L. 803.  >
À André Falconet,
le 16 décembre 1664

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Monsieur, [a][1]

Je vous mandai hier tout ce que je savais en vous envoyant une lettre de mon Carolus [2] pour le P. Compain, jésuite. [1][3] Ce Carolus vous baise les mains, et vous remercie avec moi de votre affection et de toute la peine que nous vous donnons. M. Anisson [4] m’a mandé que lui et M. Boissat [5] sont prêts de s’accorder, et que pour cet effet il y a des arbitres nommés ; Dieu leur fasse la grâce d’être bientôt contents et bons amis. Il y a dans le procès toujours de l’obstination et manque de charité, est autem caritas vestis illa nuptialis quæ fecit hominem Christianum ; [2][6] mais de malheur, la charité d’aujourd’hui n’est plus guère échauffée, elle n’est plus tantôt réduite qu’à la besace des moines. [7]

La santé de la reine [8] n’est point encore assurée. L’on murmure du vin émétique ; [9] peut-être que les empiriques [10] de la cour et les rabins de Tertullien [11] en font courir le bruit pour tâcher de donner quelque vogue à leur poison qui a tant tué de monde. Multa dicuntur de eius morbo qua nesciuntur, et de quorum veritate summo iure ambigitur : o infelices principes qui sua bona minus intelligunt ! Infeliciores qui sua mala non sentiunt[3] La reine mère [12] est une fort bonne femme, laquelle a de fort bonnes intentions, mais elle n’a point assez de crédit pour les faire valoir. Le roi [13] a fait mettre dans la Bastille [14] M. de Vardes, [15] on ne sait point le sujet, on dit que c’est à cause de M. Fouquet ; [16] mais apparemment, c’est le prétexte de quelque autre chose. [4] On tient ici M. Berryer [17] perdu pour une fausseté qu’il avait produite en la Chambre de justice [18] contre M. Fouquet. Sa principale partie est M. Pussort de Fanan, [19] ci-devant conseiller du Grand Conseil et de la Chambre de justice, aujourd’hui conseiller d’État ordinaire, et oncle de M. Colbert. [5][20] L’affaire de M. Fouquet tire à sa fin et sera jugée dans peu de jours. On espère et on craint, ce sont les deux écueils de la vie humaine.

Le 14e de décembre. J’ai vu M. le nonce [21] ce matin, et Monsieur votre frère [22] qui dit qu’il est las de prendre des médecines ; il est vrai que son corps n’en a pas grand besoin, il n’est que mélancolique. [23] M. l’abbé de Rivalte vous baise les mains. J’ai vu aussi M. le comte de Louvigny, [24] sur un billet que M. de Saint-Laurent [25] m’écrivit hier. C’est un brave seigneur que j’honore fort, il n’est pas fort malade, son mal est plutôt la langueur et la vieillesse que la maladie ; j’en aurai soin et j’espère que tout ira bien. [6] On dit que M. Berryer est devenu fou et qu’il a perdu l’esprit de la peur qu’il a que M. Colbert ne le fasse pendre ; d’autres disent que tout cela n’est que feinte. M. Rainssant [26] n’avance guère, sa fièvre est fort diminuée et l’enflure œdémateuse continue. L’hiver est fort contraire aux vieilles gens et aux malades, et même aux convalescents, quorum vires ab acuto vel contumaci morbo sunt afflictæ, vel attritæ et prostratæ[7] Il n’est pas même jusqu’au bonhomme Cicéron [27] qui ne l’ait dit, in Epistolis ad familiares : ψυχρος δε λεπτω χρωτι πολεμιωτατον, inquit Euripides, cui tu quantum credas nescio, ego certe singulos eius versus singula testimonia puto[8][28] On parle ici d’un nouveau livre latin d’emblèmes, imprimé à Bruxelles, [29] fait par un auteur nommé Milliarez, fils d’un Espagnol. [9] On m’a dit aujourd’hui que M. le lieutenant civil en avait fait saisir une balle à la douane. On dit que ce livre est de politique, peut-être qu’il y a dedans quelque chose contre les intérêts et les prétentions de la France. On imprime en Hollande un livre qui sera beau et curieux, ce sont les Mémoires de M. le maréchal de Bassompierre[10][30] On dit que l’empereur [31] envoie par la Franche-Comté [32] des bonnes troupes au Milanais, [33] afin qu’elles en demeurent saisies en cas que le roi d’Espagne [34] meure bientôt, à quoi il y a grande apparence. On est tout de bon à la fin du procès de M. Fouquet, on a commencé à délibérer. M. d’Ormesson, [35] premier rapporteur et maître des requêtes, a dit son avis et après de belles choses, a conclu à un bannissement perpétuel et à la confiscation de tous ses biens. C’est à présent à l’autre rapporteur, qui est M. de Sainte-Hélène, [36] conseiller de Rouen, [37] à dire le sien. [11] Male habet regina parens ex suo carcinomate mammoso ; habuit consilium privatum trium archiatrorum, cum quatuor chirurgis famosis, ex quorum relatione conclusum fuit morbum esse ανιατον, et in sola cicuta levationis spem esse repositam, id < est > in medicamento quadantenus anodine et emolliente, quod in tanto affectu est ficulneum auxilium[12][38][39][40] M. Rainssant est fort abattu, à peine peut-il se tenir dans son lit et y bien étendre ses jambes ; præterea laborat quadam inexplebili siti, sic itur ad astra[13][41]

Un de nos bourgeois fort homme de bien, nommé M. Poignant, [42] a été mis à la Bastille [43] pour avoir parlé de la suppression des rentes de l’Hôtel de Ville ; [44] et Mme de La Trousse a reçu défense d’aller à l’Hôtel de Ville et à toute autre assemblée, sur peine de punition corporelle, pour la même cause. On dit que le roi a renvoyé quérir sa déclaration pour les rentes, mais on ne sait si c’est pour y ajouter ou diminuer. La Chambre de justice a donné commission au présidial de Beauvais [45] de faire le procès au receveur de tailles de Gisors, [46] nommé Lempereur, [47] ce qui a été fait. Ils l’ont condamné à être pendu et étranglé, il y a appel, pour lequel il fut hier amené en cette ville. Il est de Paris et a ici plusieurs parents qui le pourront sauver. Son crime est de plusieurs voleries publiques. [14] La jeune reine ne se porte pas encore bien, il y a trois mois qu’elle est malade et n’avait que la fièvre tierce. [48] Le simple bourgeois est mieux traité que cela, sanctius apud Oceanum vivitur[15][49] Monsieur votre frère m’a dit aujourd’hui qu’il a les pieds enflés, mais il n’a guère envie de se purger[50] Je salue avec toute cordialité MM. Troisdames, Spon et Garnier, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 16e de décembre 1664.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 16 décembre 1664

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(Consulté le 16.10.2019)