L. 672.  >
À André Falconet,
le 25 février 1661

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Monsieur, [a][1]

Je ne vous écris jamais qu’avec joie, mais comment vous écrirai-je quand je n’ai point de matière ? On ne dit plus rien ici depuis que le cardinal se porte mieux, [2] on parle seulement de danser un ballet [3] pour la réjouissance de la cour et de la reine d’Angleterre [4] qui revient et ramène sa belle fille, la princesse d’Angleterre, [5] pour être, à ce qu’on dit, mariée à M. le duc d’Orléans. [6] Je soupai hier chez M. le premier président [7] où j’appris que le cardinal ne se porte encore point trop bien. On augure qu’il mourra bientôt de ce qu’il fait de si grandes aumônes et qu’il envoie de l’argent en différents endroits pour faire prier Dieu pour lui ; mais je crois qu’il vaudrait mieux faire restitution qu’aumône. Dieu ne voulait point autrefois des sacrifices faits avec du miel [8] à cause qu’il est fait de la rosée que les abeilles ont pillée sur les fleurs ; c’est dans le Lévitique, chap. 2, Omnis oblatio quæ offertur Domino absque fermento fiet, nec quicquam fermenti ac mellis adolebitur in sacrificio Domino[1][9]

Je viens de recevoir la vôtre du 15e de février, de laquelle je vous remercie, et aussi du soin que vous avez de ma santé, qui est bonne, Dieu merci. Je crois bien que je suis guéri par les prières de mademoiselle votre femme, mais je ne m’en doutais pas et l’attribuais à la saignée. [10] Il ne faut point douter que les prières d’une si bonne femme ne soient d’une grande efficace, vous savez que l’Église chante pour le dévot sexe féminin, pro devoto fœmineo sexu ; [2] je lui en rends grâces de toute mon affection. On me vient de dire que le cardinal est fort enflé et qu’il ne dort point ; néanmoins, on dit par la ville qu’il se porte mieux et qu’il s’attend fort au bon temps pour s’en aller aux eaux, où il espère de guérir. On lui enveloppe ses pieds œdémateux avec de la fiente de cheval, [11] mais cela ne peut ôter la cause de son mal. [3] Pour moi, je n’en ai point bonne opinion car si son mal était léger il ne ferait point faire tant de consultations qui lui coûtent de l’argent, [12] lui qui l’aime tant. Il se dégoûte fort de ses médecins et de leurs médecines, cela est ordinaire dans les longues maladies.

Le 22e de février. J’ai disputé ce matin en nos Écoles pour un de mes amis, où j’ai prouvé qu’il n’y a point d’hermaphrodites [13] en la nature et que tout ce que les auteurs anciens en ont dit ne sont que des chansons, [4] non plus que ce que quelques saints ont dit dans leurs écrits des néréides, des sirènes et des tritons, comme saint Jérôme, [14] ou ce que Platon [15] a dit de tertio hominum genere, nempe de androgynis in suo Symposio[5] Le président et le bachelier [16] en sont demeurés d’accord, si bien que leur thèse est absolument fausse et n’est pas plus vraie qu’une métamorphose d’Ovide. [17] Les nuits du cardinal Mazarin [18] continuent d’être fâcheuses, quarum malignitas nequidem a granie opiatis vincitur ; [6][19] et néanmoins, le bruit court qu’il a envie de partir pour aller à Bourbon [20] le 20e de mars, quod nec faciet præsumma virium imbecillitate, imo nunquam facturum puto[7] Peu de gens le voient, hormis ses officiers. Il n’y a guère que le roi [21] et la reine mère [22] qui entrent en sa chambre ; mais on dit qu’il est fort décoloré et qu’il a le visage tout défait, dont je ne m’étonne point, vu la grandeur et la longueur de sa maladie ; ut se habent oculi, ita est totum corpus[8] Il y en a qui le font fort malade et qui disent qu’il n’ira pas jusqu’au 15e de mars, rumores dubii ac incerti[9] Un maître des requêtes me vient de dire que les médecins ont été consultés pour savoir si on le mettrait au lait de femme ; [23][24] les avis ont été différents ; enfin, il est résolu d’en prendre, on lui cherche des nourrices. [25] Il faut que cet homme, qui a été le fléau du genre humain et qui a mangé tant d’hommes, soit réduit à vivre de la mamelle des femmes, c’est-à-dire à sucer partout. [10] En vous écrivant ceci, voilà le garçon de M. Bastonneau qui me rend le petit paquet, duquel je vous remercie. [11][26] Je n’attends plus que le P. de Bussières [27] et, de Genève, Theses Sedanenses[12] car j’ai reçu tout ce que j’attendais de Hollande en trois paquets qui sont venus par différents chemins. On a imprimé depuis peu à Nuremberg [28] Gregorii Horstii Opera omnia [29] in‑fo que l’on m’envoie par Lyon, à M. Spon. [13] Quand il l’aura reçu, il se rencontrera autre chose à m’envoyer en ce temps-là car il y a d’autres livres qui s’apprêtent à Strasbourg et à Genève, et alors on cherchera quelque voie commode.

La dame Hortense, [30] nièce de Son Éminence, [31] fut hier accordée à M. le grand-maître de l’Artillerie, [32] auquel il donne le duché de Mayenne et beaucoup d’argent comptant. Le cardinal a donné ses pierreries au roi pour la Couronne et il en a obtenu le pouvoir de résigner ses bénéfices à qui il voudra ; il en a pour sept millions. On dit qu’il est fort empiré depuis trois jours et qu’il ne dort point ni ne peut soutenir sa tête ; il empire tous les jours. Cet homme n’a que faire de rien ordonner pour faire qu’on se souvienne de lui : on s’en souviendra longtemps pour tant de maux qu’il nous a causés. Les articles du mariage de M. le duc d’Anjou [33] avec la princesse d’Angleterre [34] sont dressés et accordés. On dit que le cardinal Mazarin ne craint rien et qu’il meurt intrépide, comme disent les Italiens. [14] Il n’est pas le premier de son pays qui fixis oculis mortem intuetur, nec quidquam timet ; [15][35] ainsi meurent la plupart des cardinaux à Rome, et les papes aussi, et entre autres Urbain viii [36] et Innocent x ; [37] et néanmoins, miserum est incidere in manu Dei viventis[16][38] Toute la cour est au Bois de Vincennes. [39] On dit que le Mazarin se plaint fort des médecins qui ne peuvent empêcher un homme de mourir, et que M. le maréchal de Villeroy [40] sera celui qui aura la meilleure part au gouvernement futur. Il y en a qui disent que le Mazarin a perdu l’esprit, qu’il rêve, qu’il ne connaît personne. Il y a eu un médecin qui a dit qu’il le faudrait mener à Sainte-Reine. [41] C’est en Bourgogne près de Flavigny [42] et d’Alise, [43] Alexis in Mandubiis in Commentariis Cæsaris[17][44] Lundi prochain, le grand-maître épousera la nièce Hortense, laquelle lui apporte 1 200 000 écus d’argent comptant, le gouvernement de La Fère [45] et du Bois de Vincennes, les duchés de Ponthieu [46] et de Mayenne, [18] à la charge qu’il changera d’armes et de nom, et qu’il sera appelé Armand de La Porte-Mazarin ; sed tædet me tales nugas persequi, et stultus labor est ineptiarum[19][47] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 25e de février 1661.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 25 février 1661

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(Consulté le 19.09.2019)