L. 177.  >
À André Falconet,
le 28 mai 1649

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Monsieur, [a][1]

Je fais réponse à la vôtre datée du 27e d’avril que je reçus il y a environ douze jours, et ce peut être de la part de notre bon ami M. de Varennes, [2] lequel, nous étant rencontrés par hasard ensemble quelques jours auparavant et m’étant enquis de lui touchant votre santé, me dit qu’il avait un procès à solliciter pour vous. Je lui fis promettre qu’il m’en avertirait afin que je prenne ma part de la sollicitation, ce que je ferai d’aussi bon cœur que vous avez sollicité que j’allasse à Lyon durant notre guerre ; ce que j’aurais infailliblement fait si j’eusse été réduit à quitter Paris, mais le mal n’a jamais tourné de ce côté-là et il n’y a point eu d’apparence qu’il y pût venir, la reine [3] même, le Mazarin, [4] M. le Prince, [5] M. le chancelier [6] et tous les autres chefs du parti contraire ayant pressé pour la première conférence (laquelle conclut la paix le 11e de mars), [7] se voyant à la veille d’une révolte générale par toute la France, et l’Espagnol près de Paris. En quoi ils firent fort bien de terminer la guerre, autrement tout était perdu pour eux. Or, maintenant que nous sommes en liberté, < nou  > jouissons de notre droit, causons librement, ut garrula sit atque iocosa epistola[1] J’aurais été ravi de vous embrasser à Lyon et de vous y entretenir, mais j’espère qu’il s’en présentera quelque meilleure occasion [8] que durant la guerre, et bien que j’aie ici plusieurs fortes attaches qui m’y retiennent tous les jours ; ab ipsis tamen pedicis extricaturum et liberaturum me confido[2] S’il se présente quelque occasion d’aller jamais à Bourbon, [9] je m’échapperai pour aller voir à Lyon mes meilleurs amis. En attendant, je vous remercie du bon soin particulier que vous avez eu de moi durant notre siège, mais je n’ai point reçu d’autres lettres de vous que celle dont je vous ai fait mention. J’ai envoyé à notre bon ami M. Spon, [10] depuis huit jours, deux ballots où il y a pour vous un Riolan [11] in‑fo avec les deux thèses [12][13] que mon fils [14] a répondues cet hiver passé. Il lui en reste une troisième pour l’hiver prochain, laquelle sera de lue venerea[3] Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mon fils. Il ferait bien s’il voulait, mais il n’aime guère à étudier, il est volage et aime à courir. Custode remoto, gaudet equis : cereus in vitium flecti, utilum tardus provisor, prodigus æris ; [4][15] mais j’espère qu’il s’amendera et qu’il mûrira, tandem perventurus ad bonam frugem[5] Il est encore jeune, il n’aura 20 ans que le mois d’août prochain. Je souhaite qu’il devienne sage de bonne heure et qu’il puisse mériter quelque jour votre faveur et vos bonnes grâces. Mon second, nommé Charles, [16] est bien plus posé et aime les études davantage. Il est savant en grec, en philosophie, en géographie, en droit. Il est avocat, reçu au Parlement dès l’an passé, et n’a pas encore 17 ans. Il est vrai qu’il n’est encore que du nombre des écoutants, mais il fait fonds pour être écouté quelque jour, s’il en vient jusque-là ; [6] aussi faut-il que les avocats soient ici merveilleusement savants pour oser paraître entre de si habiles gens que nous avons ici. Mes deux autres petits [17][18][19] étudient aussi avec application ; [7] mais je vous assure que tous quatre n’ont bougé d’ici durant la guerre et que celui qui s’est présenté à vous était un imposteur ; [8] mais Dieu < le > veuille bien garder de mal, j’ai plus de pitié de lui qu’autre chose. C’est quelque pauvre écolier à qui la nécessité a fait controuver cette imposture. Je vous ai pourtant bien de l’obligation de l’offre que vous fîtes à cause de moi à ce pauvre menteur. Je sais bien que M. Gassendi [20] a envoyé de nouveau à son imprimeur [21] un appendice de quatre feuilles ; mais comme cet homme est un abîme d’érudition qui ne se peut épuiser, j’ai juste crainte qu’avant que cet appendice soit achevé, il n’en attire un autre, et qu’ainsi l’on ne puisse dire Abyssus abyssum invocat[9][22] J’ai l’opinion que ce sera un beau livre et bien curieux, l’auteur étant si savant et d’un si riche et si agréable entretien. Je ne parle point de sa modestie, de son humilité, de sa sobriété et de ses autres perfections, ce ne serait jamais fait. Dieu le conserve encore longtemps afin qu’il puisse voir une seconde édition de son bel ouvrage. Depuis la guerre on ne fait rien ici de nouveau : les libraires sont trop morfondus et depuis quatre mois, les presses n’ont roulé que sur des paperasses mazarines, [23] des meilleures desquelles on nous fait espérer ici qu’on fera un recueil en trois ou quatre tomes in‑4o[10] Je vous remercie de la promesse que vous me faites du livre de M. Gassendi. Je ne sais ce que je pourrai faire pour contre-peser un si beau présent, mais néanmoins, espérant qu’il se présentera quelque bonne occasion pour m’acquitter, je vous assure que vous aurez en moi un débiteur reconnaissant. M. Riolan m’a dit aujourd’hui qu’il a dessein de mettre bientôt sous la presse un autre livre in‑4o[11][24] lequel contiendra quatre ou cinq traités français curieux comme des géants, des hermaphrodites, [25] de la circulation [26][27] du sang, [12][28] des recherches curieuses de l’Université de Paris, et particulièrement de notre Faculté, où il y aura quelque chose contre le Gazetier [29] et contre M. Courtaud, [30] doyen de Montpellier. [31][32] Je voudrais que tout cela fût déjà imprimé. [13] Si cela n’est bon, au moins je pense qu’il sera curieux car M. Riolan est un des hommes du monde qui sait le plus de particularités et de curiosités, non pas seulement en la médecine, mais aussi dans l’histoire. Le P. Caussin, [33] jésuite, s’apprête à faire imprimer un livre in‑fo qui sera intitulé De Domo Dei, dans lequel il y aura bien des choses contre la judiciaire, et les astrologues [34] et devins. [14] Les jésuites [35] de Lyon ne sont pas les seuls qui prisent fort Gerardus-Jo. Vossius [36] et toutes ses œuvres. Ceux de deçà en font bien de même et comme j’ai toutes ses œuvres en 15 tomes, je me souviens de les avoir prêtés la plupart, l’un après l’autre, à un de ces pères qui, comme les autres de sa Société, fait grand cas de cet auteur ; mais le pauvre homme est mort, âgé de 72 ans. Il y a quelque livre de lui sous la presse, de quoi nous attendons des nouvelles certaines par les premières < balles > qui nous viendront de Hollande. [15] M. Riolan a réfuté M. de Saumaise [37] de colico dolore, merito quidem, sed paucis[16] et ce n’a presque été qu’en passant. Vous le trouveriez aisément en la table sous le nom de Salmasius, c’est à la page 656. Je ne sais si la table de ce livre vous déplaira, mais quoi qu’il en soit, je vous avertis que c’est moi qui l’ai faite, en faveur de l’auteur qui m’en a prié et de peur que quelqu’un ne l’entreprît, qui fît encore pis que moi ; et comme tout l’ouvrage est parsemé de quantité de choses fort curieuses, j’ai fait en sorte que la table en retînt quelque chose. Les imprimeurs y ont fait quelque faute, comme ils font partout ; mais entre autres ils en ont fait une sur ce mot Simon Pietrus, pag. 48 de l’indice[38] où je vous prie de mettre 593 au lieu de 893. [17] J’ai travaillé diverses soirées à faire cette table, mais elle ne m’a pas ennuyé, d’autant que je prenais grand plaisir à parcourir ce bel ouvrage. Je souhaite fort que vous ayez le reste afin que vous m’en donniez votre sentiment.

J’apprends ici que le savant et incomparable M. de Saumaise écrit en faveur du roi d’Angleterre [39] (à la prière de son gendre le prince d’Orange) [40] contre les Anglais qui lui ont coupé la tête. [18] Je prie Dieu qu’il puisse réussir en un si beau sujet, comme il est un des grands personnages du monde. Voilà une matière difficile et extraordinaire, mêlée de religion et de politique, capable d’exercer son grand esprit qui, jusqu’ici, semble n’avoir rien trouvé qui ne fût au-dessous de lui. Je souhaite donc qu’il y réussisse, tant pour son honneur que pour notre profit, afin que nous apprenions par ce grand homme de belles choses sur cette matière. Pour les Anglais, si vous en exceptez un petit nombre d’honnêtes gens, je leur souhaite autant de mal qu’ils en ont fait à leur roi. C’est une nation fière, superbe et maligne, quæque πατροπαραδοτον habet odisse Gallos[19] comme dit quelque part Scaliger [41] en ses belles épîtres.

Je ne vous saurais rien dire des affaires d’État, vu qu’il n’y a rien de nouveau. Le roi, [42] la reine, le Mazarin, les princes sont à la cour qui est à Compiègne. [43] Les Espagnols ont repris Ypres [44] dès le 12e de mai. [20] On dit qu’ils menacent Dunkerque [45] et je crois qu’à la fin, ils pourront bien aussi le reprendre puisqu’on les laisse faire ainsi, tandis que cinq ou six provinces crèvent de soldats qui ruinent la campagne et que le Mazarin n’a pas le crédit de < le  > faire entrer dans le pays ennemi pour s’opposer aux forces des Espagnols, qui ne sont que fort médiocres ; mais c’est folie de nous plaindre, il faut nous résoudre à voir arriver la vérification de la menace que la Sainte Écriture nous a faite : Væ tibi, terra, cuius rex puer est, et in qua principes comedunt mane ! [21][46] Malheur à la terre qui est gouvernée par une femme ! Malheur encore plus grand à celle qui se laisse gouverner par un étranger ! Juste Lipse [47] a fort bien dit dans ses Politiques : Effatum hoc habe, Ut in quam domum vespillones veniunt, signum est funeris, sic reipublicæ labentis, ad quam fulciendam adhibentur peregrini ; [22] ce que je tiens pour très vrai et dont je ne doute nullement, principalement quand ils sont de la trempe du Mazarin, qui est un grand larron, fort ignorant en tout, et principalement au métier dont il se mêle ; mais au reste, grand hâbleur, grand fourbe, grand comédien, bateleur de longue robe et tyran à rouge bonnet. Mais à notre grand malheur, il n’est pas le premier de sa race ni peut-être le dernier, vu la nouvelle qui vient d’arriver de Compiègne que M. de Vendôme [48] et le Mazarin sont fort bien d’accord ensemble, que le dit sieur de Vendôme s’en va être amiral de France [49] avec une survivance pour son fils aîné, M. de Mercœur, [50] à la charge que ce M. de Mercœur épousera l’aînée des nièces du Mazarin, [23][51][52][53] qui donne pour cet effet à sa nièce en don de mariage cent mille écus, et la reine deux cent mille livres. Ledit M. de Mercœur sera aussi vice-roi de Catalogne [54] où il ira bientôt après qu’il aura consommé le mariage avec cette nièce qui est encore à Sedan. [55] Dans la Maison de M. de Vendôme, il n’y a que le père et le fils qui aiment ce mariage ; Mme de Vendôme, [56] Mme de Nemours, [57] sa fille, et M. le duc de Beaufort, [58] notre brave général, se bandent trop contre ce mariage, mais je pense que leur opposition n’y servira de rien. On parle aussi de marier ledit M. de Beaufort à une Barberine, fille du prince préfet, [59][60] qui mourut ici de phtisie [61] il y a environ deux ans. [24] Celle-ci est un peu de meilleure Maison, elle est nièce du pape [62] et de plusieurs cardinaux. D’ailleurs, M. le prince de Condé demande aussi quelque chose de son côté, savoir la charge de connétable, Sedan, La Rochelle [63] et Blaye. [25][64] Je pense qu’on ne manquera pas de lui donner quelque chose afin de le retenir dans le parti de la cour et de peur de le mécontenter. Toutes ces infâmes alliances me font avoir pitié des princes qui sont si lâches et si peu courageux qu’ils ne dédaignent pas de se soumettre à la dive Fortune, [65] et pour un peu de crédit, adorer le veau d’or ; mais habeant sibi res suas, et abeant unde malum pedem attulerunt sæculi sui incommoda, principes pessimi ! [26][66] Enfin, je reconnais tout de bon que j’abuse de votre patience. Je vous demande pardon d’un si mauvais entretien et vous fais protestation que je serai toute ma vie votre, etc.

De Paris, ce 28e de mai 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 28 mai 1649

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(Consulté le 15.10.2019)