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À Charles Spon, le 28 août 1654

Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis ma dernière le mardi, 25e d’août par la voie de M. Barbier, [2] la lettre n’était que de deux pages et je crois que l’avez reçue. Aujourd’hui je vous demande de vos nouvelles : comment se portent nos bons amis MM. Gras, Falconet et Garnier, quand est-ce que le Sennertus [3] en deux volumes sera achevé chez M. Huguetan, quand verrons-nous le Van Helmont [4] de M. Devenet, [5] n’est-il rien arrivé à Lyon de nouveau de la façon de M. Sebizius [6] de Strasbourg, avez-vous reçu et lu les livres de MM. Guillemeau [7] et Merlet, [8] n’avez-vous rien appris de nouveau de M. Courtaud [9] de Montpellier, ne sortirons-nous jamais des mains de M. Rigaud [10] qui avait promis d’imprimer les manuscrits de feu notre bon ami M. Hofmann, [11] ne saurions-nous jamais retirer de lui toute la copie que je lui ai délivrée ? [1] C’est la guerre et le Mazarin [12] qui sont cause de tous ces désordres ; si nous avions la paix, on courrait après nous. Dans le dernier paquet que je vous ai envoyé, il y a un Botallus de curandi ratione per sanguinis missionem in‑8o d’Anvers, [13][14][15] qui est la bonne impression, pour M. Duhan ; [16] je vous supplie de lui délivrer et de lui dire en même temps que je le supplie de le faire imprimer au plus tôt comme il m’a promis, in‑8o, environ tel qu’il est ou comme le Puteanus de medicamentorum purgantium facultatibus[17][18] Il ne serait point mal à propos qu’on pût les relier tous deux ensemble. [2] Il m’a promis qu’il sera fait à Noël prochain, et moi je lui promets que j’aurai soin du débit et que je lui ferai vendre quantité d’exemplaires de deçà ; même, je m’offre d’en prendre une trentaine, argent comptant, pour en faire des présents à mes amis. Ce livre est autant et plus utile que jamais en ce temps présent pour tâcher de faire valoir la bonne doctrine, afin de résister aux impostures des chimistes [19] et de leur antimoine [20] qui est ici merveilleusement abattu et décrié ; et c’est chose étrange, ad miraculum usque[3] il est réputé dans une abomination publique ; je ne l’eusse jamais cru, il semble que Dieu ait plus de pitié que de constance des pauvres malades, [4] ayant si bien secondé les vœux de ceux qui se sont si généreusement élevés contre ce poison. Nos antimoniaux mêmes en sont tous confus, et plusieurs d’iceux en parlent autrement et plus sobrement qu’ils n’ont fait par ci-devant.

Ce 26e d’août. M. Moreau [21] travaille à la Vie de feu M. Naudé [22] et m’a dit ce matin qu’elle était bien avancée, que bientôt il me la montrerait achevée et que nous en conférerions ensemble. [5] C’est une des choses que j’ai bien envie de voir, aussi bien que la paix générale. Faxit Deus, ut quamcito utrumque obtineamus[6]

Ce 27e d’août. Je viens tout exprès de la rue Saint-Jacques [23] parler à M. Piget, [24] lequel m’a dit, touchant l’affaire de M. Barbier, qu’il trouvait bien étrange que l’on me donnât commission sur cette affaire, laquelle ne vaut rien ; que c’est une affaire de quatre ans y a, expédiée il y a longtemps, débattue, sollicitée et jugée ; que ledit M. Barbier y fut appelé au jugement et condamné ; que sa marchandise avait été légitimement saisie et qu’il savait fort bien qu’il n’y avait point de recours. J’en ai parlé à un autre libraire qui m’en a presque dit autant. Je vous prie d’en avertir ledit M. Barbier afin qu’il voie ma diligence et ce qu’il a à dire là contre. Il ne me reste en cela qu’une chose à faire, qui est d’en parler à M. Gassendi [25] et à M. de Montmor, [26] maître des requêtes, lorsqu’ils seront revenus des champs où ils sont tous deux ensemble, à 7 lieues d’ici. [7][27]

On tient ici pour tout certain que le siège d’Arras [28] est levé, que le maréchal d’Hocquincourt [29] a attaqué les lignes par le quartier des Lorrains et Irlandais, qu’il en a eu bon marché et qu’il est entré dans la ville où il a mis de bonnes troupes, et qu’aussitôt il a couru après le prince de Condé [30] qui se sauvait avec 12 000 chevaux, ayant abandonné l’infanterie, le canon et le bagage. [8] On parle ici d’en faire des feux de joie et de tirer force boîtes, après qu’on en aura dit le Te Deum[31] On dit aussi que le maréchal de Grancey, [32] lieutenant général de l’armée du roi en Italie, a été par commandement du roi [33] arrêté prisonnier près de Turin. [9][34] La reine de Suède [35] est à Anvers. [10] Il y a révolte dans Barcelone [36] contre le roi d’Espagne qui a voulu faire une levée d’argent sur la ville, les Catalans ont mandé au prince de Conti [37] que s’il voulait faire avancer ses troupes vers eux, qu’ils se rendraient à lui. [11] Le roi devait hier rentrer dans Arras avec 500 chevaux. [12] On dit qu’il reviendra ici la semaine prochaine y faire chanter le Te Deum lui-même, quod vix puto[13] et que notre armée s’en va assiéger une autre ville, l’on dit que ce sera Cambrai, [38] Saint-Omer [39] ou Rocroi. [40] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 28e d’août.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 28 août 1654.
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(Consulté le 17.09.2019)

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