À Claude II Belin, le 7 novembre 1659, note 13.
Note [13]

Antonio Possevino (en français Possevin ; Mantoue 1534-Ferrare 1611), entré chez les jésuites en 1559, contribua grandement à l’établissement de la Compagnie dans le Piémont et dans le sud de la France ; puis il joua un rôle éminent dans les affaires diplomatiques du pape, en Pologne, en Russie et en France. Il a laissé plusieurs ouvrages témoignant de sa grande érudition.

Son Iudicium de Desiderio Easmo Roterodamo [Jugement sur Désiré Érasme de Rotterdam] est dans le livre i, chapitre xx, pages 91‑93, de la Antonii Possevini Societatis Iesu Bibliotheca selecta qua agitur de Ratione studiorum in Historia, in Disciplinis, in Salute omnium procuranda [Bibliothèque choisie d’Antonio Possevino, de la Compagnie de Jésus, qui traite de l’Organisation des études menées en histoire, en sciences et en vue de pourvoir au salut de tous] (Rome, Imprimerie apostolique du Vatican, 1593, in‑fo de 147 pages), qui commence par ces avis accablants :

Primum dicam, quisnam fuerit Erasmus, deinde cur in varios errores deciderit, postremo quam merito damnatus sit. Hoc enim et oculis novorum Arianorum aperiendis, qui ad eum provocant, fortassis proderit ; et aliis, ne plus nimio fide ei adhibeatur, retegendis conducet ; qui quoniam neque solidis Theologiæ fundamentis nixi sunt, nec ulla auctoritate publica muniti, censores esse voluerunt Ecclesiæ, merito ab ea ipsa explosi sunt, ac tanquam vapor fumi evanerunt.

Erasmus igitur Batavus, ex parocho civitatis Goudanæ Roterodamo oppido vicinæ genitus est, qui eum ex famula suscepit ; quam prægnantem, quo crimen cælaretur, in proximam civitatem ablegavit : natus est autem anno superioris sæculi sexagesimo nono, obijt huius trigesimo sexto, Basileæ. Adolescens Ecclesiasticæ disciplinæ se dedens, professus est monasticen Canonicorum B. Augustini Regularium in monasterio Stein, prope eamdem Goudam, Bataviæ oppidum. Novennio post sacris initiatus, et votorum susceptorum pertæsus, monachatum deseruit, vagusque per Europæ Academias obambulans, cum æstu humanæ gloriæ ferveret, ingenioque et memoria abundaret, plurima concepit, quæ quoniam unus ipse concoquere non poterat, nec vero iudicium aliorum adhibebat ad limam suorum scriptorum, quanto plures edidit libros, tanto crebriores cumulavit errores, maior futurus (ut Iulius Cæsar Scaliger scite dixit) si minor esse voluisset.

[Je dirai d’abord qui fut Érasme, ensuite pourquoi il est tombé dans diverses erreurs, et enfin à quel point il a mérité d’être condamné. Cela pourra servir à ouvrir les yeux des nouveaux ariens {a} qui s’en réfèrent à lui ; et à dautres, afin qu’ils ne lui accordent pas une confiance excessive et qu’il ne leur serve pas de caution. Ceux-là, sans s’appuyer sur de solides bases théologiques ni être pouvus de la moindre autorité reconnnue, ont voulu être les censeurs de l’Église, dont ils ont bien mérité d’être exlcus, puis se sont dispersés comme volutes de fumée.

Érasme est batave, natif d’une paroisse de la cité de Gouda, voisine de Rotterdam ; il y a été engendré par une servante qui, étant enceinte, s’en est allée dans une ville du voisinage en vue de cacher sa faute. Il vint au monde en la 69 e année du siècle précédent et mourut à Bâle en la 36e du nôtre. Se dédiant à l’apprentissage ecclésiastique, il entra au monastère des chanoines réguliers de saint Augustin à Stein, ville de Hollande proche de Gouda. {b} Neuf ans après son ordination, las des vœux qu’il avait prononcés, il abandonna l’état monastique et se mit à errer par les universités d’Europe. Furieusement enflammé par la gloire humaine, et doué d’une intelligence et d’une mémoire remarquables, il a accumulé une abondance de connaissances qu’il était à lui tout seul incapable de bien digérer, et il ne prenait pas en compte le jugement des autres pour amender ses propres écrits. Autant il a publié de livres, autant il a accumulé et rabâché d’erreurs : il eût été plus grand s’il eût bien voulu être plus petit (comme l’a finement dit Jules-César Scaliger)]. {c}


  1. V. note [15], lettre 300.

  2. V. note [42], lettre 324, pour les chanoines de saint Augustin ; Stein est une ancienne commune néerlandaise où se situait le klooster Emmaüs [monastère Emmaüs], elle appartient aujourd’hui à la ville de Reeuwijk.

  3. Une note marginale renvoie au passage des Exoticæ exercitationes [Essais publics] de Scaliger contre Jérôme Cardan (Paris, 1557) qui est cité dans la note [38] du Borboniana 8 manuscrit : il y accuse Érasme de ne rien connaître à l’histoire naturelle, mais n’y tient pas le propos que lui prêtait Possevino, lequel n’avait décidément que du mépris pour un géant du xvie s. dont la gloire a de très loin surpassé la sienne.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 7 novembre 1659, note 13.

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(Consulté le 25/06/2024)

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