À Charles Spon, le 7 février 1648
Note [78]

« tant nos productions d’imprimerie sont gelées. »

L’épître du Miser homo explique en mauvais latin le propos du livre et rend un hommage grandiloquent aux quatre médecins de Paris qui ont secouru l’auteur :

Clarissimis et sapient. Viris D.D. Nicolao Pietre, inclytæ Facultatis medicinæ antiquiori magistro ; Ioanni Riolano, anatomes et herbariæ professori regio ; Ioanni Merleto et Guidoni Patino, in omnium antiquissima et nobilissima medicinæ Facultate Parisiensi doctoribus illustrissimis, meritissimis, celeberrimis, salutem.

Quis melius pingat Hominem Miserum, quam qui ολονοσος per omnia malorum genera cucurrit, (Viri Doctissimi ?) Altiore quidem conceptu et eloquio bracteato scribere possunt alii, ut contigit nuper clarissimo Collegæ vestro Guidoni Patino ; sed dolor experientiæ pungit acriter, accendit, et ideam sui scribit indelebilem, quæ scribentis manum dirigat, et sine testibus loquatur. Iuvenilibus annis torserunt me nephritides, et excreti quatuordecim calculi fabæ magnitudine : scitis quam inflexibiles, inexpansiles dico, sint Ureterum angiportus : Vidistis me Parisiis continua duplici tertiana, dein intermittente, tandem planetica languentem in quibus, vestris consiliis, bis et vigesies secta vena, et haustum doliolum aquæ sennatæ, et cassiatæ, quo tempore (proh dolor !) generosissimus Mecænas meus in Germania, cum ei parerent omnia, Naturæ legibus paruit. Tu vir maxime, Nicolae Pietree, per quatuor menses, bis in die, mellifluo sermone, sententiis ubique fœto, corpus levabas et animum, Hippocratico digito morbi signabas exitum, te σωτηρα videbam et sentiebam. Tu Ioannes Riolane, Anthropographωn decus, secundus Apollo et Appello favisti. Tu, clarissime Merlete, aulico amicitiæ vinculo mihi nexe, potens in hoc certamine claudisti. Tu, Guido Patine, βιβλιοκωτατε (patere Varronis epithetum tibi compar) febrienti dabas refrigerium, non tantum mixto calculo tuo cæteris, sed incredibili omnium bonorum Auctorum Græcorum et Latinorum enarratione ita animum exhilarabas, ut non in lecto iacentem, sed in Academia disputantem me cernerem. Invaletudines me a vestris divinis colloquiis seiunxerunt, et monticolam fecerunt, a quibus me athletam fortiorem factum ubique fatebor ingenuus. Nunc in viridi senio a decem annis divellunt arthritides, seri biliosi fœturæ, ter in anno tanta tyrannide, ut plerumque Christiani Philosophi frangant fortitudinem, nulla epaphæresi, nullis paregoricis placabiles. Solebat enim Gaspar Brayerius, vir summus, et erudite practicus, Collega vester, mihi etiam vobiscum meis in affectibus alexicacus, cum arthritidis furor pungeret, aliquoties repetita venæ sectione, crudi opii grana aliquot, cum vino aut spiritu vini haurire, ut hostem compedibus ligaret : non ausim naturæ se depuranti ostium claudere : sed exarmatus quindena cæli vertigine dolorem exarmare. Fastidium faceret hæc laborum historia, nisi vos olim Amicos intimos et mei amantissimos expertus essem : In meis pervigiliis defurente dolore, nil nisi triste potui meditari, et Miseri Hominis tabellam pingere, quam appendo vestris altaribus. Valete, Viri sapientissimi, vivite integris viribus, et amare pergite
vestrum Bompartium, vobis adictissimum.
Datum Gergoviæ, 20. Martii 1648.

[Salut aux très brillants et savants MM. Nicolas Piètre, ancien de l’illustre Faculté de médecine ; Jean Riolan, professeur royal d’anatomie et de botanique ; Jean Merlet et Guy Patin, les plus illustres, méritants et célèbres de tous les docteurs en la très ancienne et très noble Faculté de médecine de Paris.

Qui, hommes très savants, dépeindrait l’Homme misérable mieux que celui qui, étant tout entier maladie, {a} a parcouru tous les genres de maux ? D’autres peuvent certes écrire avec plus de hauteur de vue et une éloquence plus dorée, comme il arriva récemment à votre collègue Guy Patin ; mais la douleur de l’épreuve pique vivement, elle incendie et inscrit une image indélébile d’elle-même, quand elle guide la main de l’auteur et parle sans témoins. Des coliques néphrétiques m’ont torturé en mes jeunes années et j’ai expulsé quatorze calculs de la taille d’une fève : vous savez combien les ruelles des uretères sont rigides, pour tout dire indilatables. À Paris, quand je fus pris d’une double tierce continue, puis intermittente, enfin languissant en errance, vos consultations, vingt-deux saignées, et la prise d’un tonnelet d’eau de séné et de casse m’ont assisté ; c’était au temps où (quelle douleur !) mon très généreux mécène a obéi aux lois de la Nature, {b} comme toutes choses lui obéissent. Vous, Nicolas Piètre, très grand homme, pendant quatre mois, deux fois par jour, par votre discours suave, partout fécond en bons avis, vous me soulagiez le corps et l’âme, vous pointiez d’un doigt hippocratique la sortie de la maladie, je vous voyais et considérais comme le sauveur. Vous, Jean Riolan, ornement des anatomistes, second Apollon qui avez favorisé Appellus. {c} Vous, brillantissime Merlet, que le lien d’une noble amitié attache à moi, avez été capable de conclure ce combat. {d} Vous, Guy Patin, le βιβλιοκωτατε (épithète de Varron qui vous va comme un gant), {e} donniez un rafraîchissant au fébricitant ; non tant par votre suffrage qui se mêlait aux autres, mais par votre incroyable explication des auteurs grecs et latins, vous me distrayiez l’esprit au point que je ne savais plus si j’étais couché au lit ou si j’étais en train de disputer à la Faculté. Votre divine conversation m’a distrait de ma mauvaise santé, et fait de moi un habitant des hauteurs, j’avouerai partout franchement qu’elle m’a fortifié. Maintenant, en ma verte vieillesse, la goutte me déchire depuis dix années, fruit d’une sérosité bilieuse, trois fois l’an, si tyranniquement que souvent elle brise le courage d’un philosophe chrétien, aucune purge ni aucun calmant ne la soulage. Votre collègue Gaspard Brayer, {f} homme éminent et savant praticien, qui m’a aussi soigné avec vous en mes maladies, quand la fureur de la goutte le tourmentait, avait coutume, après plusieurs saignées, de boire quelques grains d’opium pur dissous dans du vin ou de l’esprit de vin, pour lier les pieds de son ennemi. Je n’oserais pourtant fermer l’orifice par où la nature se purifie ; {g} mais être désarmé par le quinzième étourdissement du ciel, c’est désarmer la douleur. Le récit de ces souffrances provoquerait le dégoût si je ne vous avais jadis connus pour mes intimes amis qui m’affectionnent si fort. Quand, dans mes longues veilles, la douleur s’apaisait, je n’ai pu nourrir que de tristes pensées et peindre ce tableau de l’Homme malheureux que je suspends à vos autels. Portez-vous bien, hommes très sages, vivez avec des forces intactes et continuez d’aimer votre Bompart, qui vous est entièrement dévoué.
De Gergovie, le 20e de mars 1648]. {h}


  1. ολονοσος est une contraction maladroite d’ολος νουσος (totus morbus), qui renvoie à l’argument de la fameuse thèse que Guy Patin avait écrite et présidée en 1643 : Estne totus homo a natura morbus ? [Par nature, l’homme n’est-il pas tout entier maladie ?] (v. note [92] d’Une thèse de Guy Patin : « L’homme n’est que maladie »).

  2. Pour dire « est mort ».

  3. Obscurité de Bompart qui s’est, semble-t-il, laissé aller au jeu des assonances entre Apollo (v. note [8], lettre 997) et Appello, datif d’Appellus, nom qui pourrait être celui (mal orthographié) d’Apelle de Cos, peintre grec qui connut une grande célébrité en son temps (ive s. av. J.‑C.).

  4. Traduction hasardeuse d’une syntaxe approximative.

  5. Libre interprétation d’une parenthèse au latin bancal, sans pouvoir éclaircir sûrement le sens de βιβλιοκωτατε : « le livre de Cos » (île natale d’Hippocrate) ?

  6. V. note [9], lettre 126.

  7. Allusion à l’effet constipant de l’opium.

  8. Gergovie, ancienne capitale des Arvernes, à prendre pour Clermont-Ferrand.

Ayant lu cela, la bonne traduction du titre Homo miser devient « L’Homme plaintif ».

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 février 1648. Note 78

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(Consulté le 29.11.2020)

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