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À André Falconet, le 6 octobre 1665

Monsieur, [a][1]

Mon fils aîné [2] est revenu de Bourbon, [3] Dieu merci. Je vous rends grâces de l’amitié que vous avez pour nous et de la chambre que vous lui aviez fait préparer s’il avait pu aller jusqu’à Lyon. Votre compliment et votre courtoisie me font souvenir de ce que me racontait autrefois feu M. Nicolas Bourbon [4] de Bar-sur-Aube, [5] qui mourut l’an 1644, le même jour que le bon pape Urbain viii[6] âgé de 76 ans. C’était un homme qui savait tout et qui était d’un admirable entretien. Il me disait donc qu’Isaac Casaubon [7] n’avait jamais vu Joseph Scaliger [8] et néanmoins, ces deux grands hommes s’entre-écrivaient toutes les semaines. Casaubon eut plusieurs fois envie d’aller en Hollande pour y embrasser son bon ami, mais il arriva toujours quelque chose qui l’empêcha. Il avait mis dans une bourse de velours 200 écus d’or pour faire son voyage. Scaliger le désirait et l’attendait fort, mais ce voyage ne se fit point ; jamais ces deux bons amis, qui étaient les premiers hommes de leur temps, ne se sont vus. Scaliger lui mandait qu’il lui avait fait préparer une belle chambre : Tui tamen etiam erit arbitrii in media hyeme venire, quam luculento foco expugnabimus, qui nunquam deficiet in cubiculo, quod tibi adornabo : quod tamen nullum, præter te, ornamentum habebit ; [1] ce sont les termes de Scaliger en ses Épîtres.

M. Morin [9] dont vous me parlez est docteur de notre Faculté, de la licence [10] de mon second fils Carolus [11] en 1656. [2] C’est un honnête homme bien savant et qui boit volontiers du meilleur. M. le prince de Conti [12] me semble fort délicat. Jamais la vie de personne ne m’ennuya, mais je n’aurais jamais cru que ce prince l’eût faite si longue. C’est un de mes étonnements parmi tant d’incommodités qu’il supporte. J’ai vu ici des fièvres erratiques [13] et quelques quartes, [14] mais il y a peu de malades. Ce jeune médecin qui a ici perdu son procès ne fera jamais miracle ; il a sa bonne part dans la Métamorphose de l’âne d’or d’Apulée : [15] il croit avoir bonne mine, mais il est chargé de mauvaise couleur. [3] Je salue l’incomparable M. Delorme et suis toujours votre, etc.

De Paris, ce 6e d’octobre 1665.


1.

« Vous verrez cependant aussi si vous pouvez venir en plein hiver. Nous le chasserons en faisant un bon feu, qui ne manquera jamais dans la chambre, que je décorerai exprès pour vous, mais elle n’aura pas de plus bel ornement que vous. »

Guy Patin devait citer de mémoire, car le passage complet est un peu différent ; en outre, la phrase qui le suit mérite aussi d’être retenue (Ép. lat. lettre xcviii, à Isaac Casaubon, de Leyde le 7 octobre 1603, julien, livre i, page 268‑269) :

Arbitrii tui tamen est etiam in media hyeme venire. Nos illam luculento foco expugnabimus, qui nunquam deficiet in cubiculo, quod tibi adornabo ; quod tamen nullum, præter te, ornamentum habebit. Invenies enim paupertinam quidem, sed mundam supellectilem, et concham salis puri, et ante omnia pectus tibi devotissimum.

[… Vous la trouverez certes pauvre, mais proprement meublée, et une coquille de pur bon goût ; mais devant toute chose, un cœur qui vous est entièrement dévoué].

2.

Charles Patin et Nicolas Morin avaient respectivement reçu les quatrième et cinquième lieux de la licence (v. note [8], lettre 3) de 1656 (Baron).

3.

Apulée, Métamorphose, livre x, chapitre x, § 1‑2 :

Ingens exinde verberonem corripit trepidatio et in vicem humani coloris succedit pallor infernus perque universa membra frigidus sudor emanabat : tunc pedes incertis alternationibus commovere, modo hanc, modo illam capitis partem scalpere et ore semiclauso balbuttiens nescio quas afannas effutire, ut eum nemo prorsus a culpa vacuum merito crederet.

[D’un coup le pendard se troubla extrêmement, son teint s’altéra, une pâleur mortelle l’envahit, une sueur froide lui ruissela sur tous les membres ; cependant que, se dandinant d’un pied sur l’autre et se grattant la tête ici ou là, il balbutiait je ne sais quelles sottes explications, les lèvres mi-closes, en sorte que nul au monde ne pouvait sérieusement le croire innocent].

Les lettres de notre édition ne permettent pas d’identifier le jeune médecin dont Guy Patin parlait ici à André Falconet.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no cxxxvi (pages 387‑389) ; Bulderen, no ccclxxv (tome iii, pages 103‑104) ; Reveillé-Parise, no dclxxxv (tome iii, pages 557‑558).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 6 octobre 1665.
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(Consulté le 25.09.2021)

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