L. 477.  >
À Charles Spon,
le 13 avril 1657

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Monsieur, [a][1]

Ce 4e d’avril. Je viens de délivrer pour vous une lettre à un honnête homme anglais, nommé M. Parker, [2] qui, de Lyon, s’en va à Padoue [3] y prendre ses degrés, avec un petit paquet dans lequel vous trouverez les 17 lettres des jansénistes [4][5] pour vous et autant pour M. Gras notre bon ami, avec deux livres in‑8o que je vous prie d’envoyer le plus tôt que vous pourrez à M. Volckamer [6] à Nuremberg [7] qui par après, les fera tenir à M. Rolfinck [8] qui en a besoin et qui les attend impatiemment. On dit ici que nous perdrons Valence [9] en Italie cette année à cause que le duc de Mantoue [10] a tourné casaque, et que le prince de Conti [11] n’y doit point aller et qu’il n’y fera rien.

Hier, trois dames furent disgraciées de la cour et eurent commandement de sortir de Paris, savoir Mme s de Châtillon, [12] de Montbazon [13] et de Fiesque. [14] Il n’y a eu que Mme de Châtillon qui est sortie. [1] Aujourd’hui sont sorties de Paris cinq compagnies du régiment des gardes qui s’en vont en Flandres, [15] ou au moins sur la frontière. Il n’en reste plus ici que cinq autres, c’est signe que le roi [16] s’en ira bientôt ; mais néanmoins, on dit qu’avant de partir il ira au Parlement y faire vérifier de nouveaux édits sur le sceau, le sel, etc. [2] On dit aussi que le prince de Conti partira samedi prochain pour l’Italie. Enfin, les bans sont publiés du mariage de M. de Nemours [17] avec Mlle de Longueville [18] et les noces s’en feront dans huit jours. Son archevêché de Reims est donné au cardinal Antoine [19] qui est déjà évêque de Poitiers : omnes fluvii currunt ad mare ; [3] les canonistes d’Italie disent que cardinalis est animal rubrum, capax et vorax omnium beneficiorum[4] On dit ici que les Hollandais ont fait leur accord avec le roi d’Espagne à l’encontre de Cromwell, de la tyrannie duquel ils ne peuvent souffrir davantage, à cause de l’iniquité des articles du dernier traité qu’ils firent avec lui il y a environ deux ans. [5] M. le président de Thou [20] est parti d’ici en hâte pour cela (j’entends pour empêcher cet accord), mais on dit qu’il arrivera trop tard. Le cardinal Mazarin a donné l’évêché de Poitiers à son maître de chambre qui est l’abbé de Palluau ; [6][21][22] on dit que sa place s’en va être prise par l’abbé de Parabère. [7][23] [Je viens d’apprendre que M. de Chenailles [24] ne sera pas si mal traité : on dit que le roi a envoyé au parquet des lettres de commutation de peine, et en le quittant du bannissement, le condamne à une prison perpétuelle.] Et hoc est incertum, imo plane falsum[8] On dit de présent que quand le Parlement l’eût condamné à mort, que le roi lui eût pardonné ; et néanmoins je trouve qu’il a été en grand danger, d’avoir eu 45 voix à la mort contre 65 voix au bannissement, et qui l’ont retiré du chemin de la Grève [25] en cas qu’il ne s’en fût racheté nummis præsentibus[9]

Je vois ici des gens qui n’ont pas bonne opinion de notre campagne prochaine, ils disent que nous n’avons point de troupes qui vaillent et que le roi ne trouve point de soldats ; que ce ne sera pas peu si nous pouvons bien nous défendre sans attaquer et empêcher que le prince de Condé [26] avec ses Espagnols ne fasse quelque grand progrès en Picardie. [10]

Ce 8e d’avril 1657. Le duc d’Orléans [27] doit ici arriver mercredi prochain, 11e d’avril, et n’y sera pas longtemps ; la duchesse sa femme [28] n’y vient point, d’autant qu’elle est grosse. Le roi passera ici tout le mois d’avril et n’en partira que le mois de mai prochain ; néanmoins je viens d’apprendre que les officiers du roi ont reçu commandement ce matin de partir dans trois jours, et que devant huit jours, le roi les suivra et se rendra à Amiens. [29]

Ce 9e d’avril. Ce matin, l’arrêt de M. de Chenailles a été exécuté dans la Grand’Chambre. Il y a été amené avec sa robe rouge par les huissiers qui, par commandement de la Cour, l’ont dépouillé ; et puis est sorti en état de garder son ban, ne quid deterius illi contingat[11]

Le duc de Modène [30] est à Pignerol, [31] d’où il n’ose passer pour aller en Italie. Il a écrit au Mazarin [32] qu’on ait à lui envoyer gens et argent ; sinon, qu’il traitera et s’accommodera avec le roi d’Espagne. [12][33] La duchesse de Savoie [34] est aussi en état de nous quitter, combien que depuis peu nous lui ayons rendu la citadelle de Turin [35] dans laquelle nous avions une bonne et forte garnison. C’était afin qu’elle signât le contrat de mariage de la nièce du Mazarin [36] avec le fils du prince Thomas. [13][37] Maintenant, pour récompense, elle nous demande la neutralité, mais cela nous empêcherait de faire passer nos troupes à l’avenir en Italie. [14]

Voici bien encore pis : les Hollandais ont fait et conclu leur traité avec l’Espagnol et les Flamands contre Cromwell et contre nous ; ils ont déjà commencé à prendre de nos vaisseaux sur la mer Méditerranée et on a contremandé M. le président de Thou dès vendredi dernier. Si bien que voilà beaucoup de mauvaises affaires sur les bras du ministre. Tout cela pourrait être bon si bientôt il nous engendrait la paix.

Ce lundi 9e d’avril. Aujourd’hui, après l’expédition de l’affaire de M. de Chenailles dans la Grand’Chambre, aussitôt on a commencé une grande affaire qui est entre le duc d’Orléans et la duchesse d’Aiguillon, [38] nièce du cardinal de Richelieu, [39] pour la terre de Champigny. [15][40] Un savant et célèbre avocat nommé M. Petitpied [41] a plaidé pour M. le duc d’Orléans et a dit rage contre la tyrannie du cardinal de Richelieu, [16] et n’a pas encore fini. La duchesse d’Aiguillon a retenu pour son avocat un nommé de Montauban, gendre du défunt Juif, [42] chirurgien fameux, lequel commence demain contre le duc d’Orléans. [17]

Je viens de voir passer sur le Pont-Neuf le prince de Conti tout seul dans son carrosse, mais il m’a semblé bien abattu et bien décharné. Je ne voudrais point être prince à ce prix-là ; néanmoins, on dit qu’il partira bientôt pour son voyage d’Italie.

Pour votre lettre datée du 6e d’avril, pour laquelle je vous rends grâces, je puis vous dire que j’ai grande appréhension pour votre libraire Champion, [43] qui me semble bien malade, si on ne lui fait l’opération de bonne heure. N’est-ce pas lui qui a imprimé les Mémoires de M. de Tavannes ? [44] Que deviendra ce livre, ne le vendra-t-on jamais ?

M. Marion [45] n’est pas si mal fait que vous me le dépeignez : il est un peu maigre et exténué, ut solent convalescentes ; [18] ce que je trouverais à redire en lui, c’est que j’ai peur qu’il ne garde pas bien exactement le régime de vivre comme il devrait et qu’il ne mette pas assez d’eau en son vin. [46] Je lui ai promis de l’aller voir et d’aller saluer mademoiselle votre sœur, [47] ce que je ferai bientôt, Dieu aidant. M. Bouvard [48] est en meilleur état, tant que peut un homme de 83 ans, mais il garde encore le lit. Il est le second de notre Faculté, le bonhomme Guérin [49] va devant lui, âgé de 85 ans. [19] Nous avons ici deux autres de nos anciens qui me semblent bien cassés, savoir MM. Perreau [50] et Barralis, [51] dont l’un a 73 ans et l’autre 77, et j’ai grande peur que tous deux n’aillent plus guère loin.

Si le livre de M. Restaurand [52] de Monarchia microcosmi vient à Lyon, [20] je vous prie de m’en acheter un ; et de faire mes recommandations au sieur de La Poterie, [53] auquel je rends grâces de la lettre qu’il m’a écrite, mais les accents de la nouvelle impression des œuvres de feu M. Gassendi [54] me déplaisent fort, il vaudrait mieux qu’il n’y en eût point du tout et que l’on n’en mît nulle part, que d’en mettre où il n’en faut point. [21][55]

Pour les manuscrits de notre bon ami Casp. Hofmann [56] avec le Sennertus [57] nouveau de M. Huguetan, je vous supplie de les faire bien empaqueter et de me les envoyer au plus tôt dans quelque balle de libraire ; j’en paierai le port de deçà. Il n’y a que six semaines que M. Volckamer m’a écrit, mais il ne m’a rien mandé touchant les notes de C. Hofmann in Galenum[22] qui est une marque que l’on ne les imprime pas ; je lui ai écrit depuis huit jours, mais à la première fois je lui en manderai quelque chose.

Ce 11e d’avril. M. Moreau [58] le fils commença hier ses leçons au Collège de Cambrai[59] mais il n’avait que trois écoliers, et hoc male [23] si cela continue. Pour moi, j’ai commencé aujourd’hui les miennes [60] où j’ai eu plus de 90 auditeurs, mais je pense bien que tous n’étaient pas médecins. J’ai appris aujourd’hui que l’on a achevé en Hollande l’édition du livre de feu M. Grotius [61] de Bello Belgico in‑fo de grosse lettre, et in‑12o de petite ; je pense qu’il y a quelque chose de bon dans ce livre. [24] On achève ici le nouveau livre de la Lumière de M. de La Chambre [62] in‑4o. On est aussi après le deuxième tome de feu M. le président de Thou. [25][63] Dès qu’il sera parfait, qui sera à la mort de Charles ix[64] on mettra ces deux premiers tomes en vente. Les loyolites [65] ont tâché d’en empêcher l’impression, mais ils n’ont pu en venir à bout, on dit qu’ils menacent d’écrire contre. Ces bourreaux menacent ciel et terre, ils veulent faire peur à tout le monde et néanmoins Dieu les souffre. Un des leurs a fait un tome en italien contre l’Histoire du concile de Trente, il s’appelle Pallavicino, [66] il promet un second tome, mais ce n’est que du babil. Plane impar congressus Achilli[26][67] ce jésuite n’est qu’une bête au prix de Fra Paolo, [68] il n’a osé toucher au fait et ce livre demeurera ridicule, pour l’effronterie de ces bons pères.

Pour M. Garnier, [69] votre collègue et notre bon ami, je vous prie de lui dire que je lui baise les mains et que j’attends le libelle du S. Bonav. Basset, [27][70] que M. Falconet s’est chargé de me faire tenir. Je ne comprends pas dans sa lettre pourquoi ce B. Basset a été fait prisonnier. S’il vient à Paris pour plaider, peut-être que je saurai quelque chose de ses nouvelles. Je parlerai à M. Merlet [71] de ce Basset et de M. Pons [72] votre doyen, et après cela je ferai réponse à M. Garnier.

On s’en va ici commencer l’impression de Siméon Sethi, [73] in‑8o, grec et latin, e regione, ex bibliotheca Menteliana ; [28] j’apprends que c’est un Allemand, qui passait par ici, [74] qui en a donné cette copie à M. Mentel. [75]

Je viens d’une consultation [76] avec M. Merlet auquel j’ai parlé de votre doyen M. Pons comme s’il était son ami, il m’a répondu qu’il ne l’était ni ne le voulait être, qu’il ne lui écrirait point, qu’il n’en valait pas la peine, que ce n’était qu’un ignorant, ennemi de la saignée, que si votre B. Basset venait à Paris, qu’on le verrait, mais qu’il ne ferait jamais rien pour M. Pons. Je vous supplie de dire tout cela à M. Garnier et de lui dire aussi que lorsque j’en saurai davantage, je le lui en écrirai.

Il court ici un étrange bruit, mais je le tiens faux, savoir qu’il y a une grande révolte dans le Portugal contre le nouveau roi [77] et la reine sa mère. [78] Cela brouillerait bien encore les cartes des ennemis de la Maison d’Autriche (du bien d’autrui riche). Je souhaite de bon cœur que cela ne soit pas vrai, mais néanmoins le Portugal doit être en appréhension de tel événement, par l’or d’Espagne, par la trahison des prêtres et par les confessions des bons pères loyolites. Ils en ont un bel exemple par ce qui arriva au même royaume par la mort de leur roi Sébastien [79] et du prince cardinal, [80] car alors le roi d’Espagne [81] se servit de tous ces moyens pour attraper ce royaume. [29]

Le duc d’Orléans arriva hier à Paris, le cardinal lui est allé [30] au-devant. Il arriva au palais d’Orléans, autrement l’hôtel de Luxembourg, [82] et puis après, fut au Louvre [83] y saluer la reine, [84] et ensuite souper chez le Mazarin. Voilà des métamorphoses du siècle et de la cour, [85]

Iungentur iam gryphes equis, annoque sequenti,
Cum canibus timidi venient ad pocula damæ
[31]

Plût à Dieu que tous les princes pussent bien s’accorder ensemble pour une bonne paix afin que le pauvre peuple s’en pût ressentir et être délivré de tant de calamités que la guerre lui fait souffrir.

On a ici taxé tous les marchands étrangers à des sommes assez considérables, M. Forne, [86] Mme Olivien et plusieurs autres. On a aussi saisi tous les effets des Hollandais à Paris, à Rouen, au Havre, [87] à Dieppe, [88] etc. On dit que les Hollandais ont encore saisi sur mer quatre vaisseaux de marchandise qui nous appartiennent, en deux différentes fois. J’ai peur que ces brigandages sur mer n’avancent tellement qu’enfin on ne puisse plus faire par après aucun bon accord, et je pense que c’est le dessein des Espagnols qui font comme les pêcheurs et les jésuites, qui ne demandent pas mieux que de pêcher en eau trouble et de faire leurs affaires. Tandem silendum est[32] je vous baise humblement les mains et suis, Monsieur,

totus ex animo tuus, Guido P[33]

De Paris, ce vendredi 13e d’avril 1657.

Après que le cardinal eut été hier au-devant du duc d’Orléans, il retourna au Louvre. Le duc d’Orléans s’alla un petit < peu > reposer et changer d’habit à Luxembourg, et puis s’en alla au Louvre y saluer le roi et la reine. Tôt après et presque aussitôt, l’ambassadeur de Hollande [89] y arriva, [34] qui fit ses plaintes au roi, mais bien rudes : il demande raison de 300 vaisseaux que nos chevaliers de Malte [90] ont pris sur les Hollandais. Comme cet ambassadeur parlait hardiment au roi, il fut interrompu par trois fois par le cardinal ; l’ambassadeur lui dit par trois fois, Monsieur, je ne parle pas à vous. Il dit que les Hollandais avaient obtenu au Conseil du roi 58 arrêts, dont pas un n’avait pu être exécuté ; le cardinal dit à cela que le roi ne se mêlait pas de telle exécution d’arrêts ; l’ambassadeur répondit aussitôt Que fera donc un pauvre étranger en France s’il ne peut faire exécuter les arrêts du Conseil du roi ? Enfin, après que cet ambassadeur eut hardiment parlé, il fit la révérence au roi et se retira. Il voulut aller voir la reine, laquelle ne voulut pas le voir. Le duc d’Orléans y était présent, mais tous ne dirent mot : voilà les descendants du grand Henri iv[91] On attend dorénavant les grandes nouvelles du côté de Hollande. On dit déjà ici que l’on se passera bien en France du commerce des Hollandais ; que pour des épiceries, on les fera venir du Portugal, et pour les draps, que l’on en fait en Languedoc qui valent autant que ceux de Hollande, etc.

On dit que le duc d’Orléans s’en retourne jeudi prochain, les siens même le disent. [35] Le Parlement d’Angleterre [92] a déclaré roi Cromwell, mais on n’a pas encore nouvelle qu’il l’ait accepté. L’ambassadeur [93] qui est ici dit qu’il ne l’acceptera pas : il a eu plus de 160 voix contre environ 54 qui n’en étaient pas d’avis ; je pense que tôt ou tard il sera bien aise de l’être, et la tentation enfin prévaudra. On dit que le roi ira la semaine prochaine au Parlement pour y faire vérifier des édits, où entre autres il y a plusieurs offices nouveaux, et même des greffiers et des procureurs de la Cour ; et tout cela mourra de faim car le peuple n’a plus de quoi plaider. On fera demain un service solennel à Notre-Dame [94] pour le repos de l’âme du feu roi de Portugal ; [36][95] cela est somptueux et magnifique, et je crois que vous pensez bien que cela lui fera grand bien. Le cardinal de Richelieu, [96] qui aimait assez à rire lorsqu’il n’était point tourmenté de sa bile noire, [37][97] demanda un jour au docteur Mulot, [98] son confesseur, combien il fallait de messes pour tirer une âme de purgatoire. [99] Le docteur Mulot lui répondit que l’on ne savait pas cela et que l’Église ne l’avait jamais défini. Le cardinal lui répliqua : C’est que tu n’es qu’un ignorant, je le sais bien moi, il en faut autant qu’il faudrait de pelles de neige à chauffer un four. Ne voilà pas de bonnes gens, qui se moquent ainsi de ce saint et sacré feu qui fait si heureusement bouillir leur marmite !

Je viens de faire ma leçon où j’avais près de 120 auditeurs. L’ambassadeur de Hollande a vu la reine, laquelle l’a tancé d’avoir parlé au roi comme il fit hier et lui a dit que si le roi ne s’en voulait ressentir, qu’elle le porterait à la vengeance. Vale et me ama[38]

G.P.

De Paris, ce vendredi 13e d’avril, à huit heures du soir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 13 avril 1657

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(Consulté le 17.08.2019)