L. latine 313.  >
À Vopiscus Fortunatus Plempius,
le 4 septembre 1664

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[Ms BIU Santé 2007, fo 175 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Vopiscus Fortunatus Plempius, docteur en médecine à Louvain.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre lettre tandis que j’étais au lit où me retenait une phlébotomie pour un enrouement, [2][3] afin que rien de pire ne s’ensuive, qui me causerait quelque ruine aux poumons ; mais après vous avoir entièrement lu, je me suis aussitôt rétabli, comme si quelque dieu avait pris soin de moi : voyez donc le pouvoir que peuvent avoir vos lettres sur moi ! Avec l’aide particulière de Dieu, je vis et me porte bien, sans regret quant à la manière dont j’ai vécu jusqu’ici, neq. enim propter delicta juventutis effœtum corpus tradam senectuti[1][4] Jadis l’excès de veilles m’a nui, mais je m’en préserve aisément depuis longtemps.

Ce 2d de septembre. La vieillesse s’est emparée de moi car hier fut le premier jour de ma 63e année, [2] laquelle, si le sort est défavorable, tranche le fil de la vie. J’ai en tête un secret et l’y ai toujours eu : Non quam diu, sed quam bene[3][5][6] La mort de notre ami Johannes Antonides Vander Linden m’a sérieusement peiné, et je le suis encore profondément ; [7] le serai même tant que je vivrai car ce fut un excellent homme, né pour le bien du public. Il aurait vécu beaucoup plus longtemps pour le plus grand profit de la république des lettres [Ms BIU Santé 2007, fo 176 ro | LAT | IMG] si, dans une si grave maladie, [8] il avait recouru au premier de tous les secours, celui qui mérite la palme, qui est la saignée : [9] elle est de telle utilité en notre métier que Galien l’a approuvée et recommandée pour son succès ordinaire ; [10] pour son grand malheur, lui haïssait pourtant Galien, il le méprisait, mais ne le comprenait pas ; et ce qui lui a été fatal dans une si grave maladie, c’est qu’au lieu de la phlébotomie, [11] qui aurait empêché l’étouffement, il a bu du vin préparé, pour ne pas dire empoisonné, avec de l’antimoine ; [12] et merum venenum hausit, ex quo statim Stygias ebrius hausit aquas[4][13][14] La nouvelle édition d’Hippocrate qu’il préparait est achevée ; [15][16] c’est du moins ce que m’a écrit son fils, qui a été ici un de mes auditeurs, mais durant peu de mois ; [17][18] il l’eût pourtant été plus durablement si son très distingué père ne fût pas mort. Puisse Dieu nous conserver pendant de nombreuses années l’excellent et incomparable M. Senguerdius, [19] homme incomparable, et le tienne à l’abri de ce si terrible fléau épidémique qui malmène aujourd’hui les Hollandais. [20] Je vois que tout le monde approuve le volumineux et savant ouvrage du très grand Samuel Bochart, Normand de nation (c’est un ministre de Caen) ; [5][21] j’ai été le premier à avoir ce livre à Paris car, dès sa parution, j’avais pris soin de me le faire apporter de Londres. J’en connais personnellement l’auteur et ai trouvé quantité d’excellentes choses dans son livre. Il se consacre maintenant tout entier à écrire de Paradisio terrestri ; j’espère qu’il nous en démontrera la localisation car on comprend mal ce qu’est le paradis lui-même, et beaucoup le tiennent pour un rêve de Moïse sortant par la porta eburnea[6][22] Pierre Petit vous salue, il a cessé de s’occuper de son Arétée par défection de l’imprimeur. [7][23][24][25] Il écrit maintenant des poèmes à la gloire de notre roi, dont il a récemment reçu quelque charge ; il vit et se porte bien, mais dans un petit corps étriqué, et presque décharné, à tel point que je pourrais vraiment dire de lui ce qu’on disait jadis de l’empereur Galba, comme on lit chez Macrobe : Ingenium Galbæ male habitat[8][26][27] On n’a pas encore réimprimé les Origines de la langue française de Ménage ; [28] il promet que cette nouvelle édition sera in‑fo, c’est-à-dire augmentée de moitié ; mais je dirai avec Cicéron, Teucris illa lentum negotium[9][29] On imprime ici un nouveau fragment de Pétrone, apporté d’Italie et qu’on a récemment retrouvé en Dalmatie ; [30] quand il paraîtra, je vous l’enverrai avec d’autres choses. Dans cette attente, portez-vous bien, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 4e de septembre 1664.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Vopiscus Fortunatus Plempius, le 4 septembre 1664

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(Consulté le 19.10.2019)