Marguerite ZIMMER

L’information des praticiens et la
formation continue pendant la guerre

Malgré la guerre, les praticiens français étaient décidés à faire paraître les revues professionnelles. Privés de publicité et par conséquent de leur principale ressource, la tâche s’avérait de plus en plus difficile ! A partir de 1941, assurer une publication mensuelle relève de l’exploit : les travaux originaux se font de plus en plus rares, traitent d‘hygiène, de biologie dentaire, d’orthopédie dento-faciale, du traitement thermique des aciers inoxydables, du Palapont (substance plastique de remplacement des dents artificielles), ou des accidents de coulée des métaux. Les fascicules des revues professionnelles sont de plus en plus minces et, nécessités de la guerre obligent, n’ont plus de couverture à partir de juin 1942. La parution du mensuel  » L’Odontologie  » finira d’ailleurs par s’interrompre entre le mois de juin-juillet 1944 et le mois de mars-avril 1945.

Les soins dentaires pendant la guerre

Pendant la guerre de 1939-1945, le Comité International de la Croix-Rouge (C.I.C.R.) va chercher à développer au maximum l’action médico-sociale en faveur des prisonniers de guerre. Le témoignage de Rohner révèle qu’à partir de 1941 des soins dentaires s’organisent dans les camps de prisonniers: 64 cabinets dentaires y auraient été installés. A Bruxelles, Marcel Joachim réussira à équiper un fourgon automobile en un centre ambulant de chirurgie et de prothèse avec lequel il se déplacera d’un camp à l’autre. Les articles professionnels montrent aussi qu’à l’automne 1944 la Croix-Rouge Suisse négocie le rachat d’une voiture-restaurant à la compagnie des Wagons-Lits, et en novembre et décembre 1944, Rohner, à Genève, s’occupe de la transformation de ce wagon en un Centre dentaire ferroviaire ambulant. Cette voiture sera mise à la disposition du Service dentaire de l’Armée suisse et servira, entre le 14 décembre 1944 (date de l’inauguration du wagon) et le 28 février 1945, aux soins dentaires de 940 internés Yougoslaves, Polonais et Grecs. René Jaccard, Arthur Held, et Charles Guignard projettent alors d’étendre cette action, mais face à l’afflux de prisonniers et de déportés rapatriés, mais aussi à une population sinistrée, ils s’aperçoivent très vite qu’il est indispensable de créer un organisme dont le fonctionnement soit indépendant de celui de la Croix-Rouge. D’où la création, le 24 février 1945, sous la présidence de René Jaccard, du Secours Dentaire International.

L’hygiène dentaire de l’après-guerre

Les restrictions alimentaires des dures années d’occupation allaient immanquablement être suivies d’une déficience calcaire très inquiétante. L’état bucco-dentaire de la jeunesse montrait des caries multiples auxquelles s’ajouteront en avril 1945 une épidémie de stomatites et de gingivites ulcéreuses. Pour combattre l’infection, les anglais Stam et Judkin, et le médecin-colonel français Bernard préconisent la vitamine C per os. Le résultat n’ayant pas été aussi satisfaisant que prévu, Bernard pratiqua, cette fois avec succès, des injections parentérales intra-musculaires de Laroscorbine Roche à 10.000 unités.

N’oublions pas que la pénicilline (découverte par Alexander Fleming) ne sera utilisée dans les hôpitaux que vers le milieu de l’année 1945, et que c’est au vu de quelques stomatites et d’accidents de dents de sagesse particulièrement sévères que la pénicilline sera utilisée en odontostomatologie (au début en application locale sous forme de poudre ou de pastilles dans des tubes placés au fond des plaies ou en solution, puis, à partir de 1947, à raison de 400.000 unités par jour comme traitement d’attaque des formes aiguës, et de 500.000 unités par jour pour les formes chroniques particulièrement récidivantes).


Publicité pour les comprimés de pénicilline (Spécilline G).

 

Comme le montrent certaines études, la méthode de traitement des canaux radiculaires et des foyers péri-apicaux par la pénicilline, largement appliquée dans de nombreux pays entre 1945 et 1949, ne trouvera pas de grands échos en France. Seuls Barra et Ceconni avaient fait une communication sur le sujet. Si le succès semble avoir été de règle pendant les premières années, les résultats à long terme ne correspondaient plus aux expériences premières. La pénicilline agissait sur un nombre limité de micro-organismes et ne détruisait en conséquence pas toute la flore d’un canal infecté.

En Europe, les responsables de notre profession vont rapidement prendre conscience qu’il faut organiser sans retard des soins en province et instruire la population sur les dangers et les complications du fléau carieux. Cependant, il faut bien reconnaître que, si les dépistages ont été relativement bien orchestrés dans les villes du sud de la France, dans les autres régions françaises l’organisation laissait fort à désirer.

La nouvelle thérapeutique fluorée

Dès 1938, S. Markus, F. Berenson, A. Anichenko et J. Roubinstein avaient étudié l’absorption du fluorure de sodium par la dentine en suivant la méthode de Loukomsky. Cette technique consistait à poser dans les caries du second degré un fond de cavité composé de fluorure de sodium, de Bolus Alba (argile blanche) et de glycérine (en quantité suffisante pour obtenir une consistance pâteuse). Des études menées par Smith et Smith, Atkins, H. M. Crawford, R. A. Boelsche et B. Gottlieb, avaient montré que la fluorine d’une eau fortement chargée de ce constituant et passant sur les dents antérieures était en partie attirée par le calcium de l’émail. L’attraction du calcium par les cellules prismatiques fluorinisées produisait une homogénéisation qui augmentait la résistance à l’envahissement microbien. Les recherches avaient montré qu’en présence de 1/1000 de fluorine, la résistance des dents à la carie s’accroissait. D’après les estimations de Mc. Clure, il paraissait souhaitable de traiter l’eau courante à la fluorine à des doses de 2 milligrammes par jour. Le 1er avril 1946, Philip Jay publiait un article dans le Journal of the American Dental Association sur la valeur des applications locales de l’eau riche en fluorine. Convaincue du rôle bénéfique que l’on pouvait attendre de l’addition de fluor aux réserves d’eau de consommation, la Société Dentaire de l’Etat du Wisconsin adoptera, en 1945, une résolution recommandant l’addition d’une part pour mille de fluorures aux eaux de consommation qui en étaient dépourvues. A cette époque, il semblait tout à fait injustifié d’introduire le fluor dans les dentifrices et dans les bains de bouche. En 1947, la prophylaxie de la carie dentaire s’enrichira d’une nouvelle thérapeutique fluorée : Frédéric Piguet, de Genève, ajoutera la méthode des applications locales de vernis fluorés aux techniques de prévention.

La pénurie des matériaux et leur
conséquence pour la chirurgie dentaire

La seconde guerre mondiale eut aussi pour conséquence de provoquer d’énormes difficultés d’approvisionnement en métaux. Entraînés dans le cycle infernal de l’économie allemande qui proscrivait les métaux précieux, les praticiens n’eurent d’autre choix que de s’orienter vers des métaux de remplacement. Il semble que vers 1941 il était beaucoup moins difficile de se procurer de l’argent, du cadmium ou de l’aluminium. Avec précipitation les comptoirs de métaux préparèrent alors des aciers au nickel-chrome. Couler de l’acier n’était pas une nouveauté pour les praticiens ; un certain nombre d’entre eux utilisaient depuis fort longtemps de l’acier inoxydable (rappelons que Hauptmeyer avait présenté des travaux sur le sujet en août 1919, mais que ses premiers essais dataient déjà de 1918). En orthodontie, les praticiens utilisaient couramment l’acier inoxydable. Depuis 1924, De Coster, P. W. Simon et M. Charlier confectionnaient des appareils fixes agrémentés de bandes et de fils en acier inoxydable. Les restrictions en métaux précieux n’ont donc jamais été préjudiciables aux orthodontistes. L’acier coulé inoxydable (le plus connu étant le Wipla) avait certes de gros défauts, mais cet alliage permettait malgré tout de répondre aux exigences du praticien. Grâce au fondant Borinox, il pouvait faire sur le brûleur toutes sortes de soudures et notamment celles des bagues en acier inoxydable.

Dans le but de faciliter l’exécution de prothèses de qualité, les Etablissements Ash et Cie vont mettre au point deux nouveaux modèles de fondeuses. Pour la coulée des métaux à haute fusion, Ash recommandera les revêtements Pyralex et Pyrophane. Le Comptoir des Cendres et Métaux Précieux proposera lui aussi des alliages de remplacement : l’Imitor, jaune comme l’or, et le Néopal, gris-blanc comme l’argent.


Les soudeuses-fondeuses proposées par la Société Coopérative des Dentistes de France en 1942.

 

Pendant la guerre, le vitallium, alliage non ferreux, est absolument introuvable. Et pour cause ! Les laboratoires Austonal, U.S.A., avaient délivré un brevet d’exploitation exclusif pour toute l’Europe à la Maison Krupp, située à Essen, en Allemagne.


La Maison Krupp en 1931.

 

De nouvelles combinaisons sans fer, essentiellement composées de cobalt, de chrome et de tungstène, et additionnées d’autres métaux tels que le titane et le molybdène, n’apparaîtront qu’après la guerre. Leur composition exacte restera liée au secret de la fabrication et leur dénomination générale sera connue sous le nom de vitallium.


Appareil décolleté exécuté en 1945 en Paladon, avec armature en acier inoxydable coulé.

 

Rappelons que la vulcanite fut complètement abandonnée en octobre 1942. En 1939, l’American Dental Association Research Fellowship avait lancé une étude comparative entre les vulcanites encore utilisées avant la guerre et les propriétés des nouvelles résines acryliques. Les résultats de ces travaux, menés par W. T. Sweeney, J. Osborne, P. B. Taylor, etc., auront pour conséquence de généraliser l’emploi des matériaux acryliques et vinylo-acryliques (substances acryliques pures, ou méthacrylates, polymères mixtes acryliques et styréniques ou acryliques et vinyliques). Nous avons vu dans le chapitre précédent que le dernier produit acrylique mis au point en 1940 était le Thermolit ; en 1941, ce sera le Kallodent 222; en 1942, le Stellon et le Lucranyl ; en 1944, le Denserre et le Vendritet. Et c’est finalement au lendemain de la guerre, en 1948, qu’une société lyonnaise a l’idée d’adapter le nylon à l’art dentaire. Le produit sera vendu sous le nom de Prothényl (Nylon pour prothèse).


Différents types de succion à incorporer aux prothèses du maxillaire supérieur.

 

Les apports de la cristallographie
et du microscope électronique

La cristallographie avait cessé d’être la science des seuls minéralogistes. Cent ans plus tôt, Tomes utilisait déjà le microscope, mais le pouvoir séparateur du microscope, de l’ordre de grandeur des longueurs d’ondes lumineuses, était trop limité pour donner une image précise de la structure de l’émail. En 1912, les découvertes de Laüe sur la diffraction des rayons X par les cristaux, puis celles de Bragg sur la structure atomique, vont ouvrir la voie à une connaissance plus approfondie de la structure des corps solides. Au fil des décennies, la microscopie électronique, puis les calculs de Louis de Broglie sur la longueur d’onde associée à une particule, apporteront des précisions complémentaires permettant de mieux comprendre l’agencement des cristaux de l’émail. Et c’est finalement en 1946 que D. B. Scott applique à l’étude des dents les perfectionnements préconisés par le grand cristallographe américain R.C. Wyckoff, à savoir les techniques d’utilisation du microscope dites des  » répliques « .

Innovations importantes de l’après guerre

les hydrocolloïdes

Apparus aux Etats-Unis en 1946-47,  les hydrocolloïdes se prêtaient à toutes sortes de travaux dentaires: empreinte directe et indirecte pour les inlays, couronnes, bridges, etc. Ils permettaient non seulement le moulage très fidèle des préparations dentaires, mais aussi d’enregistrer avec la même précision les rapports des différents éléments entre eux.

En 1946, W. Roos, de Bâle, réussit à mettre au point l’appareil Waropa ; celui-ci comprend une bouteille de CO2 pouvant être reliée à une pièce à main ou à un contre-angle. Ce dispositif permettait, par l’emploi précis de la réfrigération, de lutter contre l’élément douleur.


L’appareil Waropa distribué en France et en Afrique du Nord.


Pièce à main et angle Waropa

 

En avril 1948, Paul Gonon et René Lakermance déposent un brevet pour un nouveau moyen de fixation des dents artificielles en céramique. Il s’agit d’un procédé qui consiste à apposer sur la dent céramique une couche granulaire rugueuse en alumine ou corindon. Cette technique de rétention révolutionnaire permettait de remplacer les crampons rapportés ou soudés dont l’usage s’était beaucoup généralisé peu avant la guerre de 1914. Deux ans plus tard, l’Amérique présentera les nouvelles couronnes jacket en acrylique.

Les résines auto-polymérisantes

D’autres innovations allaient suivre, facilitant considérablement le travail du praticien. En 1949, après trois années d’expérimentations, les fabricants suisses mettent sur le marché de nouvelles résines auto-polymérisantes. L’industrie dentaire de l’après guerre fut inondée par ces matériaux et commercialisés sous les noms de: Autopalapont, Autodent, Prothodent, Dentacryl, Dentgil, avec ou sans Tremal ester, Hésacryl, Kadon, Plasto-Filling, Filcryl, Ames, Palavit, Rapid-Palapont, Sevriton, Replica et Swedon. Ils seront largement employés en orthodontie et en prothèse pour les restaurations temporaires de couronnes et de bridges.

Les alginates

Vers 1880, Stanford avait trouvé le moyen d’utiliser les algues pour les besoins industriels. Les alginates ou colloïdes furent employés dans l’alimentation et, en 1949, ils font leur apparition en odontostomatologie, à la fois pour leurs vertus hémostatiques et comme un remarquable pansement soluble.

Les implants métalliques sous-périostés

L’idée originale de l’implant revient aux auteurs américains Goldberg et Gershkoff qui, les premiers, en 1948, ont réalisé une grille métallique fixée au maxillaire par une ou plusieurs vis. L’empreinte était prise sur la crête alvéolaire, fibromuqueuse comprise. Sur le modèle tiré de cette empreinte, on grattait ensuite la surface qui devait théoriquement correspondre à l’épaisseur de la fibromuqueuse. La correspondance entre la grille coulée d’après ce modèle et l’os maxillaire n’était évidemment pas parfaite et très rapidement les auteurs eurent l’idée de sectionner la fibromuqueuse, de la rabattre et de prendre l’empreinte sur l’os. C’était ouvrir la voie aux techniques implantaires actuelles.


Le Fauteuil Celtic en 1941.


Gamme de produits délivrés par les Laboratoires Pierre Rolland en 1940