L. 175.  >
À Nicolas Belin,
le 8 mai 1649

Monsieur, [a][1]

Je vous fais réponse, tant par inclination que par obligation, pour vous remercier du soin que vous avez de me donner de vos nouvelles et de celles de monsieur votre père, [2] auquel je souhaite de tout mon cœur longue et heureuse vie, comme à mon meilleur ami. Pour notre paix, [3] je vous prie de croire qu’elle est bonne, bien faite, avantageuse et bien stable, et je vous assure que la reine [4] est bien fort détrompée de tous les abus qui l’avaient induite et portée à bloquer Paris. Elle n’est pas prête de recommencer, il lui en coûte plus qu’à pas un. Elle sait fort bien le danger dans lequel elle s’était mise et n’y reviendra jamais. Le Mazarin [5] est son malheur et son démon, et le nôtre par conséquent. Je ne l’aime non plus que le diable et le tiens pour ce qu’il est, merus nebulo, un pur faquin, un pantalon à rouge bonnet, un bateleur à longue robe ; et néanmoins, je vous dirai que, vu l’état auquel sont les affaires à la cour et chez la reine, quand le Parlement aurait pu chasser le Mazarin, nous n’en serions pas du tout mieux, et n’aurons jamais que du mal en France jusqu’à ce que M. le prince de Condé, [6] qui est un dangereux compagnon, ait changé d’esprit et se soit mûri. C’est lui seul qui est cause de tout ce qui s’est passé de deçà et de tout ce qui s’y est fait de mal. Il avait donné sa parole au Parlement, et puis les abandonnant, il a pris le parti contraire pour de l’argent au lieu d’étouffer un fripon d’étranger, et de travailler pour l’honneur et pour le bonheur de la France. [1] Ceux qui font courir le bruit que l’on recommencera la guerre contre Paris ne savent pas comment vont les affaires : outre que la reine n’en a point d’envie, ce ne serait point son plus court. [2] J’en vois bien ici quelques-uns qui le disent, sed nesciunt quid dicunt[3] Les uns sont partisans, les autres ont prêté aux partisans, et tous parlent pour leur intérêt ; les autres ont du blé à vendre, qui voudraient qu’on l’achetât bien cher et qu’on en fît grande provision ; et ainsi des autres. Le roi [7] et la reine sont à Compiègne. [4][8] L’Archiduc Léopold [9] bat Ypres [10] de près. Le Mazarin et son capitaine des gardes, M. le Prince, se doivent aboucher à La Fère [11][12] avec le comte de Pigneranda, [13] plénipotentiaire d’Espagne pour la paix générale, de laquelle tous deux ont besoin. [5] M. le duc d’Orléans [14] est à Blois. [15] Il y a grand bruit à Bordeaux, [16] et en Provence [17] aussi ; [6] on croit aussi qu’il y en aura en Languedoc où on va tenir les états. [18][19] Il y a quelque constellation en vigueur contre les têtes couronnées : les états du royaume de Suède assemblés ont déclaré à leur reine [20] qu’ils voulaient dorénavant vivre en république et qu’ils lui faisaient défense de se marier ; M. de Saumaise [21] écrit pour le feu roi d’Angleterre [22] contre ceux qui lui ont coupé la tête. [7] Le grand Gerardus Io. Vossius, [23] le plus savant homme de toute la Hollande, est mort depuis peu à Amsterdam. [24] J’ai céans douze volumes de lui, dont il y en a dix in‑4o. Je vous envoie du latin qui a été fait sur la paix, je vous prie d’en donner un exemplaire à M. Camusat [25] avec mes très humbles baisemains. Il mourut hier ici un conseiller de la Cour nommé M. Regnault, [26] en la première des Enquêtes. Je vous baise les mains, à M. et à Mme Belin, à Messieurs vos oncles, à M. Allen, et suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 8e de mai 1649.


a.

Ms BnF no 9358, fo 119, « À Monsieur/ Monsieur Belin le fils,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no xcv (tome i, pages 151‑152).

1.

Retz a longuement exposé et analysé l’attitude de Condé durant la première Fronde dans ses Mémoires.

Guy Patin simplifiait extrêmement les choses en reprochant à Condé de n’avoir abandonné le Parlement que « pour de l’argent ».

2.

« On dit c’est le plus court et le meilleur, c’est votre plus court, pour dire c’est le moyen le plus aisé pour sortir promptement d’affaires » (Furetière).

Journal de la Fronde (volume i, fo 25 ro, avril 1649) :

« Tous les esprits raisonnables continuent à vivre ici dans le calme, quoique fort tristes et bien étonnés de ne voir d’apparence que la cour revienne de longtemps à Paris ; mais les ennemis du repos, quoiqu’en fort petit nombre, murmurent encore contre cette paix et se servent des occasions qu’ils trouvent pour en témoigner leur dégoût, particulièrement dans la levée des droits d’entrée, et en veulent encore aux Italiens. Le 26 du courant trois domestiques de M. le cardinal sortant du logis du sieur Bautrou furent attaqués par des gens inconnus qui les maltraitèrent fort et les blessèrent en plusieurs endroits. Le 27 il y eut encore du bruit auprès l’Arsenal sur ce que sept ou huit domestiques du maréchal de La Melleraye, étant passés dans la petite île Louviers, {a} voulurent obliger quelques bateliers qui jouaient à la boule de leur quitter le jeu, et les maltraiter de paroles ; mais ceux-ci ayant crié, “ Aux mazarins ! ”, l’un des premiers en tua un d’un coup de pistolet, ce qui obligea les bateliers d’appeler à leur secours leurs compagnons, qui accoururent aussitôt avec des crocs et maltraitèrent les gens de ce maréchal ; en sorte qu’il y en eut deux tués, un noyé et deux autres enlevés, lesquels furent menés en prison. Les autres se sauvèrent à la nage. »


  1. Île qu’un petit bras de la Seine séparait alors de la rive droite, en face de l’Arsenal.

3.

« mais ils ne savent ce qu’ils disent. »

4.

Le roi, la reine, sa mère, et Monsieur, Gaston d’Orléans, avaient quitté Saint-Germain-en-Laye le 30 avril 1649 et étaient arrivés à Compiègne le 3 mai, pour loger au château jusqu’au 15 juin. Après un voyage à Amiens, la cour séjourna de nouveau à Compiène du 3 juillet au 17 août (Levantal).

5.

La Fère (Aisne), sur la rive droite de l’Oise à 13 kilomètres en amont de Chauny, était depuis 1596 un bailliage royal appartenant au domaine de la Couronne de France. Anne d’Autriche l’avait reçu en douaire en 1643. La cour y séjournait volontiers lors de ses voyages vers les frontières du nord-est. Dom Gaspar de Bracamonte y Guzmán, comte de Peñaranda (ou Pigneranda, vers 1595-1676) avait été ministre plénipotentiaire d’Espagne au congrès de Münster avant de devenir ministre des affaires étrangères de la Couronne d’Espagne.

Le Journal de la Fronde ne donne pas la même explication que Guy Patin sur les tractations menées à La Fère par Mazarin et Condé ; il s’agissait non pas de traiter la paix avec l’Espagne, mais de rallier les Weimariens d’Erlach pour se battre contre elle en Flandre (volume i, fo 31 ro et vo, 14 mai 1649) :

« Le même jour, {a} on eut avis de Compiègne que M. le Prince, M. le cardinal, M. le maréchal de Villeroy et M. Le Tellier y étaient arrivés le jour précédent, revenant de La Fère où ils s’étaient abouchés avec le général Erlach qui s’y était trouvé avec trois colonels de son armée ; qu’ils y avaient tenu d’assez longues conférences le soir du 6 et le matin du 7, dans lesquelles il avait été arrêté qu’on donnerait présentement 200 mille écus à ce général sur ce qui est dû à son armée ; qu’on lui avait voulu donner des pierreries pour gage et assurance du reste ; qu’on ne l’avait pas pu obliger d’aller tenter le secours d’Ypres, n’ayant pas voulu s’engager si avant dans le pays ennemi avec environ sept à huit mille combattants qu’il a seulement, lesquels ont plus de 60 mille bouches à leur suite, ayant leur femmes, enfants, valets et chevaux de bagage, et ayant dit qu’il n’y pouvait entrer qu’avec l’armée française qui n’est pas encore prête pour cela ; et qu’enfin il avait été résolu qu’aussitôt après qu’il aurait reçu les 200 mille écus qui lui avaient été promis, il entrerait dans le comté d’Hainaut pour y faire diversion, et qu’on lui donnerait 30 000 livres par jour pour y faire subsister son armée ; mais on ne peut pas parler de toutes ces particularités avec une entière certitude, quoique tous les autres y conviennent puisqu’Erlach s’est plaint à la cour depuis deux jours de ce que l’on ne lui avait pas encore tenu ce qui lui avait été promis, et qu’il a même demandé son congé. »


  1. 8 mai.

6.

Journal de la Fronde (volume i, fo 30 ro, 2 mai 1649) :

« La mésintelligence continue entre le parlement et le gouverneur de Provence. Les lettres de Bordeaux arrivées ledit jour portent qu’après des grandes hostilités et ravages faits autour de la ville par les troupes du duc d’Épernon et la vigoureuse résistance des Bordelais mis dans le poste de Lermont, ceux du poste de Sipressac avaient investi une partie des troupes de ce duc dans le Pays d’Entre les Deux Mers si avantageusement qu’on ne croyait pas qu’ils en pussent réchapper sans la suspension d’armes ; qui fut en même temps proposée par M. d’Argenson et acceptée par les Bordelais, qui ont consenti à traiter d’accommodement dans le bourg de Castres à trois lieues de là, et envoyé deux conseillers du parlement à Blaye entre les mains du duc de Saint-Simon ; et M. d’Argenson s’est rendu otage avec son fils pour M. d’Épernon envers les Bordelais. Les munitions de guerre et de bouche qui étaient dans le château Trompette {a} ayant été gâtées au moyen d’un canal que les Bordelais avaient détourné dans le fossé dudit château, M. d’Épernon avait offert de laisser entrer tous les vivres qu’on voudrait dans Bordeaux à condition que les Bordelais laisseraient entrer des provisions dans ce château, mais ils n’ont pas voulu accepter cette offre. »


  1. V. note [23], lettre 195.

7.

Je n’ai pas trouvé confirmation que le Riksdag (états généraux de Suède) se fût prononcé quand la reine Christine lui annonça que son cousin Charles-Gustave lui succéderait (janvier 1649) et qu’elle refusait de se marier (février 1649).

V. note [52], lettre 176, pour la Defensio regia… de Claude i Saumaise.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Nicolas Belin, le 8 mai 1649

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(Consulté le 29/05/2024)

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