L. 1033.  >
À Hugues de Salins,
les 25 et 31 janvier 1656

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Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre datée du 14 décembre, laquelle je n’ai reçue qu’un mois après, je vous dirai que nullum est in natura præsidium ad promovendam variolarum eruptionem ipsa phlebotomia nobilius, præsentius atque præstantius ; [1][2] et même encore après, si febris, dyspnœa, aut aliquid symptoma remaneat ab ipsa eruptione[2] Ce jeune malade qui est si heureusement réchappé de la petite vérole, après tant de saignées, s’appelle M. Daustri, fils d’un lieutenant général à Rodez en Rouergue ; il sera dans deux ans conseiller de la Cour.

Votre M. de La Curne [3] a grand tort de n’avoir point parlé à moi, étant ici, avant que d’aller aux eaux ; [4] il est trop mélancolique, et de la race de cet heautontimoroumenos de Plaute : seipsum excruciat atque conficit[3][5] Je ne suis pas marri qu’il ait pris un autre médecin que moi, car il a pris un très habile homme ; mais étant si éloigné de moi comme il est, je ne le puis guère secourir. J’ai reçu sa lettre, mais je ne lui écris point, faute de loisir. Je vous prie de lui en faire mes excuses et mes recommandations[4]

C’est Pline qui a donné le nom de stomacace et de scélotyrbe au scorbut : voyez son Hist. nat. lib. 25. cap. 3[5][6][7][8] Hipp. ejusmodi morbum agnovit sub magnis lienibus[6][9] Mais je ne vous en puis tant dire que vous en trouverez dans la Pratique de Sennertus, tomus 3[7][10] prenez la peine de le lire. En fait de crises, nous comptons les jours entiers depuis les 7 heures du matin dimanche jusqu’aux 7 heures du lundi, et ainsi de suite. Vide Laurentium de Crisibus[8][11] Quand le médicament est en bol, il faut prendre un bouillon simple ou laxatif un quart d’heure après, afin de le délayer et ut facilius deducatur in actum ; [9] mais quand le remède est liquide, melius est non bibere, ne forsan impediatur actio medicamenti, et avocetur natura, nisi urgente admodum siti ; sed assumpto cathartico qualecumque fuerit, statim licet superdormire, quidquid de ea re garriat et fabuletur pharmacopolorum vulgus[10][12][13] Voyez les Erreurs populaires de Joubert là-dessus : [11][14] ce livre est tout bon et fort gentil. Dans Pline, tout y est bon, ô le bel auteur ! mais surtout le 2e, le 7e, le 17e, le 26e, 27e, 28e, 29e, 30e, 35e et 37e, et tout ce qu’il y a de la médecine, çà et là. Il est un des quatre auteurs qui peuvent composer une bibliothèque : Aristote, Plutarque, Pline et Sénèque ; [15][16][17] si vous y ajoutez Cicéron et Tacite, [18][19] vous y tiendrez presque toute la science de l’Antiquité.

Vina quo vetustiora, eo sunt robustiora : [12][20] cela est faux ; in vino novo calor est acrior atque validior ; [13][21] il a plus de vapeur, il s’étend et s’épand plus aisément ; quum desinit esse novum, habet acriorem calorem, in gradu intensivo[14] mais cela ne dure guère. La force du vin dépend du terroir, a solo et sole[15] et de la façon qu’on lui a donnée. Les urines des malades qu’on apporte aux médecins nil faciunt ad morbi dignotionem : [16][22] c’est un abus tout pur ; de fallaci et incerto urinarum judicio multi scripserunt, inter quos unus excellit Forestus ; [17][23] lisez le divin Fernel, de urinis, lib 3. Pathol., [18][24] il y en a là plus qu’il ne vous en faut. Il ne faut point juger des urines qu’elles n’aient reposé pour le moins deux heures ; et alia singula ex Fernelio repetenda ; [19] mais chez tous les malades, il faut toujours demander à les voir, quand ce ne serait que pour voir si elles passent bien, et si elles répondent en quantité au breuvage qu’ils ont pris. Syntaxis Medicinæ Iac. Veckeri [20][25] n’est pas assez bon pour mériter l’emploi de votre temps, lisez-en de meilleurs. Je vous envoie les deux thèses de mon deuxième fils, [21][26] et les 2e et 3e réponses de M. Guillemeau à Courtaud de Montpellier, qui en a la gueule cassée et qui ne jappe plus. [22][27][28] Quand votre chirurgien viendra céans, je lui délivrerai tout cela, et un petit écrit de M. Merlet contra stibium, avec son livre et celui de M. Perreau contre l’antimoine. [23][29][30][31] Aracanum Regis non licet scrutari [24] est infailliblement de la Bible ; si rimeris frustra erit [25][32] vaut tout autant que ces mots de Tacite en parlant du secret du cabinet des princes : nec ideo assequare. Ce passage de Tacite est dans le 6e de ses Annales, dans la harangue que fait M. Terentius, par laquelle il se défend d’avoir autrefois été l’ami de Séjan : Arduos principis sensus, et si quid occultius parat, exquirere illicitum, anceps : nec ideo assequare[26][33][34][35] Tacite est un auteur plein d’esprit et de finesses ; vous n’emploierez jamais mal votre temps à le lire, il est bon à tout le monde, nec legisse pœnitebit[27] Tâchez pourtant de ne le lire qu’en latin, qui n’est pas toujours fort bon, mais on parlait ainsi de son temps à Rome. Balzac l’a appelé l’original des finesses modernes ; [36] le feu cardinal de Richelieu s’en est heureusement servi. [28][37] Tacite est un excellent livre pour un courtisan, à faire fortune ; mais dangereux pour un roi, de peur que de cette lecture il ne devienne tyran. [29] Ce qu’a fait Gilb. Jacchæus est bon, mais cela est bien court. [30][38]

Je baise les mains à mademoiselle votre femme, à Messieurs vos père et frère. [39][40][41] Le roi, la reine et toute la cour sont ici. [42][43] Le duc de Modène s’en retourne en son pays chargé de deux millions, après avoir fait ici grande chère. [31][44] On dit que nous ferons l’été prochain grosse guerre en Italie. Le prince de Conti est en Languedoc, avec sa femme grosse ; [45][46] il ne veut pas retourner en Catalogne. La reine de Suède est accouchée d’un garçon vivant, et la reine d’Espagne, d’une fille morte. [32][47][48][49] La reine Christine [50] est à Rome, entre les mains du pape, des Espagnols et des jésuites : ô les bonnes gens ! Le roi d’Angleterre est à Cologne, où il a fait donner un coup de mousquet dans la tête à un grand seigneur anglais qui était près de lui et qui le trompait, en tant qu’espion de Cromwell. [33][51][52] On parle ici d’un nouvel édit des monnaies que le roi veut faire, qui fait peur à bien du monde. [34][53] On envoie force troupes du côté d’Italie. Le roi de Suède est toujours fort puissant dans la Pologne et se prépare pour entrer en Allemagne le printemps prochain ; ce que l’empereur se dispose d’empêcher. [54][55] Le mois d’octobre dernier, nous avons en une même semaine perdu deux de nos compagnons, savoir MM. Des François et Chasles ; [56][57] comme M. Gassendi. [58] On imprime un bel Hippocrate de Foesius à Genève ; on imprime aussi à Lyon, en 2 vol. in fol., le Ciaconius de vitis Pontificum[35][59][60][61] Le bonhomme M. Riolan vivit et valet ; et aliquid semper meditatur quantum licet per valetudinem[36][62]

Le duc de Modène partit hier d’ici pour s’en retourner en Italie. On dit que le prince Thomas est mort à Turin, [63] de quo nuntio pauci dolebunt : nec uxor, nec soror, neque Rex noster. Vale cum tua, atque tuis, et me quod facis, amare perge[37] Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 25e de janvier 1656. [38]

J’attends toujours que votre chirurgien vienne quérir la présente ; et en attendant qu’il viendra, je vous dirai que le Parlement ayant voulu parler touchant un nouvel édit des monnaies, qui fait ici trembler tout le monde, on a exilé cinq conseillers fort honnêtes gens, savoir MM. Gaudart de Petit-Marais, Le Cocq de Corbeville, Machault, de Pontcarré et de Villemontée. [39][64][65][66][67][68]

On a imprimé en Hollande un petit in‑4o en latin intitulé Calvidii Læti Callipædia, seu de pulchræ prolis habendæ ratione. Il y a là-dedans plusieurs mots âcres et piquants contre le Mazarin ; cela a été découvert et porté jusqu’à lui ; l’auteur en a été recherché : c’est un nommé M. Quillet, [69] secrétaire ou intendant du maréchal d’Estrée ; lequel s’est sauvé en Hollande. On dit que son maître fera sa paix, et adhuc sub judice lis est. Melius ei fuisset di nil scripsisset. Nocuit semperque nocebit Signatum præsente nota producere nomen[40] Il est vrai que son nom n’y était point, mais il s’en est vanté à plusieurs trop imprudemment.

Les médecins de Turin pensaient faire un grand coup de donner de leur vin émétique à M. le prince Thomas, qui est mort le lendemain. Le Gazetier même s’est vanté que l’antimoine l’avait guéri, combien qu’il en soit mort ; [41][70][71] mais il est guéri à la mode de Paracelse, [72] la maladie s’en est allée et le malade est mort ; et vous voyez par là combien l’antimoine préparé est bon aux princes. Je voudrais qu’il eût coupé la gorge au dernier de ceux qui sont cause de tous nos malheurs publics et particuliers : j’entends Cromwell, le Grand Turc, [73] le général des jésuites, [74] le roi d’Espagne, [75] et autres brouillons de nature humaine.

Je baise les mains à mademoiselle votre femme, à Monsieur votre père, Monsieur votre frère, et singulis illis qui rebus nostris favent. Vale[42]

De Paris, ce mardi dernier jour de janvier 1656. [43]

Je ne pensais pas que votre M. de La Curne fût du genre de ceux qui veulent être trompés ; mais néanmoins il est mélancolique ; parent de ceux dont a fait mention Aristote, 7. Ethicor., cap. ult. Qui sunt natura melancholici, semper appetunt medicationes, quia eorum corpus intemperatum semper irritatur et quasi mordetur ad alia et alia, et quæ irritati appetunt, illud vehementer appetunt[44][76][77] Retenez ce beau passage, il est admirable et vous servira souvent, au rencontre de tels animaux.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues de Salins, les 25 et 31 janvier 1656

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(Consulté le 18.08.2019)