[32] il n’importe où il sera imprimé. Si c’est à Genève, le libraire en pourra plus tôt débiter un plus grand nombre à Francfort ; ubicumque sit[20] je vous en ai bien de l’obligation et vous en rends grâces de toute mon affection. Pour le papier sur lequel se fera l’impression, il n’importe pas beaucoup, pourvu que l’édition soit correcte. Je ne sais plus ce que je dois croire de l’impression du Rabelais [33] qui ne vient point, je n’en ai aucune nouvelle assurée. Je crois bien ce qu’on vous a dit de l’Île sonnante, mais même le Cinquième livre [34] n’a jamais été mis en lumière que longtemps après sa mort, qui néanmoins est beau et aussi bien fait que les autres. [21] On pend encore en Angleterre ; mais c’est chose étrange, ces gens y meurent fort courageusement et comme martyrs de la liberté mourante du pays.

J’ai céans un livre in‑4o imprimé depuis peu à Leipzig [35] (c’est celui que m’avez envoyé depuis peu, avec l’Almanach de Meyssonnier), [36] intitulé Thomæ Reinesii ad viros clariss. D. Casp. Hofmannum et Christ. Adamum Rupertum, Professores Noricos Epistolæ, Lipsiæ, 1660, dans lequel vous êtes nommé, page 597[22][37][38][39]

L’auteur du livre de causis febrium intermittentium [23] que vous avez était grand-père de notre dernier M. Perreau. [40] Celui-là s’appelait François, [41] et celui-ci s’appelait Jacques. C’est lui qui écrivit, il y a six ans, contre Guénault [42] et le Gazetier[43] le Rabat-Joie de l’antimoine in‑4o[44] que je pense vous avoir envoyé ; si vous ne l’avez plus, je vous en offre un autre. Son père était un médecin de Tonnerre, [45] nommé Jean, [46] qui était licencié, [47] mais non jamais docteur de notre Faculté. Ce Jean était grand ami de feu André Du Laurens, [48] qui a écrit de l’Anatomie[24]

Aujourd’hui m’est venu voir un jeune homme bien sage et civil, natif de Brunswick, qui a bien étudié en médecine pour son âge. Il m’a dit qu’il veut ici demeurer un an entier pour y voir des opérations en chirurgie et qu’après, il s’en ira en Italie ; [25][49][50][51] mais il m’a appris une nouvelle de son pays, dont j’ai regret, qui est la mort d’un certain savant médecin de ce pays-là, nommé Io. Henricus Meibomius. [52] C’est celui qui a fait un commentaire sur le Iusiurandum Hippocratis. Je me suis enquis d’un grand ouvrage qu’il avait promis de Vitis medicorum usque ad sæculum xv ; [26] sur quoi il m’a répondu que l’ouvrage était parfait et achevé, entre les mains du fils de l’auteur, qui est de présent à Leyde, [53][54] où il s’est transporté tant pour y étudier que pour traiter avec un libraire qui le fasse imprimer in‑4o, qui sera assez gros. On commence ici l’impression d’une histoire du feu roi Henri iv [55] faite par M. de Péréfixe, [56] évêque de Rodez, précepteur du roi, pour l’instruction duquel elle a été faite ; ce sera un in‑4o par sommaires. [27] On dit ici que les vents et les eaux ont fait de grands ravages et d’insignes dommages dans la Hollande, et qu’il y a eu quantité de vaisseaux chargés de plusieurs marchandises qui y ont été perdus. [57]

Ce 29e de décembre. J’ai eu des nouvelles de Bâle [58] par lesquelles j’apprends que M. Bauhin le fils [59] m’enverra bientôt un paquet de quelques thèses et disputes publiques de leur Académie, qu’ils vous adresseront, comme j’en ai donné l’ordre. Je vous supplie de les recevoir et d’en payer le port de Bâle à Lyon ; et par après, je me recommande à votre industrie pour trouver l’occasion et le moyen de me les faire tenir sûrement. Le Paulus Zacchias [60] est-il achevé, quand le sera-t-il ? Le Cardan [61] se continue-t-il, combien y en a-t-il de tomes parfaits ? On réimprime en Allemagne toutes les œuvres de Greg. Horstius, [62][63] je n’en suis point marri, mais il me semble qu’il y a bien de meilleurs livres que cela à réimprimer. [28]

Il y a longtemps que j’attends des livres de Hollande, trois divers paquets par différentes voies ; mais je ne sais quel démon empêche qu’ils ne me viennent et ne me soient rendus : ou les rivières trop grosses, ou les tempêtes. Un bon ami m’avait envoyé d’Angleterre un in‑4o nouveau intitulé Gnomologia Homerica[64] qui ne pouvait être qu’un bon livre. Il a de malheur été perdu en chemin. N’est-ce point mal traiter, et fort indignement, le bon Homère, [65] de l’avoir mis entre les mains d’un chasse-marée [66] qui l’a perdu entre Dieppe [67] et Paris ? [29]

Ce dernier de décembre. La reine d’Angleterre [68] a mandé qu’elle espère de partir de Londres pour revenir à Paris devant la fin du mois de janvier. Le Mazarin [69] est toujours malade. Sa goutte [70] lui a redoublé de douleurs depuis trois jours, on dit qu’il a lui-même mauvaise opinion de l’issue de son mal.

On dit que les vents ont fait merveilleusement du désordre dans les ports de Hollande et qu’il y a de la perte pour plus de 20 millions ; et même, il y a eu au delà de Rouen un grand foncet, navis oneraria[30] fort chargé de plusieurs marchandises, qui a enfoncé. On dit entre autres qu’il y avait pour 80 000 livres de sucre [71] à un épicier et que 200 marchands de Paris y perdent, principalement des épiciers. [72]

On fait le malheur de Hollande bien plus grand et plus cruel que je ne vous ai dit ci-devant car l’on dit qu’il y a plus de 140 vaisseaux de noyés, enfoncés ou égarés et que la perte passe 100 millions, [31] et que ceux de Rotterdam [73] et d’Amsterdam sont tellement étonnés de cette perte qu’ils ne savent où ils en sont. Même, cela épouvante ici bien du monde, qui ont peur que plusieurs marchands n’en fassent banqueroute et qui seraient bien aises de se servir de telle occasion, ou au moins d’avoir un si spécieux et si apparent prétexte.

Le roi d’Angleterre [74] a découvert une furieuse et horrible conspiration contre sa personne et sa famille royale. Ils sont plus de cent arrêtés prisonniers. On dit qu’il y avait sur le jeu force coups de poignards et des caques de poudre à canon, comme firent les jésuites, l’an 1605. [32][75][76]

Faites-moi la faveur de me mander, s’il vous plaît, quels livres in‑fo ont été imprimés depuis trois ans, chez MM. Arnaud [77] et Borde, [78] et principalement quels Commentaires sur la Sainte Écriture. Enfin, le Gnomologia Homerica Iac. Duporti, Cantobrigiensis[29] n’est point perdu, il est retrouvé et m’a été rendu ce matin sain et sauf, dont je suis fort réjoui car c’est un fort beau livre : Qui dicit Homerum, dicit fontem et compendium ingeniorum[33] Mais en récompense, je suis bien en peine de deux paquets de livres de Hollande qui sont quelque part en chemin, dont l’un vient de Leyde de la part de M. Vander Linden, [79] et l’autre d’Utrecht et par mon bon ami M. Utenbogard. [34][80] Pourvu qu’ils ne soient point perdus par quelque malheur car il arrive souvent ce que Lucrèce [81] a dit :

     Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quod in ipsis faucibus angat
[35]

Nous avons un nouveau doyen, qui est M. Morisset, [82] de notre licence, [36] à la place de M. Blondel [83] qui est un brave et savant personnage. Le cardinal Mazarin se porte mieux, il voit et fait jouer [84] en sa chambre. Il parie et joue aussi, et gagne pareillement ; mais ce n’est que sa coutume, il gagne toujours et partout. Cet homme a été heureux toute sa vie.

On parle ici d’un grand dessein, qui est de faire la guerre au Turc [85] afin de le chasser de l’Europe ; ce que l’on ferait aisément, et en viendrait-on à bout si tant de princes chrétiens qu’il y a dans l’Europe étaient assez gens de bien pour s’accorder et unir toutes leurs forces ensemble ; sed talis sapientia apud nos non habitat[37] Le Moscovite [86] et le Polonais [87] l’attaqueraient d’un côté, les Vénitiens, le pape et autres princes d’Italie, avec le roi d’Espagne, sur la mer Méditerranée. Nous y contribuerions des forces par hommes et par argent. L’empereur des Abyssins attaquerait l’Égypte, [88] le Persan, [89] du côté de la Mésopotamie. Sed desino, videtur enim mihi somnio simillima isthæc narratio. Vive igitur, vale, et me ama.

Tuus ex animo, Guido Patin[38]

De Paris, ce vendredi 7e de janvier 1661.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 janvier 1661

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(Consulté le 19.10.2019)