À Vopiscus Fortunatus Plempius, le 8 décembre 1662
Note [2]

Guy Patin avait au moins déjà lu le début de l’épître dédicatoire du livre de Vopiscus Fortunatus Plempius (v. supra note [1]) Illustrissimo et Reverendissimo Domino Theodoro Skuminovio Dei et Apostolicæ Sedis gratia Episcopo Gratianopolitano Sanctissimi D.N. Pont. Max. Prælato Domestico, et Assistenti. per Albam Russiam Suffraganeo. Cantori Prælato Vilnensi etc. [À l’illustrissime et révérendissime Monseigneur Theodorus Skuminowicz (mort en 1668), de par la grâce de Dieu et du Saint-Siège, très saint évêque (in partibus) de Gratianopolis (Algérie), prélat domestique et auxiliaire de Notre Sainteté le Souverain Pontife, suffragant pour la Russie blanche, chantre prélat de Vilnius (Lituanie), etc.] :

Tot terris peragratis, tot populorum moribus perspectis, tot viris doctis, illustribus, summatibus cognistis, belli Poloniæ intestini calamitatem declinans, tandem apud Grudios biennium consides, et Academiam hanc nostram dignitatis Tuæ splendore illustras. Hic ad Te, Dignissime Præsul, Doctorum præcipui lubentes et frequentes visunt, de scientia qualibet disserentem audiunt, abstrusa disquirentem mirantur. In his ego nomen profiteor meum ; qui quoties admissionem dedisti (dedisti autem, quæ Tua est facilitas, mihi sæpiscule) toties polymathiam Tuam suspexi, colui. Ut alia tacem, dum de tricis capillorum Russicis verba faceremus, diceremque Willielmum Davissonum Scotum, Regis vestri ac Reginæ Archiatrum, existimare et ausum esse scribere, affectum illum pilorum esse imaginarium, superstitiosum, fabulosum : indigne primum id acceptisti ; deinde meam advocationem pro gente Tua fortissima flagitans, ut isti nobili Scoto responderem, instimulasti : quod quidem, et omne hujusmodi bellum libenter à me militatur, in vestræ spem gratiæ : ac fateri debeo, panopliam me seu armaturam integram à Te mutuatum esse ; tam enim diserte, enucleate, dilucideque naturam trichomatis, quam Plicam vulgo vocant, mihi explicasti, ut Medicus peritius possit nullus.

[Après avoir parcouru tant de pays, observé les mœurs de tant de peuples, connu tant de savants hommes, illustres et éminents, et tandis que décline la guerre intestine de la Pologne, {a} vous vous établissez pour deux ans chez les Groudes, {b} et illuminez notre Université par la splendeur de votre prestige. C’est là, très digne prélat, que les premiers des savants vont en grand nombre vous voir avec plaisir, vous entendre disserter sur toutes les sciences, admirer votre soin à examiner ce qui est caché. Chaque fois que vous avez donné audience (et vous avez eu l’amabilité de m’y admettre assez souvent), j’ai vénéré et admiré votre vaste érudition. Sans évoquer le reste, quand nous avons parlé des entortillements des cheveux chez les Russes, {c} je vous dis que l’Écossais William Davidson, {d} premier médecin de vos roi et reine, estimait et avait osé écrire que cette maladie des poils est imaginaire, superstitieuse, fabuleuse. D’abord vous vous en êtes indigné ; ensuite, me demandant avec insistance de plaider en faveur de votre très vaillant peuple, vous m’avez incité à répondre à ce noble Écossais. De fait, dans l’espoir de gagner votre faveur, je prends part à n’importe quelle guerre de cette sorte, et je dois avouer vous avoir emprunté ma panoplie ou mon armure intégrale, car vous m’avez expliqué si éloquemment, nettement et clairement la nature du trichoma, qu’on appelle vulgairement plique, que nul médecin expérimenté n’eût pu en faire autant]. {e}


  1. Le 3 mai 1660, le traité d’Oliva (v. note [30], lettre 601) avait apaisé les affaires de la Pologne, extérieures (avec la Suède) comme intérieures (Prussiens contre Russes).

  2. Peuple de la Belgique.

  3. V. infra notules {d} et {e}, pour cette curieuse affection capillaire, touchant surtout les Polonais, qui portait le nom de plique ou trichoma, et que Guy Patin avait mentionnée dans sa thèse L’homme n’est que maladie (1643, v. note [34], lettre 99).

  4. William Davidson avait parlé de la plique en plusieurs endroits de ses « Commentaires sur Petrus Severinus » (La Haye, 1660, v. note [4], lettre 631). Une section en est intitulée De Plica Polonica, Morbo ex superstitiosarum Mulierum Cerebro nato, et in credulos aliquos Medicos transplantato, Tractatus [Traité de la Plique polonaise, maladie née du cerveau de femmes superstitieuses et qui s’est transportée dans celui de quelques médecins crédules] (pages 450‑460).

    Plus tard, Davidson a rivé le clou à Plempius en publiant Theophrasti Veridici Scoti Doctoris Medici Plicomastix, seu Plicæ e numero morborum Αpοspasµa [Le Fouet de la plique de Théophraste, docteur en médecine écossais qui dit la vérité, ou la Plique supprimée du nombre des maladies] (Dantzig, Jacobus Pufflerus, 1668, in‑4o).

  5. Le chapitre 7 du livre de Vopiscus Fortunatus Plempius (pages 42‑50) est intitulé : De tricis seu trichomate, quam Plicam vocant. Plica quid sit : quibus regionibus sit familiaris. Est duplex : mascula et femina. Qua sit causa plicæ : Historicorum de ea sententiæ. Signa et symptomata plicæ : aliquando caret pediculis. Vocatur Polonice gozdziec. Plicam fabulosam, imaginariam, et superstitiosam esse audet scribere Davissonus natione Scotus : ejus argumenta examinantur et refelluntur. Plicæ curatio [Des entortillements ou trichoma, communément appelés Plique. Ce qu’est la plique : dans quelles régions elle s’observe. Il en existe deux sortes : masculine et féminine. Ce qu’est la cause de la plique : jugements que les historiens ont portés à son sujet. Signes et symptômes de la plique : elle survient parfois en l’absence de poux. En polonais, elle porte le nom de gozdziec. Davidson, Écossais de nation, ose écrire que la plique est fabuleuse, imaginaire et superstitieuse : ses arguments sont examinés et réfutés. Traitement de la plique]. Il commence par cette définition de la maladie :

    Plica est pilorum, sibi invicem junctorum adeo arcta intricatio atque implicatio, ut nullo pacto amplius discerni aut extricari possint, a certa causa interna et præter naturam proveniens. Familiaris est hic affectus et quasi endemius Polonis, præcipue Russis, quorum infantes sæpe cum eo nascuntur.

    [La plique est un entremêlement et un entortillement des cheveux, si serrés les uns aux autres qu’il ne peut plus y avoir aucun moyen de les dénouer ou démêler ; elle résulte d’une cause interne et contre nature. Cette affection est courante et presque endémique chez les Polonais, principalement les Russes, dont les enfants sont souvent atteints dès la naissance].


Le progrès médical a renvoyé Davidson et Plempius dos à dos : la plique a bel et bien existé, mais n’était pas une maladie ; c’était une agglutination compacte des cheveux et autres poils (barbe, aisselle, pubis), due à l’absence totale d’hygiène et ordinairement compliquée d’une infestation par des parasites (poux, gale) et d’une dermite purulente. La plique fut une source de superstitions, et aussi de modes ; on peut encore l’observer dans certaines situations de profond dénûment social ou mental, mais lavage, désinfection et rasage en viennent aisément à bout.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Vopiscus Fortunatus Plempius, le 8 décembre 1662. Note 2

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(Consulté le 15.09.2019)

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