Lorsque débute la séance de la Chambre syndicale de l’art dentaire du 11 mai 1883, l’École dentaire libre de Paris a déjà fait ses preuves : ses locaux de la rue Richer ont été agrandis et la qualité de son enseignement a produit des résultats indéniables. La Chambre syndicale, lasse d’attendre une réglementation de la profession, a déjà fait savoir que le travail de la commission chargée d’étudier le projet de fondation d’une nouvelle école dentaire est maintenant terminé. Le Dr Gaillard, rapporteur de la commission, a aussi précisé qu’un local est déjà retenu et que son financement est en partie souscrit. C’est pourtant à ce moment psychologique précis que M. Poinsot, au nom de l’École dentaire libre de Paris, présente aux membres de la Chambre syndicale son projet de fusion entre l’école existante et celle en formation de la société syndicale. Son discours, aux accents pathétiques, est un plaidoyer pour la solidarité et l’union des forces qui visent à créer une école puissante que des groupements séparés ne sauraient jamais atteindre. C’est aussi le destin de l’École dentaire de France qui se joue lors de cette séance mémorable.

L’échec du projet de fusion

Lorsque M. Poinsot prend la parole, il est persuadé que le président Andrieu est acquis à sa cause et que ce vote qui doit suivre en fin de séance ne sera qu’une simple formalité.

Le Dr Edmond Andrieu, fondateur de l’Ecole dentaire de France (1833-1889)

 

Contre toute attente le Dr Andrieu répond à M. Poinsot par un sévère réquisitoire en critiquant l’essence même de l’école de la rue Richer. Curieusement, il reproche la prédominance de l’enseignement médical au détriment des disciplines spécifiquement dentaires. S’il reconnaît les mérites des fondateurs de l’École dentaire libre de Paris, il prétend qu’elle n’a pas le caractère et l’autorité d’un institut de faculté ou d’université. C’est pourtant son mode de financement qu’il dénonce avec le plus d’acuité :  » nous n’hésitons pas à déclarer que nous trouvons indigne d’une école dite libre d’être sous la dépendance continuelle de la charité publique « . L’échec des propositions de fusion de M. Poinsot relève de plusieurs causes. La dissidence des membres du groupe de Charles Godon suscite toujours une certaine amertume au sein du groupe majoritaire. Le projet de loi résultant du rapport du professeur Le Fort a été adopté par la faculté de médecine le 8 juin 1882. Cette décision qui laisse espérer un vote favorable du gouvernement ne fait qu’attiser le différend qui oppose les deux groupements sur l’opportunité d’instaurer une réglementation de l’exercice de l’art dentaire. Les propositions multiples de local qui s’offrent à la société syndicale doivent être aussi prises en compte pour expliquer son attitude au cours de ce débat.

Les membres du
Conseil scientifique
(1884)

 

Un choix difficile

Le 22 mai 1883, le Dr Gaillard présente les différentes propositions de local faites à l’association pour l’implantation du futur institut 10. Il révèle en premier lieu qu’un très beau local a déjà été arrêté 3 rue de l’Abbaye pour un loyer annuel de 6 000 F. Il expose ensuite le projet de l’Administration qui propose de céder un terrain en promettant de prendre aussi en charge l’achat du mobilier et de l’équipement. La proposition de l’Union des chambres syndicales qui offre de louer deux pièces dans son hôtel de la rue de Lancry ne sera pas retenue.

Le Dr G. Gaillard, Directeur de l’Ecole dentaire de France (1889-1890)

 

Le Dr Gaillard conclut en proposant d’occuper temporairement pendant deux ans le local de la rue de l’Abbaye dans l’attente de la livraison du terrain, de la construction du bâtiment et de son aménagement.

Malheureusement, l’Administration ne donnera jamais suite à ses propositions. La Chambre syndicale se voit alors contrainte d’aménager le nouveau local dans une perspective de long terme.

L’Institut odontotechnique de France de la rue de l’Abbaye
L’Institut odontotechnique de France, 3 rue de l’Abbaye, en 1884

 

Le 4 décembre 1883, les membres de la Chambre syndicale se réunissent pour la première fois au siège de l’Institut odonto-technique qui occupe le premier étage de l’imposante construction du 3 de la rue de l’Abbaye. Elle correspond à l’ancien palais abbatial élevé en 1586 par le cardinal de Bourbon M et remanié en 1699 par le cardinal de Fustemberg. Il fut ensuite vendu comme bien national en 1797. Il abrite aujourd’hui l’Institut catholique de Paris.

L’École dentaire de France

L’Institut odontotechnique qui partage cette antique demeure avec la Société de chirurgie doit comprendre :

  • une société odontologique dite Société syndicale odontologique de France,
  • une école supérieure professionnelle spéciale dite École dentaire de France.

M. Brasseur sera directeur de cette école jusqu’à sa mort qui surviendra en 1889. L’état de délabrement intérieur de l’ancien palais abbatial a nécessité d’importants travaux de restauration. L’ouverture de l’Institut, prévue après les vacances, est en conséquence reportée au 7 janvier 1884. Bien que l’aménagement intérieur ne soit pas totalement terminé à la date du 4 décembre, les membres de la société sont conviés par le président Andrieu à visiter les différentes pièces qui composent l’institut et à s’en voir expliquer la destination.

L’aménagement intérieur
Plan de l’Ecole dentaire de France publié dans l’Odontologie en 1900, à l’occasion du Congrès dentaire international.

 

Deux escaliers donnent accès au local de l’Institut. Le grand escalier est réservé aux professeurs et aux membres de la Société alors que l’escalier de service est attribué aux élèves et aux malades. Arrivés à l’école, les patients ont accès à une salle d’attente garnie de bancs. Le local est compartimenté de la façon suivante :

– trois cabinets sont destinés, l’un pour les consultations, l’autre pour les extractions simples et le dernier pour les interventions avec anesthésie. Il doit en même temps servir de laboratoire de chimie;

– la grande salle d’opération est exceptionnelle par sa dimension – huit mètres sur dix mètres cinquante – et la hauteur du plafond propre aux constructions de l’époque Renaissance. Six grandes fenêtres également distribuées sur la rue de l’Abbaye et sur le jardin procurent un éclairage remarquable sur les vingt fauteuils qui doivent équiper cette salle. Il est aussi prévu d’installer dans cette pièce à titre temporaire la bibliothèque et le musée;

– la salle des cours et des conférences se situe au fond du local avec le bureau du directeur.

Compte tenu du nombre d’élèves toujours croissant de l’école – 30 élèves début 1885, 64 à la rentrée de 1886, 80 à celle de 1887 – de nouveaux aménagements auront lieu au cours des années qui vont suivre :

– le 23 novembre 1886 un projet d’installation d’un laboratoire de prothèse est approuvé par l’assemblée ;

– le 27 avril 1888 M. Saussine propose de consacrer la salle de consultations à l’agrandissement de l’atelier de prothèses.

Dans l’attente de cette réalisation un établi mobile est installé dans la salle d’attente avec cet avis :  » cet établi devra être enlevé tous les matins avant l’heure de la consultation « .

L’aménagement opératoire

Nous avons très peu de renseignements concernant l’équipement de la clinique de l’Ecole dentaire de France. Lors de l’assemblée générale du 5 février 1884 le Dr Andrieu se contente de nous informer qu’il s’est inspiré de l’organisation des écoles dentaires anglaises et américaines en mettant à profit : le rapport du Dr Colignon sur l’école dentaire de Londres et les conseils du Dr Stevens qui a occupé de hautes fonctions au sein de l’école londonienne.

Le rapport du Dr Colignon comprend une description très précise de l’aménagement opératoire de l’École dentaire de Londres. En ce qui concerne  » les chaises d’opération  » qui équipent les différentes salles de la clinique, il écrit :  » Elles sont du modèle d’Owen fabriquées par Ash, c’est-à-dire en bois de sapin avec fond mobile à cran avec une tablette à instruments et un escabeau « . En fait, cette description ne correspond pas au modèle d’Owen ; le fauteuil en bois de sapin avec fond mobile à cran se rapporte à celui qui est reproduit dans le progrès dentaire de 1882. Ce modèle a déjà été choisi par l’École dentaire de Paris pour équiper respectivement les locaux de la rue Richer et de l’hôtel de la rue Rochechouart. Le Dr Colignon précise que chaque élève de l’école londonienne possède une trousse à instruments et une machine à fraiser de White. Les trousses se composent d’excavateurs, de rugines à détartrer, de fraises pour le tour à pédale et d’un maillet automatique.

Il est donc vraisemblable que l’installation de l’École dentaire de France corresponde à celles des écoles dentaires de Paris et de Londres. Cette déduction est confortée par la visite de M. Ash fils à l’Institut odontotechnique lors de son séjour à Paris en 1887.

Il profite de sa visite pour offrir un tour à fraiser de Shaw et pour annoncer qu’il s’engage à offrir un prix annuel de 100 F pour récompenser l’élève le plus méritant de chaque année.

Le tour à fraiser de Person Shaw

 

Le financement

Le président Andrieu s’oppose vivement au principe de financement de l’École dentaire de Paris basé essentiellement sur des dons volontaires et lui substitue un projet de société civile à responsabilité définie mais limitée, comprenant :

– une souscription de 80 obligations de 250 F réalisant un capital de 20 000 F ;

– cette somme est garantie par un capital en actions converti en valeurs inaliénables sur l’État égale à la somme des obligations souscrites. D’après le Dr Andrieu le système des obligations pousse les souscripteurs à favoriser l’entreprise par tous les moyens en leur pouvoir 0. Au cours de la séance du 22 mai M. Poinsot critique violemment ce projet de financement. Il prétend que la somme souscrite de 20 000 F sera insuffisante pour assurer le paiement des charges inhérentes au fonctionnement de l’école et au loyer annuel du local de 6 000 F. Il prévoit que la société sera dans l’obligation de recourir à l’émission de nouvelles actions garantissant de nouvelles obligations sans écarter la nécessité de faire de nouveaux emprunts.

De la théorie à la réalité des faits

Dans le rapport annuel de la société odontologique de France (Nouveau nom de la Société syndicale de l’art dentaire, avec sous-titre : Syndicat dentaire) du 5 février 1884, M. Brasseur, directeur de l’École dentaire de France, évoque déjà l’absolue nécessité de faire appel à des dons volontaires. Lors de la séance du conseil d’administration du 28 octobre 1884, la proposition d’une nouvelle émission de dix actions de 1000 F est soumise aux actionnaires de l’institut. Le rapport financier du 11 novembre 1884 révèle un déficit de 6 000 F. Le montant des dépenses de l’installation s’élève à lui seul à 23 148, 10 F. Pour combler ce déficit, les actionnaires doivent voter un emprunt de 6 000 F. Les difficultés financières conduisent les actionnaires de l’Institut odontotechnique à transformer la société par actions en une association scientifique et philanthropique ouverte à tous. Cette décision est ratifiée par le vote du 1er décembre 1885.

Groupe d’élèves et de membres du corps enseignant de l’Ecole de la rue de l’Abbaye (ca. 1900)
Au premier rang, de gauche à droite :
– le Dr Frison, professeur et Directeur de l’Ecole odontologique de 1919 à 1948
– le Dr Mora, chargé de cours
– Mr. Ducourneau, professeur et membre de la Chambre syndicale depuis 1882, président du Conseil d’Administration
– Mr. Bruel, professeur suppléant.

 

Un bilan financier enfin positif

L’assemblée générale du 30 novembre 1886 est marquée par l’annonce de l’équilibre des recettes et des dépenses. Ce bilan financier positif n’a cependant été obtenu qu’au prix du non-remboursement des obligations et des sommes prêtées. Plusieurs démarches auprès du conseil municipal de Paris sont faites pour obtenir une subvention en faveur de l’Institut. Le 21 juillet 1887 un nouvel appel à des dons volontaires ne rapportent que la somme de 2 000 F. Comme à l’École dentaire de Paris, des dons de matériel sont effectués grâce à la générosité de fabricants comme Ash, Heymen-Billard et la Wilmington dental C°. Dans le rapport annuel du 2 mars 1886, le Dr Andrieu annonce qu’il fait don à l’école de tours à fraiser et de six fauteuils.

Trois fauteuils de fabrication française  des années 1880

le « vrai français » fauteuil à pédales et leviers d’Heymen-Billard

Fauteuil de clinique à vis de J. Wirth

Fauteuil de Mamelzer inspiré du modèle de Morrison

 

Conclusion

Au terme de cette décennie, le bilan de la lutte contre le charlatanisme est globalement positif. Le projet de la réglementation de l’exercice de la profession est sur le point d’être officialisé, et deux centres d’enseignement assurent désormais la formation professionnelle des futurs dentistes. Ce résultat est à mettre à l’actif du travail prodigieux de deux hommes hors du commun : Edmond Andrieu et Charles Godon. Leurs personnalités très différentes se sont particulièrement opposées sur le problème de la réglementation dont la radicalisation des points de vue est à l’origine de la dissidence survenue dans les rangs de la Chambre syndicale.

Les conséquences de cette scission ne semblent cependant pas avoir été bien évaluées par les protagonistes de cette action. Les problèmes financiers posées par la fondation et la gestion de l’École dentaire de France nous permettent de mesurer le caractère prophétique des propos tenus par M. Poinsot après l’échec de ses propositions de fusion entre les deux écoles.

Ces difficultés sont corroborées par les réaménagements successifs des locaux et la distribution parfois parcimonieuse de composants de l’équipement

Elles s’inscrivent dans la ligne de développement séparée des deux institutions et de son corollaire, le gaspillage de capitaux. A l’évidence, le Dr Andrieu reste néanmoins optimiste lorsqu’il affirme que la rivalité qui s’installe entre les deux sociétés ne peut être que bénéfique pour leur bon fonctionnement.

Le succès du premier congrès international de 1889 qui relève essentiellement de l’union enfin réalisée des deux associations nous permet par ailleurs d’imaginer ce qu’aurait pu accomplir la réunion de toutes les énergies au sein d’une école unique.

En 1894, la grande salle clinique de l’Ecole dentaire de Paris de la rue Rochechouart est agrandie aux dépens de toute la partie utilisable du jardin de l’Hôtel. L’Ecole dentaire de Paris est transférée rue de la Tour d’Auvergne au mois de juillet 1897, tandis que l’inauguration n’a lieu que le 25 juin 1898. Quant à l’Ecole dentaire de France, qui prend le nom d’Ecole odontotechnique de Paris lors de sa reconnaissance d’utilité publique, elle se réinstalle au 5 de la rue Garancière le 31 mars 1901.

L’école odontotechnique de la rue Garancière.

Bibliographie et notes

1 Progrès dentaire, 1883, pp. 257-269
2 Revue odontologique, 1882, pp. 37-38
3 Revue odontologique, 1883, pp. 160-169
* Charles de Bourbon est le frère d’Antoine de Bourbon et l’oncle d’Henri IV. Pendant la Ligue, il se laisse proclamer roi de France sous le nom de Charles X le 5 août 1589. Après l’assassinat du duc de Guise, il est emprisonné sur l’ordre d’Henri III. Il meurt dans sa prison de Fontenay le 8 mai 1590.
(Histoire des rues de Paris, par J. Hilleret / Histoire de Paris, par J.A. Dulaure, Paris 1853)
4 Revue odontologique, 1883, pp. 357-361
5 Progrès dentaire, 1881, pp. 267-276
6 Revue odontologique, 1887, p. 133
7 Progrès dentaire, 1883, pp. 341-350
8 Revue odontologique, 1884, p. 55
9 Revue odontologique, 1883, p. 118