L. 6.  >
À Claude II Belin,
le 28 octobre 1631

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Monsieur, [a][1]

J’ai reçu les deux vôtres dernières : l’une avec une thèse [2] qui est fort bonne et que je vous renverrai quand il vous plaira, l’autre aujourd’hui ; desquelles toutes deux je vous remercie bien humblement, et auxquelles je vous vais brièvement répondre. Il n’y a eu ici, de mémoire d’homme, aucun médecin gagé pour la peste, [3] Messieurs de la police s’étant toujours contentés de quelques barbiers [4] assez ignorants, qui naturam pestis non intelligunt [1] et qui prennent le chemin de ne l’entendre jamais. Quant aux qualités occultes [5] et à votre lecture de Fernel, [6] Fracastor, [2][7] Puteanus, [3][8] et autres que vous me mandez avoir lus, je ne doute nullement de votre croyance ni de votre capacité. Si j’ai parlé contre ces qualités supposées, j’ai cru le devoir faire tanquam in figmenta vanissima[4] sans néanmoins avoir eu aucun désir, nec verbo, nec scripto, lædere quemquam, multo minus virum eruditissimum et amicissimum cuius doctrinam veneror et suspicio[5] Je serais très marri de vous avoir offensé et ne pense point l’avoir fait. Je ne crois point des qualités occultes en médecine et pense que vous n’y en croyez guère plus que moi, quoi qu’en aient dit Fernel et d’autres, de qui toutes les paroles ne sont point mot d’Évangile. Je les puis détruire par plus de cinquante passages d’Hippocrate [9] et de Galien, [6][10] à point nommé et par l’expérience même, qui témoigne que ce sont bourdes de tout ce que les Arabes [11] en ont dit. Même leur chef, Avicenne, [7][12] en a reconnu la vanité, disant que proprietates illæ occultæ sunt figmento persimiles, et commentum hominum ab innumeris quæstionibus sese illarum præsidio relevantium[8] En notre religion chrétienne, je crois, comme tous devons croire, beaucoup de choses que nous ne voyons point, quæque sub sensum non cadunt ; [9] mais c’est par le moyen de la foi, qui nous y oblige, et quæ est rerum non apparentium[10] Mais en fait de médecine, je ne crois que ce que je vois, et ut ait ille Plautinus, Manus nostræ sunt oculatæ, credunt quod vident[11][13] Fernel était un grand homme, mais ses arguments pour telles qualités ne sont point des démonstrations mathématiques. Je l’estime le plus savant et le plus poli des modernes, mais comme il n’a pas tout dit, aussi n’a-t-il pas dit vrai en tout ce qu’il a écrit ; et si le bonhomme, qui est mort trop tôt à notre grand détriment, eût vécu davantage, il eût changé bien des choses à ses œuvres, et principalement en ce point-là ; ce que je ne dis pas de moi, mais de sa vie propre que j’ai céans manuscrite, qui m’apprend beaucoup de choses de cet excellent homme, qui et in aliis non leviter lapsus est[12] Quant à ce que me mandez que vous me priez de croire que sus nunquam Minervam docebit[13][14][15] je vous reconnais en cela passionné, qui en venez jusqu’aux injures. Ce n’a point été mon intention de vous offenser, et sais bien que je ne l’ai point fait, combien que je ne me souvienne qu’à peine de ce que j’ai mis dans ma lettre, en ayant écrit quantité d’autres depuis et me l’étant dictée currente calamo[14] Je vous ai répondu brièvement et librement à la vôtre, absque ullo convicio ; [15] je n’y ai taxé personne, si ce n’est quelque ignorant barbier ou charlatan. [16][16] Tant s’en faut que vous ayez occasion de vous en fâcher, je fais bien un autre état de vous et ne vous puis encore assez priser pour votre mérite : si liberius forte loquutus sim, adversus impostores qui artis nostræ veritati et dignitati imponunt, detur quæso hæc licentia philosophicæ libertati et animo veritatis studioso[17] Ne croyez pas pour cela que je vous méprise, je vous tiens pour Minerve et au delà, mais j’ai de quoi montrer (absque iactantia dixerim[18] que je ne suis point du tout dépourvu de ses faveurs, après l’huile que j’y ai usée, et une bonne partie de ma santé que j’y ai prodiguée. Je vous tiendrai néanmoins toujours pour mon maître et réputerai à grande faveur d’apprendre de vous, pourvu que ce soit sans ces mots odieux, sus Minervam, qui sont tout à fait indignes, à mon jugement, d’être proférés entre deux amis, de l’un à l’autre. Quant à vos autres mots que ce qu’en avez écrit, ç’a été discendi potius quam disputandi animo[19] Je vous assure que je me soumets tout à fait à votre censure, et tant s’en faut que je veuille disputer, que je ne désire qu’apprendre. Je ne me suis point mêlé de faire le maître envers vous, mais j’ai peur que n’ayez bien conçu le sens de ma lettre, la lisant avec passion et en colère. Je ne crois pas vous avoir offensé, et si je l’ai fait, ç’a été par imprudence ; c’est pourquoi je vous prie de m’en excuser. J’ai reçu la thèse et vous en remercie. Si celui de qui elle vient la voulait changer contre d’autres, des meilleures qui se soient faites depuis 20 ans, j’en donnerais quatre à choisir contre une vieille que je n’aurais pas, encore que les vieilles ne soient si bonnes ni si bien faites que les modernes. S’il veut les vendre, je les achèterai à l’argent ou en donnerai quelques livres ; sinon je < le  > lui renverrai. M. Seguin le jeune [17] vous baise les mains et vous remercie. Je voudrais bien savoir l’auteur de votre livre de variolis et morbillis[20][18] pour savoir si je ne l’ai point. Il n’y a rien ici de nouveau, sinon Institutionum medicinæ D. Sennerti, Germani doctiss. lib. v[21][19][20] depuis peu ici imprimé pour la quatrième fois, qui est du prix de quatre livres. Nous ne sommes pas ici en trop bonne intelligence avec les chirurgiens [22][21] ni les apothicaires, [23][22][23] ceux-là étant trop glorieux, et ceux-ci trop avides de gagner et faire des parties de prix excessif. Néanmoins, ceux-là sont plus paisibles, beneficio frequentioris phlebotomiæ quam hic exercemus, quæ lucrum et laudem eis conciliat ; [24] mais ceux-ci enragent contre le Médecin charitable [24][25] et ses sectaires, [25] qui font préparer les remèdes à la maison à peu de frais ; d’où leurs finesses sont décousues, [26] longe valere iussis fictitio illo lapide bezoardico, cornu unicornis, confect. de hyacintho et alkermes, similibusque nugis, decipiendæ dumtaxat plebeculæ idoneis[27][26][27][28][29] Néanmoins, ils ont depuis peu présenté à notre doyen [30][31] quelques articles de paix, [28] lesquels s’imprimeront si notre Faculté les admet, et en ce cas je ne manquerai de vous en envoyer une copie. [29] Si vous trouvez en votre ville un Cardan [32] latin, De Utilitate ex adversis capienda[30] ou bien quelque tome de Thomas Erastus, [31][33] quel qu’il soit, je vous prie de me l’acheter, comme aussi des vieilles thèses de médecine. Je vous envoie une thèse de médecine, non pas pour dire comme vous, ut sus Minervam doceat, mais pour vous faire connaître ce que je pense de la maladie de laquelle elle traite, et pour vous prier de croire que je suis et serai à jamais, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

De Paris, ce 28e d’octobre 1631.

J’ai oublié à vous dire ci-dessus que durant les grandes pestes de 1582 et 1583, [34] un médecin de cette ville, fort savant, nommé M. Malmédy, [35] qui était un illustre buveur, se jeta volontairement dans l’hôpital de la peste de ce temps-là, sans aucuns gages, où il gagna néanmoins beaucoup, et n’est mort que plus de 20 ans après de pure vieillesse. [32] Le médecin Senelles, [36] qui était dans la Bastille [37] pour l’horoscope du roi, [33][38][39] où il se promettait que le roi mourrait au mois de septembre, est condamné à perpétuité, et ses biens confisqués au roi, [34] sa charge de médecin par quartier donnée à un de nos compagnons nommé M. Barralis, [40] qui est très honnête homme. [35] Le roi est à Château-Thierry, [36][41] où le duc de Lorraine [42][43] le vient trouver. [37] Pour le paquet de M. Seguin, si vous pouviez faire en sorte qu’on me l’adressât, ce serait bien le meilleur, ou bien nous mander en quel lieu il abordera. À Dieu, Monsieur. [38]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 28 octobre 1631

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(Consulté le 24.04.2019)