À André Falconet, le 23 janvier 1660, note 1.
Note [1]

« mais cela est superstitieux, et un médecin doit fuir la superstition autant que la peste et que le vice suprême, comme a dit Hippocrate dans son livre De la Bienséance ».

La cloche d’Huesca est une légende qui date du xiie s., sous le court règne de Ramiro ii dit le Moine, roi d’Aragon (1134-1137) : las des insolences de son orgueilleuse aristocratie, il résolut d’y mettre fin et alla demander conseil à l’abbé de son ancien monastère ; ce bon moine le conduisit dans son jardin et se mit à abattre avec sa canne les choux qui s’élevaient au-dessus des autres. De retour dans son palais, Ramiro convoqua ses magnats sous prétexte de les consulter sur la fonte d’une cloche qui devait s’entendre de tout l’Aragon. Les grands du royaume s’empressèrent de se rendre à son appel. Introduits isolément dans le palais d’Huesca, ils furent impitoyablement mis à mort pendant qu’ils traversaient la salle basse. On dit que quinze têtes tombèrent ainsi successivement. Le bourreau les plaçait en rond sur le sol et quand vint Ordaz, le seizième et le plus insolent des seigneurs aragonais, le bourreau lui montra la clef de voûte en lui disant que sa tête, suspendue à cette clef, servirait de battant à la cloche (G.D.U. xixe s.). N’ayant apparemment jamais existé, la grosse cloche d’Aragon ne pouvait donc sonner que dans l’imagination des superstitieux, amateurs de funestes présages.

Toutefois, Pierre Matthieu ne partageait pas cet avis sceptique. La Cloche miraculeuse figure dans son Histoire de France… (Paris, 1605, v. note [10] du Patiniana I‑1), quand il parle des prodiges dont Dieu est capable (règne de Henri iv, livre iv, seconde naration, chapitres xxi, tome ii, fo 37 ro‑vo) :

« Il faut rapporter à l’éternelle disposition de sa puissance un autre miracle, advenu au même temps {a} en Aragon, d’une cloche qui ne se rend pas moins miraculeuse en sonnant sans être touchée, ébranlée ni tirée, que le cheval de Saint-Georges que l’on a entendu hennir deux fois en cinquante ans à Constantinople. {b} Cette cloche sonna d’elle-même plusieurs coups à plusieurs fois depuis le 13e jusqu’au 24e de juin. Pronostique de quelque grand et extraordinaire accident, car elle n’a jamais sonné sans éveiller les plus endormis. Elle sonna quand le roi Aphonse v alla à Naples, {c} quand le roi Dom Sébastien perdit la bataille en Afrique, {d} quand l’empereur Charles v mourut, et quand le roi Philippe, son fils, fut malade à mort à Bardaios, au temps qu’il perdit la reine sa femme. {e} L’information en fut envoyée au pape.

Rochepot, ambassadeur du roi en Espagne, confirma quasi la créance des Espagnols que cette cloche ne sonne jamais que sa sonnerie ne fasse entendre de grans accidents : quelques gentilshommes français, entre lesquels était son neveu, se baignant, firent à coups d’épée contre des Espagnols qui leur donnaient des injures et avaient jeté leurs habits dans l’eau. Les Espagnols urent du pire, et furent blessés ou tués. Les parents en demandèrent justice au roi d’Espagne, qui commanda à ses officiers de la rendre. Le logis de l’ambassadeur fut forcé, les gentilshommes tirés de force aux prisons, quoi qu’il dît, quoi qu’il fît, pour maintenir la franchise de son office, inviolable entre les ennemis mêmes. Le roi fut tellement offensé de cette injure qu’il commanda à son ambassadeur de s’en revenir, et fit entendre au roi d’Espagne qu’il se promettait qu’il lui en ferait raison, après qu’il aurait mieux considéré l’occasion qu’il avait de s’en plaindre. » {f}


  1. « Le cheval de Saint-Georges, devant l’autel Notre-Dame de Constantinople, hennit deux fois à la minuit l’an 1309 » (note marginale de l’auteur).

  2. Mort de l’archiduc Ferdinand d’Autriche.

  3. V. notule {b-iii}, note [23] du Naudæana 3.

  4. V. note [29], lettre 477.

  5. Mort de l’empereur Charles Quint, en 1558, et, en 1580, de la quatrième épouse de son fils, Philippe ii, roi d’Espagne.

  6. Cette fin, assez anecdotique, prouve que les superstitions ont la vie dure parce que plusieurs événements malheureux peuvent toujours être rapportés à un seul et même présage tenu pour funeste.

    V. notule {d}, note [1] du Patiniana 3, pour une proche version de cette légende dans l’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou.


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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 23 janvier 1660, note 1.

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(Consulté le 25/05/2024)

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