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À Claude II Belin, le 29 août 1636

Monsieur, [a][1]

Je vous dirai brièvement, pour réponse à la vôtre datée du 26e de ce mois, que in præsenti rerum nostrarum tumultu[1] après la prise du Catelet, [2][2] le roi [3] ayant demandé du secours au Parlement et autres grandes compagnies de cette ville, [3] les autres s’étant mises en leur devoir, en cas si urgent, notre doyen [4] assembla notre Faculté speciali articulo[4] où il fut conclu que nous donnerions pour cet effet au roi, ex ærario nostro[5] 1 000 écus comptant, ce qui a été fait, avec bonne quittance qu’en a tirée notre doyen. On n’a point laissé, outre ce, de nous faire demander par chaque capitaine des quartiers que nous donassions encore quelque chose pour avoir de la cavalerie, mais fort peu ont donné ; [6] joint que cette seconde demande ne regardait que les plus riches. Pour moi, j’ai dit à ceux qui me sont venus trouver que tout, ainsi que la terre, ne rapportait qu’une fois l’an et que mes rentes ne m’étaient payées qu’à peine une fois l’an, < que > je ne pouvais aussi donner qu’une fois et que je ne pouvais davantage. Je me contente d’avoir donné une douzaine d’écus pour ma part. Pour la garde, [5] nous en sommes exempts ici, et jamais n’y avons été ni envoyés. Nous en avons des exemptions en nos registres, qui ont été en diverses occasions confirmées, lesquelles notre doyen nous a fait imprimer. Je vous en envoie quatre pour vous et vos amis. Nos compagnons s’en sont servis, en les montrant à leurs capitaines qui honnêtement les en ont dispensés. Les mêmes causes qui nous en dispensent vous sont communes ; je prie Dieu qu’en soyez exemptés. Le roi partira, dit-on, lundi prochain, avec nos troupes nouvelles ; et il n’y a rien autre chose de nouveau. Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur,

Patin.

Ce 29e d’août 1636.


1.

« dans le tumulte présent de nos affaires ».

2.

Le Catelet est une commune de l’Aisne, à 20 kilomètres au nord de Saint-Quentin, sur l’Escaut. Après avoir pris La Capelle le 9 juillet (v. note [8], lettre 35), la puissante armée espagnole, commandée par Jean de Werth (v. note [5], lettre 38) et Piccolomini (v. note [12], lettre 418), s’était portée vers Le Catelet qui s’était rendu le 26 juillet. Le peuple de Paris vivait dans la crainte d’une invasion. Le 20 juillet avaient commencé à Notre-Dame les prières des quarante heures prescrites par l’archevêque, Jean-François de Gondi, pour le succès des armes du roi. Le 4 août, les Espagnols avaient passé la Somme. Le 6, ils avaient pris Roye et mis le siège devant Corbie (15 kilomètres à l’est d’Amiens) le 7, qui s’était rendue le 15. L’Oise était le seul obstacle naturel qui séparât encore les envahisseurs de Paris (R. et S. Pillorget).

3.

Louis xiii sortait alors à peine d’une crise grave avec le Parlement de Paris. Lors du lit de justice du 10 décembre 1635, il avait contraint les magistrats à admettre sans discussion de nouveaux officiers en leur sein : le royaume en guerre avait besoin d’énormément d’argent ; en acceptant une multiplication de ses charges, fort lucrative pour la Couronne qui les vendait, le Parlement devait participer sans broncher à l’effort financier de toute la Nation ; mais les magistrats avaient vivement renâclé, refusant qu’en en augmentant ainsi le nombre, on diminuât la valeur numéraire de leurs offices si chèrement acquis. Prémonitoire de la première Fronde (1648), la crise qui s’en suivit mena à l’interdiction de réunir le Parlement et à l’emprisonnement ou à l’exil de plusieurs de ses membres ; elle ne s’était résolue, après force méandres, que dans le courant de l’année 1636 (Ranum, pages 86‑90).

Paris sut néanmoins réagir (R. et S. Pillorget, page 295) :

« À l’appel du roi, les concours en hommes et en argent affluent. À l’Hôtel de Ville, où le maréchal de La Force, le vieux compagnon de Henri iv, s’est installé pour recevoir les engagements, les recrues se présentent en foule. On enrôle des ouvriers et des laquais. On réquisitionne chevaux et voitures. On commence à creuser, à la hâte, des tranchées dans la plaine Saint-Denis. {a} En quelques semaines, en y ajoutant des contingents venus de province, le roi parvient à mettre sur pied une armée d’une trentaine de milliers d’hommes. Les dons des marchands, des couvents, des grands corps de l’État fournissent les fonds nécessaires pour les équiper. Paris se prépare à soutenir un siège. »


  1. V. note [27], lettre 166.

Les populations des contrées occupées ou menacées par les Espagnols affluaient vers Paris, dont les habitants, pris de panique, commençaient à fuir vers le sud.

4.

« par convocation spéciale », le doyen en exercice était Charles Guillemeau.

5.

« tirés de notre propre trésor ».

6.

Le capitaine de quartier (v. note [10], lettre 22) commandait les milices des bourgeois dans les villes, qui étaient distribuées par compagnies (Furetière).

a.

Ms BnF no 9358, fo 36 ; Triaire no xxx (pages 106‑107) ; Reveillé-Parise, no xxii (tome i, pages 37‑38).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 29 août 1636.
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(Consulté le 07.05.2021)

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