L. latine 62.  >
À Johannes Antonides Vander Linden,
le 3 novembre 1656

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[Ms BIU Santé 2007, fo 47 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johannes Antonides Vander Linden, docteur en médecine et professeur à Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu vos deux lettres, avec celle de M. Van Hoorne, [2] par le postier Hollandais. À vrai dire, je vous ai écrit le 7e de juillet passé, et vous ai envoyé une bien grande lettre, longue de trois pages ; je suis affligé qu’elle ne vous ait pas été rendue. Une seule chose me console pourtant, c’est que si vous ne l’avez toujours pas reçue, je puis vous la renvoyer en la prenant dans mes brouillons, [1] afin que vous y voyiez ce que je pensais alors de faire imprimer mes manuscrits de Caspar Hofmann par votre Elsevier ; [3][4] j’en reste toujours à cette opinion et m’y tiens. Je ne suis plus dans l’impatience de vos Selecta medica ; mais dès que j’en aurai le loisir, un affectueux désir de les feuilleter me brûlle vivement, et même de les lire de bout en bout ; non pas pour les dénigrer (loin de moi une telle intention), mais pour y apprendre, et en sortir meilleur et plus savant. [2][5] Je vous remercie beaucoup des quatre exemplaires que vous en avez envoyés : vous m’avez destiné le premier ; le deuxième à mon fils aîné Robert, que voilà docteur en médecine depuis sept ans ; [65] le troisième à notre Riolan qui, quand je lui fis part de votre générosité, me répondit sur-le-champ qu’il le lirait tout entier dès qu’Hygie lui aura été favorable, elle qui est la grande déesse des vieillards infirmes. [7][8] Vous avez dédié le quatrième au très distingué M. René Moreau ; mais hélas, cet homme illustre et digne de l’immortalité a subi l’imparable loi du destin. [9] Une âpre douleur m’interdit d’en écrire plus sur sa mort ; mais je vous écrirai malgré tout que le mardi 17e d’octobre 1656, cet homme qu’on n’a jamais assez loué, et qui fut jadis mon très honoré précepteur, s’en est allé dans le commun séjour, unde negant reddire quemquam[3][10] Puisque la mort s’en est mêlée, vous avez remis ce quatrième exemplaire à ma décision ; si vous voulez bien, je le remettrai à mon second fils, Charles Patin, qui vient d’être reçu docteur en médecine ; [11] sinon, écrivez-moi pour me mander à qui vous voudrez qu’un si beau cadeau soit offert. Le très distingué M. Dupuy obtiendra aujourd’hui la charge et dignité de bibliothécaire royal ; [12] M. Le Bignon, avocat du roi au Parlement de Paris, est le grand-maître de la bibliothèque ; [13] il est le très digne fils de Jérôme Le Bignon, homme incomparable qui mourut récemment. [14] Tous deux (j’entends Dupuy et Bignon) sont mes amis, et j’espère qu’ils accueilleront favorablement tout ce que je leur demanderai de votre part au nom du profit et du bien public. Notre Naudé, [15] qui fut jadis mon très cher et très fidèle ami pendant 34 ans, n’a jamais obtenu la dignité de bibliothécaire royal (qu’il a pourtant vraiment méritée au plus haut point). Après avoir achevé ses études de médecine, mais ayant en quelque façon une profonde aversion pour l’exercice de ce métier, il s’en alla en Italie ; à son retour, il a publié un petit livre en français, en faveur de ceux qu’on a publiquement décriés parce qu’on les soupçonnait du crime infâme de magie, bien qu’ils eussent jadis été d’éminents et remarquables personnages, et même les premiers de leur siècle par leur omniscience ; [4][16] j’adhère pourtant aisément à l’idée que ce crime est une pure fiction et une futile dérision de l’intelligence humaine. Quatre ans plus tard, vers 1630 ou au début de l’année suivante, il est reparti en Italie avec le cardinal Francesco Bagni, homme de très grand pouvoir dans la Curie romaine, auprès de qui il assura la double fonction de secrétaire et de bibliothécaire, jusqu’à la mort de son patron qui survint en 1641. Ensuite, il passa au service d’un autre cardinal, Antonio Barberini, neveu par son père du pape Urbain viii[17][18][19] Vers la fin de 1642, Naudé est enfin revenu en France ; peu après, Armand, cardinal de Richelieu, et le roi Louis xiii étant morts, [20][21] le roi était un enfant de quatre ans et Anne d’Autriche était reine régente ; [22][23] Jules Mazarin, cardinal italien profondément imprégné par les procédés du rusé Florentinus ou d’Épicharme de Sicile, son ancien compatriote, [5][24][25][26] a employé ces dons pour acquérir beaucoup de pouvoir et d’influence, et sans s’emparer du trône tout-puissant, ou de la reine elle-même, il a pris la haute main sur l’administration du royaume de France et en est devenu le principal ministre. Il entreprit alors de fonder une bibliothèque publique et en confia la direction à notre Naudé jusqu’à l’an 1652 ; son maître ayant alors dû s’absenter, [6][27] Naudé s’est rendu auprès de la reine Christine de Suède. [28] Comme il revenait de là-bas l’année suivante, avant d’avoir pu arriver à Paris, saisi d’une fièvre lente, cet homme très vertueux et mon exceptionnel ami a fini ses jours à Abbeville, en Flandre française. [29] Il a donc été bibliothécaire du cardinal Mazarin pendant neuf ans ; [Ms BIU Santé 2007, fo 48 ro | LAT | IMG] mais jamais il n’a été grand-maître de la Bibliothèque royale, ce qui chez nous est une très haute charge, qu’on confie à des hommes fort éminents, payés sur les deniers royaux ; j’aurais tant souhaité que notre Naudé en fût titulaire pendant de nombreuses années. Mais après avoir fait ces digressions en l’honneur de notre ami, revertamur ergo à diverticulo in viam : [7][30] si vous désirez quelque chose de cette Bibliothèque royale, [31] écrivez-moi pour que j’aille trouver ses conservateurs et directeur ; je ferai tout mon possible pour obtenir d’eux ce qui vous sera utile, ou du moins, y appliquerai-je toutes mes forces. Pour la requête que vous m’écrivez, je rencontrerai sans tarder ce très distingué Dupuy, lui parlerai de votre projet de donner une nouvelle édition d’Arétée et lui demanderai s’il accepte de vous prêter main-forte. [8][32][33] Je ne voudrais pas que votre Johannes Elsevier fût tenu à l’écart de cette affaire, car Dupuy le connaît fort bien et a grand pouvoir sur lui ; vous veillerez donc à cela et y réfléchirez bien. Pour ce fils que vous devez faire venir ici, [34] puissiez-vous prendre une si heureuse décision et que je le voie enfin. Si vous aviez reçu ma lettre écrite au mois de juillet, vous auriez connu les conditions auxquelles je voudrais traiter avec Elsevier pour publier les manuscrits du très distingué M. Hofmann. Avec notre Riolan, je salue MM. les très distingués Vorst et Van Hoorne. [35]

J’en viens à votre seconde lettre. Je me réjouis que vous ayez enfin reçu mon Carpi sur Mondini, [9][36][37] et Dieu veuille que la lettre que je vous ai écrite au mois de juillet vous soit enfin rendue ; j’ai pourtant des doutes et n’oserais être affirmatif sur le jour où je l’ai écrite. Quoi qu’il en soit, ce même mois de juillet, je vous ai écrit deux lettres, l’une courte, mais l’autre plus longue, [10] où il y avait beaucoup de choses sur l’édition des manuscrits du très distingué M. Hofmann. Surtout, je vous y annonçais ce Celse que j’espère obtenir sous peu de notre Riolan, pour vous l’envoyer aussitôt : il contient les corrections de certains hommes illustres, mais en particulier de Scaliger, et d’autres éminentissimes médecins. [38][39] En parlant de l’obtenir de notre Riolan, je vous ai écrit ces mots : Nosti mores senum, verè morosi sunt : sed Medicum agam επικαιροτατον, idoneum tempus tempus captabo, fandi tempora et molles aditus investigabo, isque repetis in rem vestram sapienter utar. Hofmanni Theophrastum quod accepit vir clarissimus vester Vorstius, etc. [11] Dieu veuille que vous ayez enfin reçu cette lettre ; sinon je vous la réadresserai. Je verrai notre Riolan ces prochains jours et lui remettrai en mémoire ce Celse qu’il m’a promis. Quand les Epistolæ de Saumaise, qu’on imprime chez vous, seront-elles publiées ? [12][40] J’ai jadis vénéré leur auteur comme une grande étoile et ses lettres m’ont rendu amour pour amour. Je me rappelle aussi avoir eu ici quelquefois avec lui des conversations très agréables et débordantes d’affection mutuelle : ô le doux souvenir de ces très plaisants colloques ! ô l’homme incomparable que c’était ! ô destin cruel, dont l’âpreté n’épargne personne ! mais je m’arrête là. Portez-vous bien, très sage Monsieur, et continuez de m’aimer comme vous faites.

Votre Guy Patin de tout cœur.

De Paris, ce vendredi 3e jour de novembre 1656.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johannes Antonides Vander Linden, le 3 novembre 1656

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(Consulté le 20.10.2019)