L. 589.  >
À André Falconet,
le 9 janvier 1660

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Monsieur, [a][1]

Monsieur le surintendant [2] est arrivé, mais on ne dit rien encore de la paix. [3] On attend M. le Prince [4] à Coulommiers en Brie [5] chez M. de Longueville. [6] Les députés des deux rois du Nord sont assemblés pour faire un accord entre eux ; [1] encore dit-on que le roi de Suède [7][8] n’en veut point, tant il est fier. Les troubles continuent en Angleterre et dureront encore pour la diversité des partis qui ne veulent point céder les uns aux autres. Ceux d’Écosse ont fait un Parlement pour eux. Dans Londres, il y a un parti contre Lambert [9] et ils ne veulent plus de Parlement en Angleterre. Quelques-uns disent qu’il y a intelligence là-dedans pour le roi, [2][10] mais cela est bien suspect ; il y a grande apparence que non.

Ce 5e de janvier. Plusieurs officiers de M. le Prince sont partis d’ici aujourd’hui pour se rendre à Coulommiers et pour l’y saluer, d’autant qu’il est attendu. C’était hier que l’on devait remettre Hesdin [11] au service du roi. [3][12] Le marquis de Rostain [13] mourut hier ici, âgé de 87 ans. Il est père du comte de Bury, [14] et gendre du chancelier de Chiverny [15] qui mourut il y a 62 ans. [4] Je parlerai derechef à M. le premier président [16] de vos statuts [17] dès qu’il m’enverra inviter à souper, en attendant que vous pressiez l’affaire et que votre procureur parle à moi, et je vous promets que je le presserai tant qu’il me sera possible en gardant toujours la bienséance due à une majesté présidentale. Je lui ferai entendre des raisons pour les collèges particuliers des bonnes villes contre les abus des universités quarum nulla est quæ non peccet graviter[5] de la nôtre aussi. Hic et alibi venditur piper, homines sumus[6][18] il n’est point de farine qui n’ait du son. Messieurs de la Chambre en feront ce qu’ils voudront, mais il y a bien des raisons qui les y devraient induire. Noël Falconet [19] a cherché son oncle [20] pour lui rendre votre lettre, il ne l’a pu trouver. Ce frère vôtre, de l’humeur qu’il est, devrait être l’aumônier du comte de Rebé, [21] ces deux hommes fricasseraient bien ensemble le chausse-pied et mangeraient bien sans scrupule le petit cochon qui aurait cuit dans le lait de sa mère. [7] Notre Falconet, votre fils, n’étudie pas tant que je voudrais, mais je le voudrais peut-être trop. De plus, nous avons un froid épouvantable, fort ennemi des muses et de notre philosophie, car il nous fait perdre patience. Je parlerai pourtant à M. Le Sanier [22] de l’acte public et je vous manderai ce que nous en aurons résolu. Si moi et mes enfants l’excitons à étudier par bon exemple (je vous assure que ma femme [23] l’excite aussi souvent par de bons préceptes), j’ai bonne opinion de ses études.

Quand ceux de deçà demandent des nouvelles de la publication de la paix, on leur répond qu’il faut attendre que la ratification vienne d’Espagne. Je n’ai encore rien vu qui vaille sur la paix pour en donner avis à M. Barbier. [24] Toutes ces étrennes ne nous ont produit aucun livre nouveau, je pense que les arts sont aussi morfondus que la saison. Feu M. < Le > Bignon, [25] avocat général, parlant dans la Grand’Chambre sur un procès que les cordeliers avaient entre eux, [26] dit que ces bons pères avaient bien froid aux pieds, mais qu’en récompense, ils avaient la tête bien échauffée de s’entredire de grosses injures et de s’entre-manger comme ils faisaient. [8]

Ce 7e de janvier. Aujourd’hui au matin, [27] nos avocats ont continué de plaider contre nos chirurgiens barbiers. [28] Le nôtre, nommé Chenvot, [29] a tout à fait achevé par une fort belle récapitulation de tous nos droits et nos griefs contre cette misérable engeance. L’avocat de l’Université, nommé M. Mareschaux, [30] intervenant pour nous, a aussi parlé et achevé. D’aujourd’hui en huit jours, Pucelle [31] parlera pour les chirurgiens barbiers. [9] Il s’est vanté qu’il dira qu’autrefois à Rome il n’y avait point de médecins. Il est vrai que l’on en chassa un certain Grec Archagatus, [32] à ce que dit Pline, [33] propter sævitiam urendi et secandi ; [10] mais en ce cas-là, il ressemblait bien mieux à un chirurgien [34] qu’à un médecin. Néanmoins, il a dit à quelques-uns de ces chirurgiens qu’ils perdraient leur procès. Tout ce que nous demandons n’est qu’un règlement de police pour contenir ces glorieux officiers de la médecine et qu’ils se souviennent qu’ils sont ministri artis[11] obligés à reconnaître une supériorité de la part de notre Faculté qui les a élevés, enseignés et conservés ; mais la fréquente saignée et la dive syphilis [35] de Fracastor [36] les ont rendus glorieux, insolents et insupportables.

Mme Fouquet [37] est encore malade, à ce qu’on dit. Si son mari n’eût fait ce voyage à la cour, il était désarçonné, M. Hervart [38] l’avait supplanté. [12] L’évêque de Cahors [39][40] est mort ; M. Sévin, [41][42] son coadjuteur, est dorénavant évêque. [13] Il fait ici un froid horrible et perçant, lequel tue cruellement les vieilles gens et les pulmoniques, tabiques, [43] hectiques. [44] Etiam derepente intereunt[14][45] ils meurent en cachette. C’est comme feu M. Piètre [46] expliquait ces mots d’Hippocrate, [47] λαθραιως αποθνησκουσι, quod iis ut plurimum contingit, qui laborant prava aliqua diathesi, ulcere, vomica, aut insigni obstructione levium arteriarum pulmonis[15][48]

M. Le Sanier exerce ses écoliers tant qu’il peut en leçons, disputes et répétitions ; mais outre cela, il faut encore un répétiteur particulier à Noël Falconet s’il veut répondre publiquement de toute la philosophie. M. Le Sanier dit qu’il faut 4 pistoles pour ce répétiteur qui prendra le soin avec quelques autres écoliers pour les exercer ensemble. Je sais bien que ce n’est pas grand’chose, mais néanmoins j’ai cru qu’il vous en fallait avertir, vide et iudica[16] On a ici découvert une maison près de la place Maubert [49] où on faisait de la fausse monnaie. [50] Le maître s’est sauvé, les autres y sont pris. On en pendra demain quelques-uns. Toute la rivière [51] est ici < si > fort gelée qu’il y a de certains endroits où quelques-uns l’ont passée à pied. Obligez-moi de dire à notre cher et véritable ami M. Spon que je lui souhaite bon jour et bon an, et que je suis son très humble et très obéissant serviteur, et à Mlle Falconet pareillement. Le prince de Condé est parti ce matin de Coulommiers pour s’en aller en poste à Lyon, si bien qu’il y pourra arriver en même temps que la présente. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 9e de janvier 1659.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 9 janvier 1660

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(Consulté le 19.11.2019)