L. 325.  >
À Charles Spon,
le 16 septembre 1653

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< Monsieur, > [a][1]

Je vous écrivis ma dernière par la poste le mardi 26e d’août, laquelle était de quatre grandes pages, et vous envoyai un certain imprimé in‑4o sur la mort de feu mon bon ami M. Naudé [2] que je regrette à toute heure. [1] On a donné avis à Mme d’Aiguillon [3] de ce que feu M. Rigault [4] avait dit de son oncle, le cardinal de Richelieu, [5] dans la Vie de M. Dupuy[6] page 39. Elle y a donné ordre et en a fait refaire le carton, en faisant ôter le mal qui y était et y faisant mettre des louanges de ce tyran. [2] Il y en a encore un autre où l’on a changé quelque chose en faveur du Mazarin [7] au bas de la page 58. [3] Je vous envoie l’un et l’autre, afin que les mettiez dans le vôtre. [8] Je vous invite derechef et vous supplie de vous souvenir de feu notre bon ami M. Naudé qui a été un excellent personnage et vraiment homme d’honneur, vetus et constans, generosus et fidus amicus[4] J’apprends qu’il y a ici plusieurs savants qui travaillent sur ce même dessein.

Mais voilà que je reçois la vôtre du 22e d’août, de laquelle je vous remercie, avec celle de M. Guillemin. [9] Je souhaite à M. Garnier [10] une heureuse délivrance de sa fièvre tierce, [11] quod frustra sperabit, per topica et amuleta. Evacuantia ad hoc requiruntur[5][12][13] À ce que vous me racontez du charlatan J.‑B. Damascène, [6][14] je reconnais que votre magistrat n’est point plus sage que le nôtre. J’ai pitié du genre humain lorsque je vois tant de désordres ; néanmoins, je n’y sais aucun remède. Quamdiu erunt homines, tamdiu vigebunt errores et hæreses[7] Mais de quel pays vient votre Damascène ? Je m’imagine qu’il est provençal, gascon ou du Languedoc car voilà des provinces à charlatans. [15] Je vous remercie de vos quatre vers en l’honneur de M. Naudé. J’aurai soin de les faire insérer dans le recueil qu’on en fera. [8] Si vous voulez en faire encore d’autres ou quelque prose, selon votre loisir, vous le pouvez hardiment entreprendre, le temps ne vous presse point. Le pauvre ami était de tel mérite que j’en porterais volontiers le deuil sur le dos et publiquement, aussi bien comme je le porte dans le cœur.

Le roi [16] est parti aujourd’hui au matin avec la reine, [17] le Mazarin et belle compagnie pour aller coucher à Compiègne [18] où se rendra Pigneranda, [19] plénipotentiaire d’Espagne, pour y traiter d’un accord, lequel sera tout au moins une trêve qui sera un acheminement à la paix générale. Fiat, fiat ! [9] L’on a envoyé contentement à ceux de Bordeaux [20] et le parlement demeurera dans leur ville. Le cardinal de Retz [21] est encore dans le Bois de Vincennes. [22] Le mois prochain il sera mené dans Pierre-Ancise, [10][23] et le roi viendra passer quelque temps dans le Bois de Vincennes [24] pour aller à la chasse partout alentour. Le cardinal a cherché un médecin qui se voulût enfermer dans la prison avec lui. Enfin, il en a trouvé un après que plusieurs l’ont refusé : M. Vacherot [25] s’est enfermé avec lui moyennant 4 000 livres par an qu’on lui promet et dont on lui a avancé la première année. [11] Ce cardinal ne perdra pas tout son argent, il a assez bien et heureusement rencontré en ce choix-là : M. Vacherot est savant, d’un riche entretien et de bonne compagnie ; il est même un petit < peu > débauché, il boit assez volontiers et emplit aussi son capuchon, [12] et après il dit merveille ; c’est un grand garçon d’environ 54 ans, homme veuf qui n’a qu’un enfant.

Clinchant, [26] qui était un des lieutenants du duc de Lorraine, [27] est mort de fièvre continue [28] dans l’armée du prince de Condé ; [29] et le chevalier de Guise, [30] qui était du même parti, est mort à Cambrai [31] d’une double-tierce. [13] Mme la princesse de Condé [32] avec son fils, le duc d’Enghien, [33] et quelques officiers s’est embarquée à Bordeaux, s’est reposée à Belle-Île [34] en Bretagne et puis est allée chercher son mari. [14] Elle est arrivée à Dunkerque [35] à ce que portent les lettres qui en viennent. Le cardinal de Retz a tout à fait refusé de bailler sa démission de l’archevêché de Paris et < dit > qu’il ne la donnera jamais ; même, il a donné charge qu’on le dise à tout le monde.

La reine d’Espagne [36] est accouchée avant terme ; elle était grosse d’un garçon. [15] Quelle perte pour cet enfant que tant de belles couronnes ! La maréchale de Rantzau [37] ayant eu envie de se rendre religieuse, a demeuré divers temps en plusieurs monastères ; enfin, elle s’est mise et réduite aux Filles-Bleues [38] où elle a pris l’habit le 9e de ce mois, [16] qui est un spectacle auquel sont courues presque toutes les femmes de Paris. Voilà un lieu d’honnête retraite pour une veuve de maréchal, laquelle n’a guère de bien. De Compiègne, le roi est allé à Amiens [39] pour en faire prendre la possession du gouvernement à M. l’Éminentissime qui est en si belle posture de bonne fortune que tout lui vient à souhait ; delà il est allé à Abbeville. [40]

Je vous rends grâces des beaux vers que j’apprends que vous avez encore faits en l’honneur de notre bon ami feu M. Naudé, j’aurai soin en temps et lieu de les faire mettre dans le recueil qui s’en fera. J’apprends que plusieurs se mettent en état d’en faire, et même qu’un nommé Petit [41] en fait imprimer une élégie in‑4o ; [17] c’est M. Mentel, [42] notre collègue, qui me l’a dit ce matin.

J’apprends que celui qui a donné avis à la duchesse d’Aiguillon de ce que M. Rigault avait mis dans La Vie de M. Dupuy contre le cardinal de Richelieu et au Mazarin de l’autre passage, [3] est un certain prêtre fort intéressé nommé M. Du Saussay, [43][44] curé de Saint-Leu et Saint-Gilles, [45] et official de Notre-Dame de Paris. [46] C’est lui qui a fait ôter ce qu’il y avait de bien et qui y a remis le galimatias que je vous envoie, et tout cela par flatterie pour tâcher d’attraper un évêché qui est celui de Toul [47] en Lorraine, auquel il a été nommé par la reine ante aliquot annos[18] et dont néanmoins il ne peut venir à bout, le messer Papa [48] ne voulant pas lui en donner les bulles, [49] etc.

M. Thomas Bartholin [50] m’a écrit de Danemark et m’a envoyé un sien petit livre nouveau intitulé Dubia anatomica de vasis lymphaticis[51][52] lequel même il m’a dédié. [19] Je l’ai tout à l’heure et sur-le-champ envoyé à M. Riolan, [53] qui sans doute l’examinera et le contrôlera pour faire mettre à la fin de son livre qu’on imprime in‑8o[20] Vous feriez grand plaisir à M. Meyssonnier [54] de lui procurer de la sagesse et du repos d’esprit. Je vous prie de ne lui rien dire de moi, ni en bien, ni en mal. Pourvu qu’il ne m’écrive plus, je l’en quitte. M. Bourdelot [55] m’est venu visiter deux fois céans. On le voit passer par la ville dans une chaise suivi de trois estafiers. Il se vante d’avoir fait des miracles en Suède (mais je pense que ce sont de tels miracles [56] que ceux des jésuites au Japon) [57][58] et qu’il y a merveilleusement gagné. Pour moi, il ne m’a rien dit de pareil, il se doute bien que je ne le croirais point. Néanmoins, je tiens pour certain qu’il a fait tout ce qu’il a pu pour s’y enrichir car il ne pense qu’à cela. Vous lui écrirez si vous voulez ; mais comme il n’est pas homme à faire plaisir à personne et que tout son fait n’est que vanité, il vaut autant le laisser là dans sa belle fortune.

Le mariage des princesses nièces [59] de l’Éminentissime sera la matière pour l’hiver prochain, avec les ballets que cet homme chérit si fort. Je ne doute point que les jésuites [60] n’aient contribué à ce nouveau désordre du Vivarais. [21] Ils ne peuvent s’empêcher de se mêler partout, ce sont de francs hypocrites qui font les saintes nitouches pour pénétrer partout et pour en attraper ; [22] ils font comme les Turcs, les courtisans et les partisans. Vario modo grassantur, sed una mens est perdere humanum genus[23]

Les médecins n’eurent jamais si bon temps à Paris qu’ils ont maintenant : les capitaines sont à la guerre, les courtisans avec le roi, le Parlement en vacances, les bourgeois aux vendanges ; [61] et ainsi nous nous reposons. J’ai beau aller deçà et delà, je ne rencontre personne qui soit bien empêché. Je souhaiterais volontiers que ce bon temps durât in plures annes[24] pour le soulagement du public ; mais quoi qu’il arrive, je vous assure que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Paris, ce 16e de septembre 1653.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 septembre 1653

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(Consulté le 16.10.2019)