L. 804.  >
À André Falconet,
le 25 décembre 1664

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Monsieur, [a][1]

Ce 21e de décembre 1664. > Il y en a qui prétendent que la tumeur de la reine [2] à la mamelle gauche n’est pas dangereuse. Je voudrais qu’ils en fussent assurés, mais je ne le crois pas. On a fait venir un prêtre de près d’Orléans [3] qui, avec ses secrets et ses emplâtres, promettait miracles ; [1][4] mais Dieu fait ses grands miracles tout seul, encore n’arrivent-ils que rarement ; [5] tout le monde est sujet aux lois de la nature, grands et petits. On ne fait plus d’état des rabins de la cour, leurs secrets sont éventés, leur fait n’est que cabale et imposture. On dit que M. Fouquet [6] est sauvé et que, de 22 juges, il n’y en a eu que neuf à la mort, les 13 autres au bannissement et à la confiscation de ses biens. [2] On en donne le premier honneur à celui qui a parlé le premier, qui était le premier rapporteur, M. d’Ormesson, [7] qui est un homme d’une intégrité parfaite, et le second à M. de Roquesante, [3][8] conseiller de Provence. [9] Ils ont dit que M. Fouquet n’avait qu’obéi au cardinal Mazarin, qui avait reçu du roi l’ordre et la puissance de commander ; que pour tout le mal qui avait été fait, il s’en fallait prendre au Mazarin, qui avait été un grand larron, qui méritait qu’on lui fît son procès, d’être déterré et ses biens confisqués au roi ; et je suis fort de cet avis. Dieu bénisse de si honnêtes gens, je voudrais que le roi [10] fît l’un ou l’autre chancelier de France pour leur noble et courageuse opinion ; aussi bien, M. Séguier [11] n’en peut plus. On travaille au procès de M. Lempereur, [12] receveur des tailles de Gisors, [13] 700 témoins ont déposé contre lui. Il a plus de 80 000 livres de bien ; le roi en avait donné la confiscation à M. le comte de Saint-Aignan, [14] mais il l’a révoqué en disant que, etc. [4] Quand je saurai le reste, je vous le manderai volontiers.

Ce 23e de décembre 1664. > On s’attendait à la cour que, par le crédit de M. Colbert, [15] sa partie, M. Fouquet, [16] serait condamnée à mort ; ce qui aurait été infailliblement exécuté sans espérance d’aucune grâce ; verum fati lege quæ regit orbem terrarum, vel potius, ut christiane dicam, tacendo fatum ne putes mihi esse cor fatuum[5] Dieu lui a fait grâce et ainsi, il n’a été qu’exilé. Sic placuit Superis[6] On dit que quatre jours avant son jugement, Mme Fouquet, [17] la mère, fut visiter la reine mère qui lui répondit : Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez en faveur de M. Fouquet car du côté du roi, il n’y a rien à espérer. Les deux dames Fouquet, mère et bru, [18] ont reçu commandement du roi de sortir de Paris et de se retirer à Montluçon en Bourbonnais. [7][19] On dit que les mousquetaires [20] sont commandés pour partir demain et mener M. Fouquet à Pignerol. [21] Musa, locum agnoscis, etc. Quamdiu vere sit hæsurus illic, apud nos arcanum est, soli Deo et regi cognitum est tantum negotium[8][22] Nous aurons bientôt un bon livre fait par un janséniste touchant les prétendues opinions des jésuites, tant sur leur morale que sur les droits du roi. On imprime ici en grand in‑4o un bel Abrégé de l’histoire de France fait par M. Mézeray. [9][23] Le marquis de Charost [24] et sa femme, [25] fille du premier lit de M. Fouquet, ont ordre de se retirer à Ancenis, [10][26] M. Bailly, [27] avocat général au Grand Conseil, à Saint-Thierry son abbaye, [28] les deux frères de M. Fouquet en d’autres lieux. [11][29][30] On voit ici, sur les quatre heures du matin, une comète [31] entre le levant et le midi, beaucoup de gens se lèvent la nuit pour la voir. Ce n’est qu’une bagatelle en l’air qui fera parler les astrologues [32] et leur fera dire des sottises à leur ordinaire. Je crois qu’elle ne produira aucun bien si elle ne fait diminuer la taille [33] et tant d’autres impôts [34] que le Mazarin a faits à son profit et à notre perte. [12] On dit que le roi est fâché contre ceux qui n’ont point condamné à mort M. Fouquet ; mais il n’y a pas d’apparence car, outre qu’il a l’esprit doux et qu’il n’est point du tout sanguinaire, c’est qu’il l’eût fait condamner s’il eût voulu ; il avait même dit qu’il ne se voulait pas mêler de ce procès-là, et il a tenu sa parole. [13]

Ce 25e de décembre 1664. > Je vous ai adressé une lettre de mon Carolus [35] pour le R.P. Compain, [36] auquel je baise les mains ; Carolus en fait autant pour vous. J’ai vu l’écrit de votre M. Robert, [37] que je vous renvoie, il est autant extravagant que son auteur. Outre l’ignorance crasse et les fautes qui y sont, je n’y entends rien non plus qu’à l’original qui est venu de Rome. Sunt isthæc deliria morientis sæculi[14] nous n’y avons rien répondu que par énigmes ou soupçons in re fœda et pudenda[15] Tout y est douteux de part et d’autre, nous n’y avons répondu que pour contenter M. le nonce ; [38] encore n’avons-nous pas tout dit. Monsieur votre frère, [39] qui se porte assez bien, m’a dit qu’il vous en avait envoyé une copie. Votre M. Robert est ce bonhomme qui donnait du vin d’absinthe [40] pour guérir l’hydropisie ; [41] ne vous fâchez pas, M. Rainssant [42] en a pris aussi. Pensez-vous qu’il n’y ait des médecins charlatans [43] qu’à Lyon, et hic, et alibi, et ubique terrarum venditur piper ? [16][44] M. Piètre [45] a 56 ans et je ne sais s’il aura d’autres enfants, il est valétudinaire et sa femme n’est guère loin de 50 ans.

M. Fouquet [46] est jugé. Le roi a converti l’arrêt de bannissement en prison perpétuelle, et utinam non degeneret εις της θανατον, [17] car quand on est entre quatre murailles, on ne mange pas ce qu’on veut et on mange quelquefois plus qu’on ne veut ; et de plus, Pignerol [47] produit des truffes [48] et des champignons, [49] on y mêle quelquefois de dangereuses sauces pour nos Français quand elles sont apprêtées par des Italiens. [18][50] Ce qui est de bon est que le roi n’a jamais fait empoisonner personne et qu’il a l’âme droite et généreuse, mais en pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité ? J’ai vu ce quatrain de Nostradamus, [51] il est ici commun ; ce poète était fou, mais M. de Roquesante [52] est bien sage :

Nostra damus quum verba damus, nam fallere nostrum est.
Et quum verba damus, nil nisi nostra damus
[19]

Au moins il a menti pour M. Fouquet. Gardons-nous de tels prophètes ; pour n’être point trompé, il ne faut croire ni révélation, ni apparition, ni miracle, [53] ni prophétie, encore moins les songes, les énigmes, etc. Je vous baise très humblement les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 25e de décembre 1664.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 25 décembre 1664

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(Consulté le 19.10.2019)