L. 168.  >
À Charles Spon, le 23 mars 1649

Monsieur, [a][1]

Voici la troisième fois que je vous écris depuis le 8e de janvier. Dieu merci, personne n’est mort de faim en cette ville et y avons toujours fait bonne chère, en dépit du Mazarin [2] et de sa troupe ; et n’en mourrons pas sitôt, vu la quantité de provisions diverses qui sont ici arrivées par tous les chemins, tant par eau que par terre depuis 15 jours ou environ. Nos Messieurs du Parlement ont fait la paix [3] de la ville de Paris et ont obtenu que la déclaration du mois d’octobre dernier serait inviolablement gardée. [1] La paix qu’ils avaient faite à la première conférence [4] contenait trois articles qui ont déplu de deçà, pour lesquels réformer ils furent renvoyés, et c’est ce qui leur a été accordé. Maintenant ils traitent pour Messieurs nos généraux, savoir MM. le prince de Conti, [5] de Beaufort, [6] d’Elbeuf [7] et autres, à Saint-Germain, conjointement avec le député de M. de Longueville [8] et des députés du parlement de Rouen [9] qui, tous ensemble, demandent à la reine [10] qu’elle chasse hors de la France le Mazarin et qu’elle entende à faire une paix générale par tout le royaume ; et voilà le double point sur lequel délibèrent les députés de part et d’autre à Saint-Germain. Il y a de l’apparence que la reine y sera forcée, d’autant que voilà l’Archiduc Léopold [11] entré en France avec 16 000 hommes, vers Reims [12] et Soissons, [13] qui s’offre au Parlement et à Messieurs nos généraux contre le Mazarin. [2] Toute la France est pour nous, ou n’est pas contre nous. Le prince de Condé [14] a véritablement une armée, mais elle est divisée en plusieurs endroits : il a envoyé le maréchal Du Plessis-Praslin [15] au-devant de l’Archiduc Léopold avec 5 000 hommes ; [3] autant en Normandie contre le comte d’Harcourt, [4][16] pour tenir en bride M. de Longueville ; il en tient encore vers la Brie, à Lagny, [17] à Corbeil [18] et à Saint-Denis ; [19] si bien que ce qui lui reste est fort petit pour être à Saint-Germain et alentour du roi. On dit bien qu’Erlach [20] vient avec quelques troupes qu’il a soustraites à M. le maréchal de Turenne, [21] mais s’il avance, aussi fera le duc Charles ; [5][22] si bien que, omni subducta ratione, et bene posito calculo[6] il faut que la reine trouve le moyen de contenter tant de sorte de gens malcontents, et peut-être aux dépens de son cher Mazarin, pour lequel conserver depuis le 8e de janvier elle a causé tant de malheurs. Utinam sapiat in posterum bona illa Domina ; [7] elle est chargée de la haine universelle de toute la France et de longtemps, n’en touchera pas aisément de l’argent. Je vous baise très humblement les mains et à Messieurs nos trois amis vos confrères, et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur. Nosti manum et animum[8]

De Paris, ce mardi 23e de mars < 1649 >.


1.

V. note [10], lettre 162, pour la déclaration royale du 22 octobre 1648.

2.

Mme de Motteville (Mémoires, page 267) :

« Les conférences qui se faisaient à Saint-Germain, sur leurs prétentions, {a} furent interrompues par l’entrée de l’archiduc en France. Les ennemis du cardinal l’avaient fait venir pour empêcher l’accommodement que le premier président et les gens de bien de sa Compagnie avaient voulu faire ; cela ne servit qu’à les presser d’y travailler et réveiller la fidélité naturellement attachée à leur Corps, et dont il a donné dans tous les temps des marques ; de sorte qu’à l’exception de quelques emportés, qui étaient en petit nombre, le murmure fut grand contre le prince de Conti, Mme de Longueville et le coadjuteur qui semblaient vouloir continuer la guerre avec le secours des Espagnols. Ils avaient fait conseiller à l’archiduc de faire sommer Guise {b} de se rendre et il avait bien voulu voir s’ils y avaient quelque intelligence ; mais ayant trouvé que Bridieu, qui y commandait, ne paraissait avoir envie de l’y laisser entrer, il se retira sans entreprendre de l’attaquer. Aussi on crut alors que ce n’était qu’une feinte qu’ils l’avaient obligé de faire pour s’en servir dans des desseins différents qu’ils avaient, si ce n’est qu’en effet il eût lui-même quelques vues qu’on ne savait pas.
Les généraux {c} voyant que l’approche de l’armée des Espagnols était plus capable, en l’état des choses, de leur faire perdre le peu de crédit qui leur restait que de l’augmenter pour tirer du ministre {d} ce qu’ils pourraient, firent donner un arrêt par lequel on ordonna que la vente de ses meubles serait continuée. »


  1. Les prétentions des généraux frondeurs.

  2. La ville de Guise, v. note [18], lettre 234.

  3. Frondeurs.

  4. Mazarin.

3.

César de Choiseul, comte puis duc (1663) et maréchal (1645) Du Plessis-Praslin (1598-1675), enfant d’honneur du dauphin, futur Louis xiii, avait obtenu son premier régiment à l’âge de 14 ans pour entamer une brillante carrière militaire au service du roi. Le maréchal avait harcelé Paris pendant toute la durée du siège de 1649, et resta fidèle à la Couronne et au cardinal pendant toute la Fronde. Il attacha ensuite sa personne à la Maison de Philippe d’Anjou, dont Anne d’Autriche, sa mère, et Monsieur Gaston, son oncle, l’avaient nommé gouverneur en ce même mois de mars.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 740) :

« Dès le 6 mai, le maréchal Du Plessis-Praslin avait été mis en possession de la charge de gouverneur de M. le duc d’Anjou, frère unique du roi, et en avait prêté le serment entre les mains de la reine, étant pour lors à Compiègne. »

Mémoires du maréchal Du Plessis (pages 296‑299, année 1649) :

« Le blocus de Paris continua jusqu’à la fin de l’hiver ; alors on proposa quelque accommodement : il fut traité et conclu à Rueil. L’approche de l’archiduc Léopold avec l’armée de Flandre rendit cette conclusion assez inutile. On continua toutefois de traiter, mais pour avoir bon succès il fallait autre chose que des paroles. Le maréchal du Plessis fut choisi pour les effets ; on l’envoya avec un petit corps de troupes pour s’opposer à toute la puissance de l’archiduc. Il représenta le peu de moyens qu’il en aurait ; que l’emploi qu’on lui donnait n’était pas seulement proportionné à {a} ce que devait prétendre un maréchal de camp ; que cette considération ne lui aurait pourtant pas fait refuser ce commandement s’il avait cru y servir utilement. Il disputa fortement dans le Conseil et cela lui fit augmenter ce petit corps de quelques troupes qui, toutes ensemble, étaient bien peu considérables à l’égard de ce qu’il en avait besoin pour une chose de si grande conséquence.
Il part à l’heure même, et marchant jour et nuit, il arrive à Brenne où il reçoit nouvelles qu’un grand parti de l’armée espagnole, composé de cavalerie et d’infanterie, s’était rendu maître du Pont-à-Verd où, s’étant retranchés, ils y attendaient l’archiduc qui marchait pour les joindre, et là passer la rivière d’Aisne, ayant déjà donné ordre qu’on fît du pain de munition à Fismes. {b} Le maréchal du Plessis eût bien voulu dès ce soir-là avoir son infanterie, qui était demi-journée derrière lui, pour attaquer ces gens fortifiés au pont avant que leur armée fût à eux. Il s’avance avec ce qu’il avait de cavalerie jusqu’à Longueval où, ayant demeuré quelques heures à repaître, il marche toute la nuit au Pont-à-Verd pour reconnaître, autant qu’il le pouvait, les ennemis et voir si, en faisant mettre pied à terre à une partie de ses cavaliers, il ne pourrait point les surprendre et les chasser de ce poste ; mais ayant trouvé la chose impossible sans infanterie, et même bien difficile quand il aurait toute la sienne, il se résolut d’attendre au lendemain qu’elle devait arriver.
Il se porta donc, aussitôt qu’elle eût reposé quelques heures, sur le bord de la rivière où, ayant donné ses ordres, il commença l’attaque du pont. Il est vrai que les ennemis lui firent grâce : ils abandonnèrent les premières traverses de notre côté, ils se retirèrent de l’autre part ; et tirant les planches qu’ils avaient mises sur une grande arche au lieu de la voûte qui était rompue, ils laissèrent cette séparation entre eux et nous, assez considérable pour nous empêcher de les suivre. Ce n’était pas la seule opposition qui s’y rencontrait car le peu de forces qu’avait le maréchal en était une bien grande.
Cette retraite des ennemis, si inespérée, ayant été écrite à Leurs Majestés, leur donna autant de satisfaction que de douleur à ceux de Paris. On sut bon gré au maréchal du Plessis d’avoir témoigné assez de résolution pour étonner {c} les Espagnols ; et à dire le vrai, s’il n’en eût usé de cette manière, il aurait eu bientôt toute l’armée ennemie sur les bras, au lieu qu’il n’en avait qu’une partie ; l’archiduc aurait passé la rivière d’Aisne et l’on peut juger combien ce passage aurait été désavantageux aux affaires du roi, et combien ceux de Paris en auraient tiré de profit.
Les ennemis demeurèrent sur notre frontière encore quelques jours ; mais voyant que les obstacles pour leur entrée en France augmentaient tous les jours et que les troupes d’Allemagne avaient joint le maréchal du Plessis, ils se retirèrent pour se mettre en état de mieux agir la campagne suivante. Nous fîmes la même chose et le maréchal eut permission de retourner à la cour, bien qu’il parût assez que le cardinal se faisait violence en le tirant de la tête des armées, où il eût bien voulu le perpétuer s’il eût eu moyen de lui donner quelque autre récompense solide que le gouvernement de Monsieur. En même temps qu’on lui donnait permission de quitter l’armée, on lui envoyait un courrier pour l’y faire demeurer ; mais ne l’ayant pas rencontré, cette dépêche ne l’arrêta pas et il vint à Saint-Germain où on l’assura de nouveau qu’il serait gouverneur de Monsieur ; et il entra en exercice le 6 mai, lorsque Leurs Majestés arrivèrent à Compiègne. »


  1. Était à peine digne de.

  2. V. note [14], lettre 539.

  3. Surprendre.

4.

Lapsus de Guy Patin qui a écrit contre pour avec : Henri de Lorraine, comte d’Harcourt, guerroyait en Normandie pour le compte du roi contre le duc de Longueville, en faveur de qui le Parlement et la ville de Rouen s’étaient déclarés à la fin de janvier.

Retz (Mémoires, pages 533‑534) :

« Les châteaux et les villes de Dieppe et de Caen étaient en sa disposition. Lisieux le suivit avec son évêque et tous les peuples passionnés pour lui contribuèrent avec joie à la cause commune. Tous les deniers du roi furent saisis dans toutes les recettes ; l’on fit des saisies jusqu’au nombre, à ce que l’on publiait, de sept mille hommes de pied et de trois mille chevaux, et jusqu’au nombre, dans la vérité, de quatre mille hommes de pied et de quinze cents chevaux. M. le comte d’Harcourt, que le roi y envoya avec un petit camp volant, tint toutes ces villes, toutes ces troupes et tous ces peuples en haleine ; au point qu’il les resserra presque toujours dans les murailles de Rouen et que l’unique exploit qu’ils firent à la campagne fut la prise de Harfleur, place non tenable, et de deux ou trois petits châteaux qui ne furent point défendus ».

5.

Le duc Charles était Charles iv de Lorraine et de Bar (v. note [37], lettre 6). Dépouillé de ses terres depuis la signature des traités de Westphalie en 1648, il servait le roi d’Espagne contre la France.

Jean-Louis d’Erlach (Berne 1595-Brisach 26 janvier 1650), issu d’une illustre famille suisse, avait fait ses premières armes au tout début de la guerre de Trente Ans (bataille de la Montagne Blanche, en Bohême, en 1619). D’abord lieutenant-colonel des gardes de Gustave-Adolphe, roi de Suède, Erlach était passé au service du duc Bernhard de Saxe-Weimar (v. note [7], lettre 27) qui le nomma gouverneur de Brisach (1632). Après la mort du duc (1639), Erlach avait pris la tête de son armée (les Weimariens) pour se mettre au service des intérêts français. En particulier, au moment le plus crucial de la première Fronde, quand Turenne voulut lancer les armées d’Allemagne au secours de Paris, Erlach et ses troupes s’opposèrent à lui avec succès ; mais la banqueroute des finances royales entraîna peu à peu la désertion des Weimariens. Après avoir engagé sa fortune pour payer ses soldats, Erlach menaça de démissionner. Les quelques maigres avances consenties par Mazarin n’ayant pu suffire à préserver son armée de la pénurie, Erlach, dépité, se retira dans son gouvernement de Brisach après le siège de Cambrai (juillet 1649). Le bâton de maréchal de France lui fut accordé le 23 janvier 1650, mais il mourut trois jours après, sans l’avoir reçu.

6.

« tout bien pesé et tout compte fait ».

7.

« Dieu fasse que cette bonne souveraine ait désormais meilleur jugement ».

8.

« Vous connaissez la main et l’esprit [l’écriture et l’identité du signataire]. » Cette souscription latine sans signature invitait le destinataire à identifier l’expéditeur en le mettant assez naïvement à l’abri d’une possible censure.

a.

Ms BnF no 9357, fo 47, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ en la place de l’Herberie/ À Lyon », au revers, de la main de Charles Spon : « 1649./ Paris du 23 mars./ Lyon le 1er avril./ Riposta/ Adi 2 avril. » ; Triaire no clxx (pages 674‑675), c’est la dernière des lettres publiées par P.T ; Jestaz no 1 bis (tome i, pages 420‑421).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 23 mars 1649.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0168
(Consulté le 26.10.2020)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.