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Du laudanum des chimistes [a][1][2]

Ces prétendus nouveaux philosophes [3] ne se sont pas contentés de corrompre les meilleures choses et de dépouiller les plus excellents remèdes de leurs vraies et naïves propriétés par les divers degrés de leur feu chimique ; [1] leur fausse monnaie [4] a passé et pénétré plus avant : ils ont soigneusement recherché tous les poisons que la Nature tenait cachés en son sein et les ont mis en parade, superbement et ambitieusement, pour tâcher de faire croire au peuple que leur philosophie leur apprend les moyens de tirer du secours, pour la guérison des maladies, des choses mêmes qui sont manifestement contraires aux principes de la vie. Mais de peur que, de prime abord et tout d’un coup, on ne les prît pour des empoisonneurs publics, tels qu’ils sont et qui est le vrai nom qu’ils méritent, ils ont changé les vrais titres de ces poisons avec autant d’impudence que d’ignorance. C’est ainsi qu’ils ont traité le vif-argent, [5] le cachant sous le nom de mercure, l’antimoine, en l’appelant crocus metallorum, [6] vin émétique, [7] régule, [8] panacée[2][9][10] et autres spécieuses dénominations qui servent à couper la gorge aussi bien que la bourse des pauvres malades qui, malheureusement, se servent de ces trompeurs, ou plutôt de ces dangereux philosophes, au lieu d’un bon, sage et savant médecin qui connaisse les vraies et naturelles qualités des choses, qui sache s’en servir en temps et lieu, qui ménage la vie des hommes et qui ne hasarde jamais rien que bien à propos. Ils ont fait la même chose du vitriol que Galien, lib. viii de Compos. pharmac. sec. locos cap. iii, reconnaît être purement venin, [3][11][12][13] en le déguisant sous ombre de diverses préparations, et particulièrement sous le nom de Gilla Theophrasti[14] qui est un vrai coupe-gorge de chimistes, couvert du spécieux titre d’un grand philosophe de la Grèce [15] et qui, néanmoins, en sa vraie nature, n’est qu’un pur poison, de l’invention de Paracelse, [16] qui n’a jamais été qu’un empoisonneur public, comme il se peut voir dans notre thèse. [4]

Les sectateurs de ce pestilent patriarche ont de même retenu de lui ce remède dont je veux parler, qui est ce qu’ils appellent du laudanum[17] nom barbare et extravagant qui couvre le suc de pavot oriental que les médecins appellent opium en son propre nom, [5][18] drogue si pernicieuse et si dangereuse que les plus sages et les plus retenus n’en donnent point du tout. Galien même, après en avoir beaucoup parlé en divers endroits, le dissuade plutôt qu’il ne l’approuve, s’il n’y a une grande nécessité, et ne l’ordonne que dans de longues et perpétuelles veilles, dans les fluxions horribles, ou dans les douleurs excessives et qui ne se peuvent supporter plus longtemps sans un manifeste danger de la vie. [6][19] En ces cas susdits, les médecins intelligents et sages se servent de l’opium, mais par grains seulement, et quelquefois d’un grain tout seul, sans oser aller jusqu’au second qu’avec beaucoup de précautions, par la juste appréhension qu’ils ont de trouver un homme le lendemain mort en son lit par la maligne qualité de ce suc ; ce qui arrive souvent aux chimistes, qui font litière de la vie des hommes et qui, pour être très ignorants dans la bonne méthode de bien guérir, ne savent pas se servir avec prudence et modération de ce pernicieux médicament ; duquel je dirai en passant qu’il est bien plus dangereux que l’antimoine même, que j’ai ci-dessus tout à fait improuvé ; vu que cet antimoine sort du corps assez vite, entraînant quant et soi quantité de diverses humeurs pêle-mêle, sans les choisir, et laissant un feu dans les entrailles ; à quoi, néanmoins, on remédie quelquefois par divers remèdes rafraîchissants, par saignées, [20] par remèdes pris par la bouche, par lavements, [21] par régime de vivre, [22] par bains et demi-bains, [23] petit-lait, [24] eaux minérales [25] et semblables bons remèdes, quand l’antimoine n’a pas tout à fait égorgé un homme le même jour qu’il l’a pris, comme il arrive souvent. [26] Mais il est tout autrement de l’opium, qui ne tire rien dehors et qui, étant une fois entré dans le corps, en étouffe la chaleur naturelle à un tel point qu’il s’en ensuit une entière privation, qui est, à proprement parler, la mort même, contre laquelle il n’y a point de remède, cette extinction de chaleur ne se pouvant rétablir par aucune vertu, science ou industrie humaine : mortuos enim suscitare non est humanæ virtutis, sed divinæ[7][27]

Et d’autant que ce mot d’opium, ou larme de pavot, [8] sent la mort, et qu’il fait peur aussi bien que la drogue fait mal en tuant ceux qui en prennent, les chimistes l’ont déguisé du mot de laudanum pour en cacher le poison. Paracelse semble avoir été l’inventeur de ce nom qui ne contient autre chose que de l’opium déguisé, mêlé, préparé, ou plutôt mixtionné et fardé de plusieurs autres remèdes dangereux et inutiles, tels qu’est le suc de jusquiame, [28] l’ambre, [29] le musc, [30] la mumie, [9][31] le sel de perles et de coraux, [32][33] la liqueur d’ambre blanc [10][34] extrait par le vin, l’os du cœur d’un cerf, [35] la pierre de bézoard, [36] la corne de licorne, [37] l’or potable [38] et autres telles bagatelles, pauvres denrées et méchantes drogues, inutiles et superflues, dont nous avons condamné la plupart ici dessus, [11] et qui ne sont du tout bonnes à rien qu’à appauvrir les malades en enrichissant celui qui les vend. Jugez, cher lecteur, équitablement et sincèrement si Paracelse, Crollius, [39] Béguin, [40] La Violette [41] et telles autres pestes du genre humain, qui ont coupé la gorge à cent mille personnes avec leur alchimie et fausse monnaie de médecine ; jugez, dis-je, si ces ouvriers de malheur ne doivent pas être tenus pour des fous, des insensés ou, tout au moins, privés du sens commun, de vouloir corriger la malignité et vénénosité de l’opium avec ces bagatelles qui sont purement inutiles. Un singe est toujours un singe, comme quoi qu’il soit habillé ; [12] un poison est toujours un poison, comme quoi qu’il soit déguisé ou préparé. Et je soutiens qu’il est impossible d’en ôter la malice ; mais s’il y avait quelque chose au monde qui pût corriger l’opium, ce ne serait point avec de telles forfanteries que ce fanatique et enragé Paracelse nous propose. Je sais bien que le laudanum se prépare, selon l’avis de quelques chimistes, d’autres façons et à moindres frais, mais c’est toujours bille pareille, [13] c’est toujours un poison, quelque drogue qu’on y puisse mêler. Il vaudrait mieux, à tout prendre, ne le point préparer et se servir, en cas d’urgente nécessité, de l’opium tout pur, comme quelquefois a fait Galien, combien que très rarement et en très petite quantité, comme d’un grain ou deux ; et mieux serait encore de ne s’en servir jamais en aucune façon. Mais j’entends quelque suffisant chimiste qui m’objecte qu’il peut bien se servir d’opium puisque Galien en a donné et qu’il s’en est servi en la guérison de quelques maladies. Et moi, je lui répondrai que si les charlatans [42] ressemblaient à Galien, s’ils étaient bons, sages et savants, tel qu’il a été ou, tout au moins, s’ils étaient capables d’amendement et d’instruction, je leur produirais l’autorité de ce grand homme qui, lib. ix de Compos. med. secundum locos, cap. iv, prononce en souveraine conclusion ces termes effroyables : Opium itaque fortissimum est ex iis quæ sensum stupefaciunt, ac somnum soporiferum inducunt[14] Est-ce une drogue à être donnée par des ignorants, puisque les meilleurs médecins ne la donnent que par grains, un ou deux au plus, vu que trois sont capables d’éteindre la chaleur naturelle d’un des plus forts hommes qui soient, et que, quand un grain suffit, il y a du danger de la vie d’en prendre deux ? Galien même remarque que l’usage de l’opium est si fort dangereux aux parties externes qu’étant mêlé dans des collyres en très petite quantité, il a causé la perte de la vue ou, tout au moins, sa diminution ; et là même, qui est lib. ii de Compos. medic. secund. locos, cap. i, il reconnaît le danger qu’il y a de se servir d’Opium, vu que très rarement en a-t-on besoin, savoir quand la douleur est si violente qu’il y va de la vie, combien que, même alors, les parties solides en soient offensées pour la grande froideur qu’il leur cause. Et au livre iii du même traité, il confesse qu’il fuit l’occasion de se servir d’opium en tout rencontre et qu’il n’en vient jamais là sans nécessité très urgente. [15] Et néanmoins, nos chimistes d’aujourd’hui triomphent à parler des vertus du laudanum, comme si c’était un remède par-dessus toute louange, combien que ce ne soit qu’un poison et de l’opium déguisé en diverses façons, et n’y en a pas un d’entre eux qui ne se flatte du secret de quelque préparation et ne s’en fasse accroire. Hofmannus raconte, lib. ii de Medic. offic., cap. clxix[43] que le savant Zwingerus [44] parlait de l’opium comme d’un chien enragé, duquel il ne fallait jamais user en aucune façon, et qu’il lui dit à l’oreille, avec un grand soupir, pour un étrange secret, que l’opium n’était pas moins à craindre que le mercure des chimistes. [16] Et moi, en renchérissant par-dessus ce grand homme, je proteste que le seul opium est plus dangereux que tous les poisons de la chimie, et même que l’antimoine. Les malheureux effets qu’il produit en sont trop communs ; on trouve trop souvent morts dans leur lit la plupart de ceux qui en ont pris le soir en se couchant, sous l’espérance d’un gracieux sommeil de quatre ou cinq heures. Et delà, que les plus simples apprennent à ne se fier aux belles promesses de ces souffleurs promettant merveilles de leur laudanum qui, sous ombre d’endormir les malades pour quelques heures, leur donne un sommeil éternel et les envoie en ce lieu unde negant redire quemquam[17][45]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : X

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(Consulté le 22.09.2019)