Autres écrits : Ana de Guy Patin :
L’Esprit de Guy Patin (1709),
Faux Patiniana II-6
Note [25]

Le caméléon est un petit saurien arboricole, carnivore et insectivore, dont il existe de très nombreuses espèces (chamælæonidæ), dont les principales caractéristiques communes sont la capacité à changer de couleur, la longue langue protractile, et les yeux capables de bouger indépendamment l’un de l’autre. Tout cela en a fait l’objet de maintes légendes.

Laurent Bordelon, l’un des deux compilateurs de L’Esprit de Guy Patin, est auteur d’un ouvrage anonyme (entre bien d’autres) intitulé Mital ou aventures incroyables, et toutefois, et cætera. Ces Aventures contiennent quinze relations d’un voyage rempli d’un très grand nombre de différents prodiges, de merveilles, d’usages, de coutumes, d’opinions et de divertissements (Paris, Charles le Clerc, 1708, in‑12). Il y est plusieurs fois question du caméléon, notamment dans la relation xv, § ii, sur les divertissements qui suivirent un banquet (page 429) :

« On nous mena d’abord dans une grande cour, où était un homme avec quelques biches pleines, et qui semblaient ne promettre rien d’extraordinaire. Cependant, on y eut très peu de temps après matière d’admiration et de frayeur. Cet homme envoya quérir un peu de bois de chêne, en fit du feu, puis prit un caméléon qu’il avait apporté dans une espèce de boîte à jour, lui coupa la tête, et mit cette tête dans le feu. Aussitôt qu’elle eut produit en brûlant de la fumée, et que cette fumée se fut élevée dans l’air, le ciel se couvrit d’un nuage noir et épais, un tonnerre effroyable se fit entendre, une pluie abondante inonda toute cette cour, la foudre tomba et toutes les biches faonnèrent en même temps. »

Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, livre xxviii, chapitre xxix, n’a pas avalisé, mais s’est moqué des prétendues vertus magiques du caméléon (Littré Pli, volume 2, pages 268‑269) :

Jungemus illis simillima et peregrina æque animalia priusque chamæleonem, peculiari volumine dignum existimatum Democrito ac per singula membra desecratum, non sine magna voluptate nostra cognitis proditisque mendaciis Græcæ vanitatis. […] Caput eius et guttur, si roboreis lignis accendantur, imbrium et tonitruum concursus facere Democritus narrat, item iocur in tegulis ustum. reliqua ad veneficia pertinentia quæ dicit, quamquam falsa existimantes, omittemus, præterquam ubi inrisu coarguent eum : dextro oculo, si viventi eruatur, albugines oculorum cum lacte caprino tolli, lingua adalligata pericula puerperii.

« Aux crocodiles nous joindrons des animaux très semblables, et pareillement exotiques. Et d’abord le caméléon, que Démocrite a jugé digne d’être l’objet d’un livre spécial, {a} et dont chaque membre est consacré. Nous avons lu, non sans un grand divertissement, ce livre, qui nous a découvert et dévoilé les mensonges et le charlatanisme des Grecs. (…) Démocrite raconte que la tête et le gosier du caméléon, brûlés avec du bois de chêne, déterminent la pluie et le tonnerre ; même effet avec le foie brûlé sur une tuile. Les autres particularités qu’il rapporte appartenant aux maléfices, nous les omettrons, bien que les regardant comme fausses, et nous ne continuons que pour faire voir le ridicule de ces choses : par exemple, l’oeil droit arraché à l’animal vivant efface avec le lait de chèvre les taies ; la langue, en amulette, {b} garantit des dangers de l’accouchement. » {c}


  1. Démocrite, le philosophe de la dérision (v. note [9], lettre 455), a abondamment écrit sur l’histoire naturelle. Tous ses ouvrages sont aujourd’hui perdus. Leur liste établie par Diogène Laërce ne contient pas de traité sur le caméléon.

  2. V. note [5], lettre 325, pour les remèdes préservatifs qu’on appelait amulettes.

  3. La liste s’allonge ensuite, mais le commentaire d’Aulu-Gelle (qui suit) me dispense de la transcrire tout entière.

Aulu-Gelle, Les Nuits attiques (loc. cit., § i‑v), a injustement maltraité Pline :

Librum esse Democriti, nobilissimi philosophorum, de vi et natura chamaeleontis eumque se legisse Plinius Secundus in naturalis Historiæ vicesimo octavo refert multaque vana atque intoleranda auribus deinde quasi a Democrito scripta tradit, ex quibus pauca hæc inviti meminimus, quia pertæsum est. Accipitrem avium rapidissimum a chamæleonte humi reptante, si eum forte supervolet, detrahi et cadere vi quadam in terram ceterisque avibus laniandum sponte sua obicere sese et dedere. Item aliud ultra humanam fidem : caput et collum chamaeleontis si uratur ligno, quod appellatur “ robur ”, imbres et tonitrus fieri derepente, idque ipsum usu venire, si iecur eiusdem animalis in summis tegulis uratur. Item aliud, quod hercle an ponerem dubitavi, ita est deridiculæ vanitatis, nisi idcirco plane posui, quod oportuit nos dicere, quid de istiusmodi admirationum fallaci inlecebra sentiremus, qua plerumque capiuntur et ad perniciem elabuntur ingenia maxime sollertia eaque potissimum, quæ discendi cupidiora sunt. Sed redeo ad Plinium. Sinistrum pedem ait chamaeleontis ferro ex igni calefacto torreri cum herba, quæ appellatur eodem nomine chamaeleontis, et utrumque macerari unguento conligique in modum pastilli atque in vas mitti ligneum et eum, qui id vas ferat, etiamsi is in medio palam versetur, a nullo videri posse. His portentis atque praestigiis a Plinio Secundo scriptis non dignum esse cognomen Democriti puto.

[Pline rapporte dans le vingt-huitième livre de son Histoire naturelle, que Démocrite, l’illustre philosophe, avait fait un livre sur la vertu et la nature du caméléon : il dit avoir lu ce livre, et rapporte aussi, comme extraites de l’ouvrage, des fables frivoles et révoltantes d’absurdité. En voici quelques-unes que j’ai retenues, malgré l’ennui qu’elles m’ont causé. Quand le plus rapide des oiseaux, l’épervier, passe en volant au-dessus du caméléon rampant sur le sol, celui-ci l’attire par une force inconnue, et le fait fondre ; alors l’oiseau se livre de lui-même aux autres oiseaux, qui le déchirent. Autre fait incroyable : brûlez la tête et le cou du caméléon avec du bois de “ rouvre ”, {a} aussitôt un orage éclate, et le tonnerre gronde. Le même effet se produit, si on brûle le foie de l’animal au haut d’un toit. Un autre prodige est si stupide et si ridicule que j’ai hésité à le rapporter, je ne le cite ici que pour montrer ce que je pense sur ce charme trompeur des récits merveilleux, qui séduit et égare ordinairement les esprits trop fragiles, et surtout ceux que possède une curiosité démesurée, mais je reviens à Pline : on brûle le pied gauche du caméléon, dit-il, avec un fer chaud ; on fait brûler en même temps une herbe qui s’appelle aussi caméléon ; {b} on délaye l’un et l’autre dans une liqueur odorante ; on recueille de ce mélange une sorte de gâteau qu’on place dans un récipient de bois ; celui qui le portera sera invisible à tous les regards. Je pense que ces fables, telles que rapportées par Pline, ne doivent pas être mises sur le compte de Démocrite].


  1. Chêne.

  2. Caméléon est le nom vulgaire qu’on a donné à l’houttuynie cordée ou poivrier de Chine, parce que ses feuilles sont tricolores, vert, blanc et jaune.

Dans sa touchante et distrayante Histoire de deux caméléons, Madeleine de Scudéry (v. note [69], lettre 336) a longuement disserté et versifié sur ces animaux dont elle avait reçu d’Alexandrie un couple en 1672 (Nouvelles conversations de morale, dédiées au roi, Paris, veuve de Sébastien Marbre-Cramoisy, 1688, in‑12, tome second, page 496‑629). Quant à leur alimentation, en parlant du mâle qui survécut bien plus longtemps que la femelle, elle écrit cette aberration zoologique (pages 520‑521) :

« Je dirai seulement que durant tout le temps que j’ai eu le caméléon, je ne lui ai jamais vu prendre de mouches, quoique je lui en aie présenté de toutes les sortes, et qu’enfin je ne lui ai rien vu manger, et je suis persuadée que l’air et les rayons du Soleil sont leur véritable nourriture. Je croirais volontiers qu’en leur pays, où la rosée est fort grande, ils pourraient darder leur langue le matin pour en tirer une petite humeur visqueuse ressemblant au suc du raisin, car aux pays chauds, la rosée est quelquefois comme de la manne fondue ; et en effet, on croit que la manne n’est que de la rosée épaissie. » {a}


  1. La manne biblique, v. note [7] de la Leçon du Collège de France sur la manne. Mme de Scudéry n’avait probablement pas vu son caméléon attraper, derrière son dos, des insectes avec sa langue.

    Dans ses Diversités curieuses pour servir de récréation à l’esprit. Neuvième partie. Suivant la copie de Paris (Amsterdam, André de Hoogenhuysen, 1699, in‑12, page 18), Bordelon s’est moqué de vers latins anonymes disant que « le caméléon vit de l’air ».

    Je n’ai pas vu les références antiques aux caméléons sous sa plume, mais il me semble raisonnable d’attribuer ce distrayant article à l’abbé Bordelon plutôt qu’à Guy Patin.


Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
L’Esprit de Guy Patin (1709),
Faux Patiniana II-6. Note 25

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8219&cln=25

(Consulté le 08.12.2021)

Licence Creative Commons