L. 176.  >
À Charles Spon,
le 14 mai 1649

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière que je vous envoyai vendredi 16e d’avril, en sept pages, lesquelles contiennent tout le reste de l’histoire de notre guerre mazarine avec un épitaphe de feu M. Piètre [2] enfermé dedans, [1] je vous dirai que ce vendredi même, M. le Prince [3] arriva ici sur le soir, sans bruit et à petite compagnie ; et dès le lendemain, qui fut samedi, M. le duc d’Orléans, [4] après avoir couché ici deux nuits, s’en retourna à Saint-Germain. [2][5] Si vous n’avez déjà chez vous le Perdulcis [6] que je vous avais prié de m’acheter, ne l’achetez pas, on m’en a promis ici un ; mais si vous l’avez déjà, envoyez-le moi dans le premier paquet que vous me ferez, s’il vous plaît, et je vous en tiendrai compte. [3] M. le Prince s’en est aussi retourné à Saint-Germain après avoir été pareillement ici deux jours, et après avoir bien reconnu qu’il est fort haï dans cette ville pour le mal qu’il y a voulu faire, à la défense d’un gros et pernicieux larron qui mériterait d’être écorché tout vif par la populace. [4] Ce M. le Prince n’a été ici salué de personne et a vu les rues pleines de monde sans que personne l’ait salué, et même il fut hué et menacé sur le Pont-Neuf, [7] et appelé contumélieusement Bourreau de Paris[5] Il y est venu pour faire mine, je ne sais si bientôt il y reviendra. Comme tous les esprits sont encore trop échauffés et malcontents, je crois qu’il vaudrait mieux qu’il s’absentât un peu et qu’il s’en allât plutôt gagner quelque bataille, ou prendre quelques villes en Flandres [8] ou en Catalogne. [9] Toute la cour est à Saint-Germain. M. de Servien [10] y est arrivé de Münster, [11] qui a refusé la charge de surintendant des finances. Il aimerait mieux rentrer en son ancienne charge de secrétaire d’État, mais M. Le Tellier [12] qui la tient aime mieux y demeurer que de prendre la charge de surintendant des finances qu’on lui offre pour récompense. Et notez que tous deux sont créatures mazarinesques, fort aimés et en grand crédit ; de là vient qu’on dit ici que pour récompense et donner de l’emploi à M. Servien, on le fera garde des sceaux en les ôtant à M. le chancelier[13] Le 19e d’avril est ici mort un de nos vieux docteurs, nommé M. Le Vignon, [14] âgé de 92 ans. Depuis trois ans qu’il était paralytique et qu’il ne bougeait du lit, il avait toujours eu bon appétit, et même a raisonné jusqu’à la dernière demi-heure de sa vie. [6]

Ce 25e d’avril. Le roi, [15] la reine, [16] Messieurs les princes et toute la cour sont à Saint-Germain où ils délibèrent s’ils doivent venir à Paris, d’autant qu’ils sont bien avertis que le peuple y hait extrêmement le prince de Condé et le Mazarin. [17] Si le roi et la reine y viennent, ils seront les bienvenus ; s’ils n’y viennent point, il y a bien du monde résolu de s’en passer, et qui ne les ira pas prier d’y venir. Le roi est notre maître, il nous fera l’honneur de nous venir voir quand il voudra. [18] Pour les autres, s’ils sont bien conseillés, ils n’y viendront point ; la mémoire est encore trop fraîche de la barbarie, de la cruauté et de la tyrannie qu’ils ont exercées ici alentour à trois lieues à la ronde, hormis aux lieux qui leur étaient recommandés ; joint que nous ne doutons pas qu’ils ne nous eussent bien fait pis s’ils eussent pu en devenir les maîtres ; mais celui qui garde la lune des loups, [7] nous a préservés de leur tyrannie.

Ce 1erde mai. Pour réponse à votre dernière, que je viens de recevoir avec grande joie, l’ayant fort souhaitée tant pour apprendre de vos nouvelles que pour savoir si vous aviez reçu mes dernières, comme j’y apprends qu’avez fait et dont je suis fort aise, [1] je vous dirai que je suis fort étonné et fort en peine de savoir (mais je ne suis guère bon devin) qui peut être ce pauvre malheureux et effronté imposteur qui vous a voulu faire accroire qu’il était mon deuxième fils, lequel véritablement se nomme Charlot [19] et est avocat reçu en la Cour dès le mois d’août passé, combien qu’il n’ait pas encore 17 ans. Il étudie fort et ferme en droit, et céans et chez un professeur ; et va au Palais au rang des avocats écoutants, [8] principalement aux grandes audiences, qui n’ont recommencé que depuis Pâques ; et je vous assure qu’il n’a pas été à Lyon, il n’a bougé de céans, ou de Paris. Mon aîné en a fait autant, [20] et tout l’hiver a été assidu à ses actes, aut quasi comes individuus mihi assedit[9] Je lui ai donné 15 jours pour aller prendre l’air et se reposer du travail de l’hiver. Il est avec un trésorier de l’Extraordinaire des guerres [21] à neuf lieues d’ici, vers Provins en Brie. [10][22] Je suis médecin de toute la famille, et y suis fort (absit verbo invidia[11] chéri et estimé. Ils ont eu maintes fois besoin de moi et arte mea[12] et en ont tiré bon secours. Ils sont gens pleins d’amitié et fort civils, et tous deux aiment fort mon Robert et me l’ont demandé avec beaucoup d’instance ; magnum mihi fuisset nefas, renuere[13] nous sommes obligés d’entretenir ces connaissances, lesquelles nous peuvent quelquefois bien servir. Il n’est parti que depuis six jours, c’est pourquoi l’imposteur s’est trompé, qui a dit qu’il était à Valence. [23] Les deux autres sont ici près d’un maître qui leur enseigne, savoir Pierrot et François. [24][25] Je vous remercie du soin qu’avez apporté à découvrir cette fourberie et vous prie de dire à M. Falconet [26] que je me tiens fort obligé à sa bonté du bon accueil qu’il a voulu faire en mon nom à ce pauvre et malheureux imposteur. [27]

Si vous faites des vœux pour ma prospérité, je vous avise et vous assure que vous pouvez être certain qu’il ne se passe jour que je ne parle de vous ou que je n’y pense plus de six fois en diverses occasions ; et principalement lorsque je rencontre ici quelque Lyonnais ou que j’apprends quelque nouvelle digne de vous être mandée, pour quel effet j’ai toujours céans dans mon pupitre une lettre commencée et ébauchée. [28] Pour le Petrie Nicoleos de M. Tarin, [29] c’est une espèce de licence poétique quæ non caret exemplo[14] Ce Tarin est un abîme de science et un des savants hommes du monde, je n’ai jamais vu un tel prodige. Il avait été précepteur de feu M. de Thou, [30] qui fut si misérablement traité à Lyon l’an 1642 (qui est néanmoins l’année que je respecte presque autant que pas une de toutes celles de ma vie, d’autant qu’en icelle j’ai eu le bonheur de votre connaissance, laquelle je chérirai et conserverai inviolablement toute ma vie). [15][31] Je vous laisse à penser si feu M. le président de Thou, [32] son père, eût mis un petit compagnon près de son fils aîné. Il sait le fin et le plus pur latin, tout le grec, toute l’histoire, toute la religion, le cabinet des princes et leurs intrigues, il sait tous les livres et tous les auteurs ; de sorte que jamais Hippias Eleus [33] avec toutes ses mécaniques, [16] ni ce savant Protagoras, [34] qui primus in medio foro ausus est coram multis eruditis dicere προβαλλετε, [17] ne feraient œuvre et ne paraîtraient rien contre M. Tarin. Mais pour revenir à notre imposteur, lequel m’est tout à fait inconnu et dont je ne puis rien deviner, je vous avertis que mes deux grands garçons ont tous deux les cheveux noirs sans avoir rien de rousseau[35] et qu’ils sont tous deux toujours vêtus de noir. Tant que la guerre a duré, Dieu merci, nous n’avons eu aucune nécessité, et n’ai en aucune façon, ni moi, ni les miens, pensé à sortir de Paris ; joint que j’ai toujours cru que l’affaire s’accorderait devant Pâques, quod si factum non fuisset[18] comment la reine, qui est si bonne et si catholique, imo recatholicatissima [19] (comme François Hotman, [36] professeur en droit à Bâle, [37] appelait par reproche son antagoniste Cujas [38] ) aurait-elle pu aller à confesse à Pâques et avoir absolution de ses fautes par son confesseur si premièrement elle ne nous eût donné la paix et laissé venir du pain à foison comme elle a fait ? Je me souviens bien de ce chapitre de M. de La Mothe Le Vayer [39] (je n’en ai point céans maintenant le livre, je l’ai prêté), mais je sais bien qu’il n’y en a pas mis la moitié des exemples que j’aurais pu lui fournir et qui se rencontrent fort souvent dans nos histoires, principalement dans Tacite, [20][40] dans l’histoire d’Angleterre d’un certain Petrus Warbeck, [41] et autres dans celles d’Espagne, de Turquie, etc. [21] Mon fils aîné aura 20 ans le 11e du mois d’août prochain, et est presque aussi haut et aussi grand que moi, mais il n’aime pas tant son étude que moi. Utinam tamen fiat tandem alter Tydides, melior patre[22][42][43] Je ne me souviens pas d’avoir jamais connu votre imprimeur M. Carteron, [23][44] et néanmoins je vous prie de le remercier de ma part de ce qu’il me veut donner. Je m’étonne de l’honnêteté de vos libraires, qui donnent si volontiers des livres ; pour les nôtres de deçà, ils ne font rien de pareil. Je pense qu’ils sont ladres fieffés, ils ne donnent ni n’agréent ; [24] et néanmoins ils sont si superbes et si sots qu’ils croient que tout leur est dû. M. le chancelier est ici depuis deux jours. Le roi est sorti de Saint-Germain et est à Chantilly, [45] pour aller à Compiègne. [25][46] M. Jost [47] n’a encore rien reçu, il attend sa balle de jour à autre. C’est une chose prodigieuse de voir la quantité des bateaux qui sont sur la rivière et qui nous apportent du blé et du vin, il y en a ici pour plus de deux ans. Ypres [48] est assiégé, mais il n’est pas pris et les nôtres se défendent dedans fort bien. La Lettre d’avis à Messieurs du Parlement, par un provincial, a été ici réputée la meilleure pièce, avec Le Théologien d’État, la Décision de la question, la Lettre d’un religieux à M. le Prince, la Lettre du chevalier Georges, la Lettre du P. Michel, ermite de Camaldoli, le Manuel du bon citoyen et son Épilogue, etc. [26][49] Je pense que nous en aurons à la fin un recueil. Le privilège de M. Chartier [50][51][52] contient véritablement l’Hippocrate, mais rien de Foesius, [53][54] ce n’en est que le texte et votre libraire qui l’entreprendrait n’en peut être en aucune façon recherché ; joint que ce Chartier est si vieux (75 ans) et si cassé qu’il n’en peut tantôt plus. [27] Dites-lui hardiment que cela ne le doit pas arrêter. Celui même de M. Chartier ne s’achève point, faute de copie bien revenue et faute d’argent. Vous trouverez enfermées dans la présente deux pièces, une latine et l’autre manuscrite française, contenant trois sonnets desquels je ne sais point les auteurs. Vous y verrez aussi un épigramme latin dont l’auteur est Th. de Bèze, [28][55] lequel je trouve fort bien fait et dont l’un des sonnets a été imité. Pour les petites notes qui y sont, prenez-les en bonne part. Je sais bien que vous n’en avez que faire, aussi n’y ont-elles pas été mises pour vous. Je les avais mises là pour l’intelligence plus claire à un riche marchand, notre voisin, qui est un docteur pas latin, et qui en a pris copie de sa main et m’a renvoyé la feuille que je vous envoie, à laquelle j’ai surajouté l’épigramme de Th. de Bèze, combien qu’il ne se trouve pas dans ses œuvres imprimées.

Ce 6e de mai. On ne parle ici que de M. le duc de Beaufort [56] pour qui tous les Parisiens, et particulièrement les femmes, ont une dévotion très particulière. Comme il jouait à la paume [57] dans un fameux tripot [58] du Marais du Temple, [29][59] une partie célèbre, il y a environ douze jours, la plupart des femmes de la Halle [60] s’en allèrent par escouades et par brigades le voir jouer, et lui faire des vœux pour sa santé. [30] Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et qu’il vînt lui-même à la porte du tripot mettre le holà ; ce qu’il ne put faire ni obtenir s’il ne permettait que ces femmes entrassent en petit nombre les unes après les autres, qui le voulaient voir jouer ; et comme il passa vers ces femmes qui le regardaient si attentivement et de si bon œil, il leur dit : hé bien, ma commère, vous avez voulu entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent ? Aussitôt une d’icelles lui répondit en propres termes : Monsieur, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent ; ma commère et moi que voilà vous avons apporté 200 écus, et s’il en faut davantage, je suis prête d’en retourner quérir. Toutes les autres femmes commencèrent à crier aussi qu’elles en avaient à son service ; dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes. Comme deux jours après, il passait près de Saint-Eustache, [31][61] une troupe de femmes commença à lui crier : Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou vous fasse M. de Vendôme ; s’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans une pension de 60 000 livres dans la Halle[32][62] Il a dit tout haut que si on le persécutait à la cour, que pour être en assurance, il viendrait se loger au milieu des Halles où plus de 20 000 hommes le garderaient. [33] Mais voici bien pis, la comédie a pensé devenir une funeste et sanglante tragédie. Ce prince âgé de 32 ans, s’étant échauffé, a bu du vin et de la bière [63][64][65] aussi, [34] et est tombé dans une douleur néphrétique, [66] de laquelle il a plusieurs fois vomi. Dès que cela a été su dans Paris, tout le peuple a voulu incontinent être cru, en disant qu’il avait été empoisonné par ordre du Mazarin ; sa maison aussitôt assiégée d’une infinité d’hommes et de femmes. M. le chancelier qui est ici, sachant tout ce qui se disait par la ville, envoyait à toute heure savoir de sa santé, tout résolu de se déguiser et de s’enfuir au plus vite si le prince eût empiré ; et même bien averti que sa personne et sa maison étaient menacées d’un saccagement par ce peuple s’il en fût mort. [67] Même M. de Vendôme, son père qui est ici présent, a cru qu’il y avait du poison ; et comme les médecins qui venaient de consulter pour ce mal eurent conclu qu’il n’y avait point de poison, [68] ledit père les avertit qu’ils prissent bien garde, que ce poison était italien, et que les Italiens étaient bien plus fins et plus rusés empoisonneurs que les Français (M. Riolan, [69] qui en était l’ancien me l’a conté lui-même). Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont à Compiègne, qui ont été tous troublés de la peur de cette nouvelle ; et si la mort de ce prince fût arrivée en suite de ces vomissements, jamais on n’eût pu persuader à tout Paris, grands et petits, que ce prince n’eût été empoisonné. M. le maréchal de La Meilleraye, [70] qui n’est plus surintendant, est ici. C’est chose certaine qu’il est mal avec le Mazarin et à la cour ; il est allé voir M. de Beaufort en sa maladie. Les femmes, sachant que c’était lui et se ressouvenant des barricades du mois d’août passé, [71] ont commencé à crier qu’il fallait le tuer à coups de couteau, ce qu’elles auraient pu faire s’il ne fût rentré tout à l’heure dans son carrosse et ne se fût vivement enfui. Tandis que ce mal a duré, les prêtres mêmes ont gagné à dire des messes pour sa santé ; et s’il en fût mort, je pense que de toutes les créatures mazarinesques, pas une n’en fût échappée de ce qui eût pu se trouver ici, et même notre premier président [72] qui est suspect et déplaît à plusieurs. Cela eût aussi été cause que le Mazarin et par conséquent la reine même ne fussent jamais rentrés dans Paris, pour le peu d’assurance qu’il y eût eu à leurs personnes, de ce peuple irrité et que la présence de ce bateleur de longue robe aurait mis en furie. On a fait proposer à la cour à M. de Vendôme le mariage d’une des nièces du Mazarin [73][74] avec M. le duc de Mercœur, [35][75][76][77] et tels avantages y sont proposés et promis que M. de Vendôme et M. de Mercœur, son aîné, font semblant d’y écouter ; mais Mme de Vendôme la mère dudit de Mercœur, [78][79][80] Mme de Nemours, [81] sa sœur, et M. de Beaufort, son frère, s’en reculent si loin et détestent si fort cette alliance mazarine qu’il y a bien de l’apparence qu’elle ne se fera pas. [36] Tout Paris même abhorre si fort cette proposition qu’on ne parle ici du Mazarin qu’avec détestation. Une des autres nièces était aussi proposée pour le fils aîné de M. de La Meilleraye [82] qui n’en veut point, et c’est une des raisons de sa disgrâce tacite. [37] On en parle maintenant pour le fils aîné de M. d’Épernon [83][84] ou pour le duc de Richelieu, [85] qui est en Provence pour le présent, général des galères. [38][86] Quand je vois tout cela, je plains les grands qui sont obligés de céder et d’abaisser leur grandeur au caprice d’un pantalon botté, et d’un faquin de favori tel qu’est ce malencontreux et malheureux Mazarin, a cuius furore libera nos Domine[39]

Ce 10e de mai. M. le duc d’Orléans est allé prendre l’air et se promener vers Orléans, [87] Blois [88] et Amboise. [89] Le roi, la reine, M. le Prince et le Mazarin sont à Compiègne. On dit que dans peu de jours ils en partiront et iront à Amiens ; [90] mais on attend auparavant, et pour cet effet, le retour de M. le duc d’Orléans, lequel a été mandé exprès de venir trouver le roi à Compiègne, et qui a répondu qu’il avait encore dix jours d’affaires en ce pays-là. On dit que quand il sera près du roi, que M. le Prince quittera à son tour et s’en ira aussi faire un voyage en Bourgogne. [40] On dit que le Mazarin veut avoir le gouvernement de Picardie et de toutes les villes d’icelle. Il tient déjà Dunkerque, [91] Gravelines [92] est à sa dévotion entre les mains du comte de Grancey, [93] il aura Amiens quand il voudra du maréchal de Chaulnes. [41][94] [Il a fait arrêter M. d’Hocquincourt, [95] gouverneur de Péronne, [96] et le frère aîné du maréchal de La Mothe-Houdancourt, [97][98] qui était gouverneur de Corbie.] La nouvelle s’en trouve fausse. [42][99] Je ne sais pas s’il viendra à bout du reste. L’armée d’Erlach [100] a exercé des cruautés épouvantables et inouïes dans la Champagne, et y ont fait pis que des Turcs. [43] Il y en a ici force plaintes, et à la Cour, et force députés marchent de divers endroits, qui ne remportent que belles paroles et eau bénite de cour. Interea patitur iustus, nec est qui recogitet corde[44][101] Le Maine, l’Anjou et le Poitou sont encore en armes, aussi bien que Bordeaux. [45][102]

J’ai aujourd’hui été appelé en consultation [103][104] avec M. Merlet [105] dans le Collège de Lisieux [106] pour le fils d’un conseiller de Rouen. [46] J’ai payé à M. Le Petit, [107] gendre de Mme Camusat, [108] les dix livres de M. Gras [109] et ai fait effacer cette dette sur le livre du marchand. Je vous prie de lui faire mes recommandations et de l’assurer de cette part, comme aussi de mon service en toute autre occasion. Je vous rabattrai cette somme sur ce que je vous dois et dont nous compterons ensemble quelque jour. Il n’y a, Dieu merci, rien qui presse en la somme ; et de plus, il n’y a rien aussi, Dieu merci, qui me presse, ni vous aussi. J’ai visité les plus fameux libraires qui tous ensemble sont bien secs. M. Cramoisy [110] m’a dit qu’il avait reçu de Toulouse [111] un livre in‑4o intitulé Rerum Aquitanicarum, fait par M. Hauteserre, [112] qui est un fort savant homme ; mais comme il avait vendu tout ce qu’il en avait reçu, il faut que j’attende qu’il en vienne d’autres. M. Moreau [113] m’a fort loué cette œuvre. [47] Plusieurs m’ont montré Historiam Brasiliæ in‑fo [114] que le même M. Moreau prise fort peu, et c’est pourquoi je ne l’ai pas achetée ; on la laisse à huit livres, l’an passé on la vendait 14 livres. [48] On m’a dit que Vop. Fortunatus Plempius, [115] professeur de Louvain, [116] a fait réimprimer in‑fo, de beaucoup augmentée, son Ophtalmographie ; est opus eruditum[49] et que j’achèterai dès qu’il sera arrivé. Le P. Caussin, [117] jésuite, achève un grand ouvrage qu’il a entre les mains, qui sera intitulé De Domo Dei ; ce sera un in‑fo qui traitera des cieux, de l’astronomie, [118] des jours climatériques, [119] contre lesquels il parlera comme fait M. de Saumaise, [120] combien que l’on dise qu’il croit à la vanité de la plupart des astrologues. [50][121] Le bonhomme M. Vossius [122] le père est mort à Amsterdam, [123] âgé d’environ 72 ans. Il laisse des enfants fort savants. Il y avait de lui quelques traités sur la presse et entre autres son beau traité en trois parties, revu et augmenté, De Historicis Græcis et Latinis[51] On dit que M. de Saumaise, à la prière du prince d’Orange, [124] écrit pour le feu roi d’Angleterre, [125] qui a été beau-père dudit prince, contre ceux qui lui ont fait trancher la tête : voilà une matière fort délicate, suspecte et problématique, d’autant qu’elle est politique, et en laquelle je ne sais si ce grand homme aura le bonheur de réussir. [52][126] M. Meturas [127] commence à vendre son Riolan [128] in‑fo, 10 livres relié en veau et huit livres 20 sols en blanc. M. Jost, qui attend tous les jours sa balle où est notre paquet, me promet de faire balle bientôt, dans laquelle, outre ce qu’il y aura particulièrement pour vous, vous trouverez cinq exemplaires en blanc de ladite Anthropographie, dont je vous prierai d’en envoyer deux à M. Volckamer [129] à Nuremberg, [130] à votre commodité, et de distribuer les trois autres à MM. Gras, Garnier [131] et Falconet ; quibus singulis salutem offero quam plurimam[53] Il se fait un grand recueil de pièces et libelles contre le Mazarin ; [132] mais d’autant que les magistrats, tam supremi quam infimi[54] ne veulent plus qu’on imprime ici chose aucune, on l’imprimera à Rouen en deux ou trois volumes in‑4o. On imprime ici la harangue funèbre de M. de Châtillon, [133] qui fut tué à Charenton [134] le 8e de février, et laquelle fut prononcée à Saint-Denis. [55][135] L’auteur en est un P. Faure, [136][137][138] cordelier [139] suivant la cour en qualité de pensionnaire de la reine et qui voudrait bien être évêque. C’est celui qui dit à la reine fort effrontément, comme tous les moines sont hominum genus impudentissimum[56] au commencement de notre guerre, qu’en assiégeant et affamant Paris elle ne faisait pas un péché véniel ; dont il a été sanglé bien serré par un libelle qui a été fait exprès contre lui. [57] Et fiez-vous à la théologie de telles gens, qui n’ont ni honneur, ni conscience ! Je vous baise les mains de tout mon cœur et vous prie de croire que je suis sans aucune réserve, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 14e de mai 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 14 mai 1649

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(Consulté le 17.10.2019)