À Claude II Belin, le 4 novembre 1631
Note [6]

« au sujet de la peste et de la contagion » (v. la totalité de la lettre du 18 octobre 1630).

Contagion, mot dérivé du latin contagium, contact, attouchement, n’avait pas alors son sens actuel, qui recouvre la notion de microbe transmis par le contact d’une personne malade. Elle n’était le « mal qui se gagne par communication, […] se dit par excellence et absolument de la peste » (Furetière). Tel était le sens que Guy Patin donnait à contagion, quand il n’en faisait pas un synonyme de peste.

Fracastor (v. note [2], lettre 6) n’avait donc pas convaincu les médecins du xviie s. avec le sidérant chapitre 1, Quid sit Contagio [Ce en quoi consiste la contagion], livre i, de ses De Contagionibus et contagiosis morbis, et eorum curatione libri tres [Trois livres sur les Contagions et les maladies contagieuses, et sur leur traitement] (Venise, 1546, pour la première édition ; fo 77 ro‑vo de ses Opera omnia, Venise 1584, v. premire notule {d}, note [18] du Borboniana 6 manuscrit) :

Nunc autem de Contagione prosequamur, cuius gratia tot de sympathia et antipathia rerum quæsita sunt, ab iis incipientes, quæ universalia magis videntur, et aliorum principia. Quod igitur contagio sit quædam ab uno in aliud transiens infectio, vel ipsum nomen ostendit : in duobus enim semper contagio versatur, sive illa duo diversa sint, sive duæ continuæ unius partes : verum, quæ inter diversa sit, simpliciter et proprie contagio dicitur, quæ vero inter duas unius partes, non proprie, sed quodammodo. Videtur autem et consimilis esse in se in utroque infectio, et cui contagio sit, et a quo, tum enim contagionem factam dicimus, quum simile quoddam vitium utrunque tetigit : quam ob rem, qui hausto veneno pereunt, infectos quidem fortasse dicimus, contagionem accepisse, minime : et in aere quæ simpliciter putrescunt, lac, et carnes, et reliqua corrupta quidem vocamus, non autem contagionem passa, nisi et aer ipse corruptus consimiliter fuerit : de hoc autem diligentius in sequentibus inquiremus. Videtur autem actio omnis et passio aut circa rerum substantiam fieri, aut circa accidentia : contagionem autem accepisse quempiam non appellamus, quod calefactus ab alio fuerit, aut factus vitiosus, nisi per transumptionem : quapropter videtur contagio consimilis quædam infectio secundum substantiam. Utrum igitur, quum domus incendio vicinæ ardet, contagionem vocemus ? at certe neque hoc contagio est dicenda, nec in universum, quum totum ipsum corrumpitur primo secundum quod totum est, sed tum magis, quum in particulis minimis et insensibilibus quædam infectio sit, et ab illis incipit : quod et nomen infectionis ostendit, infectum enim vocamus, non corruptum, qua totum est, sed quodammodo, et circa insensibilia : totum autem voco ipsum compositum, particulas vero minimas, et insensibiles voco eas, ex quibus compositio sit, et mistio. Exustio igitur circa totum ipsum fieri videtur, contagio autem circa particulas componentes, quanquam ab iis mox corrumpatur et totum ipsum : propter quod et mistorum passio quædam videtur contagio. Quoniam autem duplicter corrumpuntur, et intereunt mista, uno modo per adventum contrarii, sub quo consistere non potest eorum forma, alio modo per dissolutionem mistionis, ut in putrefactis contingit, dubitationem fortasse habet, utro modo contagio fiat infectione particulis minimis illata : ad hæc autem et qualisnam sit hæc infectio, utrum corruptio earum particularum, an alteratio sola, et quid demum patiantur : quare et illud potest dubitari, utrum contagio omnis sit putrefactio quædam. Quæ omnia manifestiora quidem fient, si contagionum differentias primas, et earum causas in primis perquisiverimus : nunc, si licet aliquo modo contagionis rationem subfigurare, dicemus contagionem esse consimilem quandam misti secundum substantiam corruptionem, de uno in aliud transeuntem infectione in particulis insensibilibus] primo facta

[Poursuivons maintenant avec la contagion, grâce à laquelle s’explore tout ce qui touche à la sympathie et à l’antipathie des choses, en commençant par ce qui semble tout à fait général, en tant que principe de tout le reste. {a} Admettons que la contagion, comme son nom l’indique, soit la transmission d’une infection allant d’une chose à une autre : la contagion s’applique en effet toujours à deux entités, qu’elles soient distinctes, ou qu’il s’agisse de deux parties contiguës d’une seule entité ; toutefois, on parle simplement et proprement de contagion quand elles sont distinctes, et ce n’est qu’une façon de s’exprimer quand il s’agit de deux parties d’une même entité. En soi, l’infection paraît parfaitement identique chez l’être qui contamine et chez celui qui est contaminé, car nous disons qu’une contagion s’est faite quand quelque défaut semblable a touché l’un et l’autre. Ainsi, de ceux qui meurent d’avoir bu du poison, pouvons-nous certes dire qu’ils ont été infectés, mais nullement qu’ils ont subi une contagion. Ainsi qualifions-nous de corrompus le lait, la viande, etc., qui pourrissent à l’air, mais sans dire non plus qu’ils ont subi une contagion, à moins de croire que l’air ait lui-même été pareillement corrompu. Nous reviendrons plus loin là-dessus. Il semble néanmoins que toute action, comme toute lésion, provienne ou de la substance des choses, ou d’une influence extérieure fortuite ; {b} mais nous n’appelons pas contagion ce qui a été reçu, puisque cela a été déclenché ou rendu défectueux par une autre entité, à moins de le lui avoir été volontairement emprunté. {c} La contagion paraît donc exactement semblable à une infection intéressant la substance. Appelons-nous contagion l’incendie qui se transmet d’une maison à sa voisine ? On ne doit certainement pas parler de contagion dans ce cas particulier, ni dire, dans le cas général, qu’une chose s’est entièrement corrompue d’elle-même pour la seule raison qu’elle forme un tout, quand cette raison tient bien plus au fait que l’infection est liée à des particules minuscules et imperceptibles, et qu’elle en tire sa source. C’est ce que signifie le mot infection, {d} et je ne qualifie pas d’infecté ce qui est corrompu, puisqu’il s’agit d’un tout, mais c’est ma manière de parler de ce qui est imperceptible : car j’appelle un tout ce qui est en soi un composé ; et j’appelle particule véritablement minuscule et imperceptible, ce qui constitue cette composition et cette mixture. C’est donc ce tout qui semble déclencher l’incendie, et provoquer la contagion par le moyen des particules qui le composent, bien qu’elles corrompent bientôt entièrement ce tout lui-même. La contagion semble donc principalement être un désordre des choses mélangées. Cette mixture corrompt et tue de deux manières : la première en introduisant un élément contraire, qui les empêche de conserver leur forme ; la seconde, en désunissant les parties du mélange, comme on observe dans la putréfaction. Peut-être y a-t-il doute sur celle de ces deux manières qu’emploie une infection transmise par des particules minuscules pour provoquer la contagion ; et là-dessus aussi, quelle que soit la nature de l’infection, on peut se demander s’il s’agit de la corruption de ces particules ou de la seule altération qu’elles provoquent, et comment précisément elles la permettent. On peut même douter que toute contagion soit une forme de putréfaction. Tout cela deviendra plus clair quand nous aurons soigneusement étudié les différences fondamentales qui existent entre les contagions, et avant tout quelles sont leurs causes. Dès lors, s’il m’est donné quelque liberté de proposer une explication de la contagion, je la dirai tout à fait semblable à une corruption de ce qui est mélangé au regard de la substance, par le passage d’une infection d’un être à l’autre, primitivement due à des particules imperceptibles].


  1. Dans l’édition princeps (Venise, 1546), comme dans toutes celles qui l’ont suivie, le traité de la contagion est immédiatement précédé, sous la même reliure, par le De Sympathia et Antipathia rerum liber unus [Livre unique sur la sympathie et l’antipathie des choses] : v. note [4], lettre 188, pour le sens médical du mot sympathie, dont antipathie est le contraire.

  2. Opposition scolastique entre la substance et l’accident, soit l’être et son environnement, termes plus simplement intelligibles aujourd’hui ; ou même, en allant plus loin, la question de la génération spontanée des êtres vivants, sans apport de « germe » extérieur, qui n’a été battue en brèche qu’au milieu du xixe s.

  3. Comme le poison cité plus haut en exemple.

  4. Infection dérive du participe latin infectus, du verbe inficere, dont la première acception est « imprégner », d’où a dérivé celle d’« empoisonner ». Au xviie s. (Furetière), infection signifiait « puanteur », « corruption », mais aussi « peste » (en lien avec le caractère transmissible de la maladie).

    En français, Patin n’a employé le mot « infecté » que dans le sens défini dans notre glossaire, c’est-à-dire de « puant » ou de « corrompu » ; « infection » n’apparaît qu’une fois, mais au sens de « malpropreté », dans le chapitre i de son Traité de la Conservation de santé.

  5. Léon Meunier a publié une édition bilingue (française et latine) des Trois livres de Jéôme Fracastor sur la contagion, les maladies contagieuses et leur traitement (Paris, Société d’éditions scientifiques, 1893, in‑12). Sa tradution de ce chapitre (pages 3‑7) est moins fidèle au texte original que la mienne, sans être beaucoup plus claire, bien qu’il se permette d’y employer le mot virus.

    Quoi qu’il en soit, cette lecture reste bouleversante : l’expression en est ardue, mais elle anticipe avec grande précision l’ère microbienne que Louis Pasteur a ouverte quatre siècles plus tard.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 4 novembre 1631. Note 6

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(Consulté le 13.05.2021)

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