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À Julien Bineteau, le 30 septembre 1651

À Monsieur Monsieur Bineteau médecin, à Paris. [a]

Monsieur, [1][1]

Ce petit mot n’est que pour vous avertir de ne point faire la gageure que vous fûtes hier tout prêt de faire sur l’antimoine ; [2][2] vu que, si vous la faites, vous ne sauriez manquer de perdre en même temps. Je sais trop bien ce que c’est que l’antimoine : j’entends, Dieu merci et mes bons maîtres qui m’ont fait l’honneur de m’instruire autrefois, si bien sa vénénosité que je suis fort éloigné de l’avis de ceux qui en abusent tous les jours, summa certaque ægrorum pernicie[3] De cent qui en prennent, il n’en réchappe pas quatre, [3] qui est un certain indice qu’il est un poison ; joint même que ceux qui se veulent rendre recommandables dans l’esprit du peuple, en disant qu’ils s’en servent, n’en prennent jamais pour eux ; ils ne sont pas si sots. Il y a bien d’autres raisons que vous pouvez trouver dans les bons livres, si déjà vous ne le savez. C’est pourquoi ne gagez point que j’en ai donné ; et vous-même, n’en donnez jamais, ne pro Medico carnificem agas, quod passim faciunt impostores et tortores quidam publici in necandi hominem ad imaginem Dei formatum, et anima immortali donatum occidisse ludus est[4] J’ai tant de bonnes choses à dire contre l’antimoine que disertus esse possem, si contra illud dicerem ; [5][4] mais peut-être que vous les savez aussi bien que moi et que ce qu’en avez dit n’a point été tout de bon. Souvenez-vous seulement qu’un bon chimiste [5] et médecin antimonial ne peut être qu’un méchant homme, et indigne aussi bien qu’incapable de pénétrer dans la science d’une sainte et vraie méthode. Au reste, je vous prie d’excuser la hardiesse que je prends de vous écrire. Prenez, s’il vous plaît, en bonne part ma franchise et ma liberté ; et croyez que je suis, de volonté, de cœur et d’affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin, docteur en médecine et doyen de la Faculté. [6]

De Paris, ce 30e de septembre 1651.


1.

Dans la Saignée réformée de Julien Bineteau (La Flèche, 1656, vnotre bibliographie), la publication de cette lettre de Guy Patin et des deux réponses de Bineteau qui la suivent (1er octobre et 8 octobre 1651) est précédée de cet Avis au lecteur, sur le sujet de ce traité et des trois lettres suivantes (pages 200‑202) :

« Ami lecteur, j’ai jugé à propos de vous avertir du sujet qui m’a porté à faire ce petit traité fort promptement, qui n’est autre que la lettre de M. Patin, dont je vous donne ensuite la copie. Sa date vous apprendra le jour qu’il me l’envoya, sur les huit heures du soir, par Monsieur son fils, docteur en médecine. {a} Ma réponse lui fut rendue le lendemain à dix heures du matin par une personne de condition qui voulut me faire cet honneur, ce qui choqua tellement mon adversaire qu’au lieu de m’écrire, comme il avait commencé, il se mit sur les invectives et mépris, ne iterum in aciem descenderet, et rueret ; {b} dont je ne fus averti que huit jours après, espérant toujours qu’il me ferait réponse ; si bien que je lui envoyai la seconde de mes lettres, que vous verrez ci-après. Il ne m’a rien répondu, mais dit au porteur de ma dernière qu’il voulait du temps pour faire des livres entiers contre la chimie et l’antimoine. Vous connaîtrez par la date de ces lettres que je n’en ai pas ici beaucoup employé. Je pardonne volontiers à ceux qui ne savent pas une chose, de la mépriser ; mais c’est une faute indigne de pardon de blâmer en public ce qu’on pratique en cachette. J’ai des témoins irréprochables que nos adversaires ont donné plusieurs fois du vin émétique et de l’antimoine, même à personnes de condition. {c} C’est le sujet de la gageure {d} que je voulus faire et de la lettre de Monsieur Patin, l’ayant su, par laquelle il calomnie les chimistes ; et c’est aussi la cause de mes discours, voulant lui faire voir par les autorités de ses maîtres et des miens, Hippocrate et Galien, que les grands saigneurs sont moins chrétiens et moins versés dans la véritable médecine que les galéno-chimistes. {e}

Dans l’Antidotaire et pharmacopée de la faculté de Paris, l’antimoine préparé est inséré et mis au nombre des bons médicaments ; cependant, quelques grands scions {f} de cette Faculté blâment les doctes médecins qui en usent fort prudemment et veulent faire croire qu’il est poison, quelque préparation qu’on y apporte. Stirps mala de arbore bona exscindatur et mittatur in ignem, quia malos fructus facit. » {g}


  1. Robert Patin, fils aîné de Guy, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris le 19 janvier 1651

  2. « sans entrer de nouveau en lice avec moi ni me bousculer encore », latin d’inspiration classique, mais sans référence exacte.

  3. « Un apothicaire de Paris me dit que M. Patin en avait ordonné chez lui » (note de Bineteau).

  4. V. infra note [2].

  5. V. note [10] de la lettre de Bineteau datée du er octobre 1651.

  6. Rejetons. V. note [8], lettre 44, pour l’Antidotaire de Paris (Codex medicamentarius…, 1638).

  7. On coupe et jette au feu la mauvaise racine d’un bon arbre, parce qu’il produit de mauvais fruits » ; paraphrase de Matthieu (7:16‑20), parlant des faux prophètes :

    A fructibus eorum cognoscetis eos. Numquid colligunt de spinis uvas, aut de tribulis ficus ?
    Sic omnis arbor bona fructus bonos facit : mala autem arbor malos fructus facit.
    Non potest arbor bona malos fructus facere : neque arbor mala bonos fructus facere.
    Omnis arbor, quæ non facit fructum bonum, excidetur, et in ignem mittetur.
    Igitur ex fructibus eorum cognoscetis eos
    .

    [C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez : cueille-t-on du raisin sur les épines, ou des figues sur les ronces ?
    Ainsi tout arbre bon porte de bons fruits, et tout arbre mauvais porte de mauvais fruits.
    Un arbre bon ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits.
    Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, on le coupe et on le jette au feu.
    Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez].

V. note [9] de la lettre de Bineteau, datée du 8 octobre 1651, pour la préface de sa Saignée réformée.

2.

Une gageure était « l’argent ou les gages qu’on a pariés sur quelque contestation ; on ne reçoit point d’action en justice pour les gageures » (Furetière). Ce n’était pas encore l’objet d’un défi ou d’un pari, métonymie qui est apparue en 1694 (Robert).

V. supra note [1] pour l’enjeu de la gageure lancée par Julien Bineteau.

3.

« à l’immense et indubitable préjudice des malades. »

4.

« pour ne pas vous comporter en bourreau plutôt qu’en médecin, comme font des imposteurs et tortionnaires publics qui prennent partout plaisir à tuer l’homme, lui que Dieu a créé à son image et doté d’une âme immortelle. »

5.

« je pourrais être disert si j’avais à le réfuter » (Cicéron, v. note [7], lettre 138).

a.

Lettre de Guy Patin à Julien Bineteau, imprimée dans Bineteau, pages 203‑204 ; réimprimée par Paul Delaunay dans Vieux médecins sarthois (Paris, 1906), Une polémique de Guy Patin. – Les idées de Maître Jean [sic] Bineteau (pages 189‑190).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Julien Bineteau à Guy Patin, le 30 septembre 1651.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1511
(Consulté le 14.12.2019)

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