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Leçons de Guy Patin au Collège de France (2) : sur la Manne

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[Ms BIU Santé 2007, fo 395 ro | LAT | IMG]

De la Manne [1][2]

Chez tous les auteurs, la manne est une substance fort équivoque. [1] 1o Il y a eu jadis la manne des Hébreux, [3] dont se lisent bien des choses dans l’Ancien Testament : on a appelé manne cette nourriture miraculeuse, avec laquelle Dieu a pendant quarante ans sustenté, nourri et restauré le peuple israélite, après qu’il l’eut conduit hors d’Égypte. 2o Il y a eu aussi la manne des Grecs, dont le genre est féminin, [2][4] dont ont écrit Dioscoride et Galien, [5][6] et celle-là n’est rien d’autre que du grain broyé d’encens, d’où sa dénomination commune de manne d’encens. On donne une 3e sorte de manne, qui est celle des Arabes ; c’était un médicament légèrement purgatif [7] qu’on ramassait aux heures matinales, ressemblant à une rosée solidifiée, sur les [Ms BIU Santé 2007, fo 395 vo | LAT | IMG] feuilles de certains arbres, comme les ornes et les frênes ; [3][8][9] mais aujourd’hui on ne trouve nulle part dans le monde cette manne des Arabes que, dans son passage sur le miel, Théophraste appelle mel ex arborum frondibus collectum[4][10] Au sujet de cette véritable manne des Arabes, lisez l’Historia plantarum de Johann Bauhin, qui est le fruit d’un immense travail. [5][11][12] Cette manne des Arabes n’était pas inconnue de Galien ; il la cite en effet, mais sous un autre nom : c’est ce qu’il appelle δροσομελι ou αερομελι, c’est-à-dire miel aérien. [6] La manne des Arabes fait défaut aujourd’hui et, à sa place, les parfumeurs et les vendeurs de marchandises étrangères et exotiques nous débitent un autre médicament fabriqué et falsifié par maquignonnage, et c’est celui que par toute l’Europe on appelle manne. Nos commerçants la qualifient de calabraise, lui donnant ce nom pour tirer autorité et honneur de ce médicament frelaté. Simon Piètre, [13] médecin de Paris qui est mort à l’âge de 54 ans, [fo 396 ro] avait coutume d’appeler cette manne impure de nos contrées le pire des mauvais médicaments ; et non content de s’abstenir de le prescrire, il le tenait en profonde horreur. Je me souviens avoir appris cela de deux brillants hommes qui avaient parfaitement connu ce très grand personnage, qui fut l’égal d’Hippocrate et de Galien. Ces deux médecins furent mes très honorables précepteurs, Nicolas Piètre, [14] frère de Simon, et René Moreau, [15] professeur royal. Simon Piètre condamnait catégoriquement ce remède et nous devons suivre sa sentence, car il fut le plus grand des médecins de son temps, fort brillant et éminent, un homme vraiment incomparable et le plus fin connaisseur de l’art médical qu’on puisse imaginer. Je vous le déclare à nouveau, cette manne, qu’on vend aujourd’hui et que certains médicastres prescrivent trop souvent dans l’hydropisie [16] pour purger la sérosité, doit être condamnée à de nombreux titres et tenue pour suspecte par tout homme honnête et bon connaisseur de son métier : 1o parce qu’elle ne [Ms BIU Santé 2007, fo 396 vo | LAT | IMG] purge pas, sinon par colliquation, [17] ce qui est la marque d’un médicament néfaste, et elle a cela de commun avec l’antimoine ; [18] 2o parce qu’elle évacue seulement la sérosité, sans toucher ni mobiliser les humeurs épaisses, visqueuses et glutineuses, fermement retranchées dans les intestins et dans le mésentère, qui sont pourtant les humeurs obstruantes et putréfiantes dont dépend la rigueur de la maladie ; 3o parce que la manne est altérante, elle provoque et stimule la soif, ce qui est le symptôme et la marque d’un médicament vicieux et excessif, et qui agit trop brusquement. J’attribue cette soif à la présence de miel, dont est en partie composée et façonnée cette manne frelatée qu’on importe d’Italie. Elle n’est en effet rien d’autre que de la scammonée [19] réduite en menue poudre et mélangée, ou bien plutôt fardée, avec miel et sucre. [20]

Le mot manne a donc quatre significations, ou plutôt recouvre quatre substances distinctes, dont la première est la manne des Hébreux ou des Chaldéens. Voyez à son sujet le chapitre 16 de l’Exode [7][21] [fo 397 ro] et les commentaires qu’en ont donnés divers écrivains, mais en particulier ceux de Cornelius à Lapide et Jacobus Bonfrerius, [22][23] très savants jésuites, qui contiennent bien d’excellentes choses sur cette manne, nourriture miraculeuse du peuple d’Israël errant dans le désert d’Arabie, après que Dieu l’eut fait sortir d’Égypte, pour être conduit en Terre promise par les frères Moïse et Aaron. Il y a aussi plusieurs choses à voir sur cette manne dans les Annales ecclesiastici de Salian, tome ii, pages 110 et suivantes, à l’an 2544 du Monde, aux paragraphes nos 284, 285 et suivants, [24] dans Henri de Sponde à la même année, [25] et dans Libert Froidmont, au 5e livre des Meteorologica, chapitre 6. [26] D’autres choses se lisent dans Sebastião Barradas, auteur espagnol qui a très élégamment écrit sur le voyage du peuple d’Israël dans son Itinerarium, livre iii, chapitre xviii[27] et dans les annotations d’Hugo Grotius sur le chapitre 16 de l’Exode[8][28] Sur ce nom de manne, voyez Luis Ballester, de Valence, dans la 1re partie de son Onomatographia, [Ms BIU Santé 2007, fo 397 vo | LAT | IMG] page 269, [29] et le Chronicon catholicum d’Edward Simson, 1re partie, page 43. [9][30][31]

La deuxième sorte est la manne des Grecs, principalement celle de Dioscoride et de Galien, et celle-là est la manne d’encens : voyez Galien au livre xiii, chapitre v de la Methodus medendi[10][32][33] et Dioscoride au livre i, chapitre lxxxiv[11]

La troisième est la manne arabe ou rosée syriaque, sur laquelle deux très savants auteurs ont écrit avec autorité des traités entiers : Antonio Donato da Altomari, médecin napolitain qui a établi diverses espèces de manne et reconnu sa falsification, [12][34][35] et Jean-Chrysostome Magnen, médecin français qui est professeur royal de médecine en l’Université de Pavie. [13][36] Voyez aussi là-dessus : Daniel Sennert, Epitome physicæ, livre iv, chapitre viii ; [14][37] Caspar Hofmann, livre i de Medicamentis officinalibus, chapitre xxiii ; [15][38] feu mon collègue et ami Pierre Gassendi, dans ses Animadversiones in decimum librum Diogenis Lærtii, sur la Meteorologia d’Épicure ; [16][39][40][41] Franciscus Vallesius, dans la Philosophia sacra, chapitre lvii ; [17][42] [fo 398 ro] Johann Bauhin, dans l’Historia universalis et nova plantarum, 2e partie, tome i, page 191 et suivantes ; [18] ainsi que Gerardus Johannes Vossius, dans son traité de Idolatria, livre iii, vers la fin du chapitre x, [19][43] et une infinité d’autres qui ont écrit sur la médecine ou sur les météores. [20][44] Cette troisième sorte est le miel aérien, appelé δροσομελι ou αερομελι par Galien, et αερι εκ του αερος par Théophraste dans son passage sur le miel, dont Galien semble s’être inspiré. [21] Mais cette manne-là ne se trouve plus nulle part aujourd’hui, ni à Rome ni en Calabre, d’où nos boutiquiers la disent venir quand ils nous la vendent ; non plus qu’à Briançon en Dauphiné, c’est-à-dire chez les Allobroges, [22][45] mais, quelque sornette que puissent sottement et impudemment conter les habitants de ces contrées, celle qui suit lui a été substituée et en tient lieu.

La quatrième espèce est ce qu’on appelle aujourd’hui communément manne dans les officines, mais ce n’est rien d’autre que du miel clarifié [Ms BIU Santé 2007, fo 398 vo | LAT | IMG] et du sucre, fardés et frelatés avec de la scammonée réduite en fine poudre ou avec du suc de tithymale, [46] ou d’autres purgatifs. Il n’y a aucune sécurité en son emploi parce que, comme j’ai dit plus haut, ce n’est qu’un médicament orrhagogue : [23][47] il ne fait que chasser la sérosité et provoquer la soif, effets qui sont les marques d’un remède exécrable. Abstenez-vous-en donc tant que vous pourrez et employez à sa place la casse, [48] le séné, [49] la rhubarbe, [50] de sirop de roses laxatif et de fleurs de pêcher, [51][52] qui sont les médicaments les plus incontestables, les plus sûrs et les plus sains, pourvu qu’on les prescrive en temps et lieu opportuns. L’occasion favorable est en effet l’âme de la guérison, et son importance est inestimable pour bien remédier ; comme dit ce vers d’Ovide, le plus pénétrant des poètes : [53] [fo 399 ro]

Temporibus Medicina valet, data tempore prosunt :
Et data non apto tempore vina nocent
[24]

Sur la manne, tant des Hébreux que des Grecs et des Arabes, voyez le Lexicon philologicum etymologicum et sacrum de Matthias Martini, théologien de Brême ; [25][54][55] André Rivet dans ses scholies sur l’Exode ; [26][56] et celui qui, par sa singulière érudition, a surpassé tous les commentateurs, le très grand M. de Saumaise, dans le tome 2 de ses Exercitationes Pliniani in Polyhistora Solini[27][57][58]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Leçons de Guy Patin au Collège de France (2) : sur la Manne

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(Consulté le 22.09.2019)