L. 820.  >
À André Falconet,
le 28 avril 1665

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Monsieur, [a][1]

Votre M. de Saint-Laurent [2] m’a fait l’honneur de me visiter ; c’est un honnête homme, et qui me paraît bien sage. Le temps est fort doux et l’on va travailler au Louvre [3] fortement : on a ajouté 800 ouvriers pour y abattre et rebâtir ; ils feront bien de la besogne d’ici à Noël. On parle ici des deux princesses filles de feu Mme de Nemours [4] qui s’en vont, l’une en Savoie, [5][6] l’autre en Portugal. [1][7] On dit aussi que le roi [8] ira dans peu de jours au Palais pour régler quelque chose en matière de bénéfice pour la Chambre de justice [9] et contre les jansénistes. [2][10][11] On parle ici de quelques livres nouveaux et curieux imprimés en Hollande, tels que sont les Mémoires de M. de Montrésor [12] et de M. de Bassompierre, [13] et les Mémoires de M. l’abbé de Brantôme, [14] et le procès de M. Fouquet. [3][15]

Ce 24e d’avril. Je viens de recevoir votre lettre datée du 22e de mars, laquelle m’a été rendue par deux jeunes médecins de la Franche-Comté, [16] lesquels viennent de Provence et ont étudié à Aix [17] sous un professeur nommé M. Bicaise, [18] duquel je me souviens d’avoir vu un petit livret contenant quelques maximes tirées d’Hippocrate. [4][19] Ils commencent à voir Paris et m’ont dit qu’ils m’avaient déjà entendu deux fois au Collège royal[20][21] Ils paraissent glorieux ; je ne sais si c’est comme les Normands ou les Manceaux, qui sont glorieux et méchants, ou bien si ce n’est point quelque chose de gascon ou d’approchant, qu’ils pourraient avoir contracté en ce pays d’Adieusias. [22] Quoi qu’il en soit, je les trouve bonnes gens, ils ont envie de bien étudier à ce qu’ils disent, et de n’être ni empiriques, [23] ni charlatans ; et je prie Dieu qu’ils y réussissent. Je vous envoie une lettre de mon Carolus qui vous baise les mains, comme aussi fais-je pareillement à mademoiselle votre femme et toti familiæ[5] à notre bon ami M. Spon et M. Garnier, vos chers collègues. On voit ici une nouvelle comète [24] à quatre heures du matin vers le soleil levant.

Ce 26e d’avril. La reine mère [25] fut hier saignée [26] à Saint-Germain [27] pour diminuer la douleur et la fluxion de sa mamelle. Elle s’est ennuyée à Saint-Cloud, [28] aussi fait-elle à Saint-Germain ; on dit qu’elle se fera ramener au Bois de Vincennes. [29] Un malade qui sent de la douleur ne sait où reposer, stare loco nescit[6][30]

Le roi viendra demain au Parlement comme il a mandé, tout le monde s’y attend. On dit que c’est contre les huguenots, [31] les jansénistes, et contre la pluralité de quelques bénéfices. On ne fait plus état à la cour de ce M. Gendron, [32] curé de Voves, entre Chartres et Orléans. Pour le chancre de la reine mère on a pris un soi-disant médecin de Bar-le-Duc [33] nommé Alliot, [34] qui a promis et fait espérer de l’amendement et par provision, s’est fait avancer 2 000 écus. Si un apôtre avait fait un miracle, on ne lui en donnerait pas tant, ni si tôt, mais qu’y feriez-vous ? Ne vous souvenez-vous point de ce beau proverbe du bon docteur de Rotterdam, [35] cet aimable Érasme, [36] qu’il a tiré de Sénèque [37] in Apocolocyntosi, où il a dit en parlant de l’empereur Claude, [38] Aut fatuum, aut regem nasci oportet ? [7] Ainsi, en notre métier il faut être homme de bien, en danger de languir toute sa vie, ou bien charlatan, [39] trompeur, imposteur et faux prophète tel qu’était Nostradamus. [40][41] Le poète provençal est mort, mais il a bien laissé des successeurs. On pourrait dire de tant de charlatans qui sont aujourd’hui au monde ce qu’a dit autrefois Pline [42] en son Histoire naturelle de certains ermites dans les déserts de la Palestine : Gens æterna, in qua nemo nascitur[8] ce qui convient aujourd’hui fort bien à tant de couvents de moines [43] car il n’y a point de femmes qui aillent accoucher chez eux et néanmoins, la race n’en manque jamais. Uno avulso non deficit alter Ferreus et simili frondescit virga metallo[9][44] mais il faut que cela soit ainsi.

Je viens d’apprendre que le roi et les reines [45] quittent Saint-Germain et que toute la cour revient au Bois de Vincennes. [10] On parle ici de deux Lyonnais nommés Chais et Bez qui ont fait une grande banqueroute. [46] M. Ferrand, [47] doyen de la Grand’Chambre mourut hier subitement : Belle âme devant Dieu, s’il y croyait ! [11] C’est lui dont on disait que pour demi-pistole on avait un arrêt à la ferrandine ; vous aurez peut-être ouï la chanson qu’on en fit, Ô petit bonhomme, etc[12] Laissons ces sottises, M. Troisdames vous baise les mains, et moi pareillement, qui suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 28e d’avril 1665.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 28 avril 1665

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(Consulté le 16.10.2019)