À Charles Spon, le 7 février 1648, note 24.
Note [24]

« Peu de choses circulent sur la santé du 666 et sur l’émeute napolitaine ; en outre, les nouvelles les plus certaines vous arrivent de ces lieux plus tôt qu’à nous, c’est pourquoi je me tais. »

Dans le langage chiffré des réformés (clin d’œil de Guy Patin à son ami Charles Spon, qui en était) le nombre 666 désignait malignement le pape : c’est le nombre de la Bête dans l’Apocalypse de saint Jean (13:18, v. infra), qu’on croyait dissimulé dans l’inscription qui figurait sur sa tiare, Vicarivs filii Dei [Le vicaire du fils de Dieu] ; en effet, si l’on fait dans cette locution la somme des lettres qui correspondent à des chiffres romains, on aboutit au total de 666 (5 [v] + 1 [i] + 100 [c] + 1 [i] + 5 [v] + 1 [i] + 50 [l] + 1 [i] + 1 [i] + 500 [d] + 1 [i]).

Plus généralement, la signification de 666 est de souche ésotérique (sans pourtant y voir une adhésion de Patin à l’occultisme, autrement que par ironie). Alexandrian (chapitre iii, page 159) a conclu son étude sur l’arithmosophie (signification cachée des nombres) en disant qu’aucun nombre :

« n’inspira plus d’horreur que 666, auquel on consacra d’énormes livres pour interpréter ce qu’en avait dit saint Jean. L’apôtre, qu’on appelait le “ fils du tonnerre ” à cause de sa violence, raconte, en l’an 69, qu’il a vu surgir de la mer une Bête à sept têtes et dix cornes, qui allait ravager la chrétienté pendant quarante-deux mois avec l’aide d’une autre Bête aux cornes d’agneau. Les peuples seraient marqués de son signe sur la main droite ou au front : “ Que celui qui a de l’intelligence calcule le nombre de la Bête. car c’est le nombre d’un homme et ce nombre est 666. ” On se tortura l’esprit sur ce 666, dont Renan révéla enfin qu’il résultait tout simplement de la gématrie, étant la somme obtenue quand on additionnait les lettres de Néron César transcrit en hébreu. Saint Jean avertissait donc les sept Églises d’Asie qu’on pourrait reconnaître l’Antéchrist à son nom égal en nombre à celui de Néron ; {a} ce que ne comprirent pas tous ceux qui identifièrent 666 à divers papes, à Luther ou à Napoléon. »


  1. « Dans la Cabale [v. note [27] du Borboniana 1 manuscrit], la gématrie consiste à rapprocher deux mots qui ont la même valeur numérale (car les lettres de l’alphabet hébreu correspondaient à des chiffres différents). Ainsi, on décréta qu’Abraham signifiait Miséricorde parce qu’un de ces mots valait 248, et l’autre également. Échelle (soulam) et Sinaï formant chacun 130, l’échelle de Jacob fut identifiée au mont Sinaï » (Alexandrian, page 92).

    Ernest Renan (1823-1892) a proposé d’identifier la Bête de l’Apocalypse (v. notes [61] du Naudæana 2 et [9], lettre 127) à Néron dans le chapitre xvi de son Antéchrist (1876).

La santé d’Innocent x était encore vigoureuse car il ne mourut qu’en 1655. Plus au sud de l’Italie (dont les courriers passaient par Lyon avant de parvenir à Paris), accablé d’impôts, le peuple du royaume de Naples, mené par le pêcheur Masaniello (contraction de Tomaso Aniello, né à Amalfi en 1620), s’était soulevé en 1647 ; ce héros populaire fut assassiné par un séide du vice-roi le 16 juillet 1647, mais Gennaro Annese prit sa succession à la tête de la révolte (v. note [40], lettre 155).

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 février 1648, note 24.

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(Consulté le 20/05/2024)

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