Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Bornoniana 4 manuscrit, note 18.
Note [18]

« “ Aussi disait-il souvent dans la suite que, dans tout le monde, il ne connaissait qu’un homme et une femme qui, à la religion près, fussent dignes de régner, et à qui il voulût faire part des grands projets qu’il méditait, qui étaient le roi de Navarre et la reine d’Angleterre. ” Voyez de Thou, 2e partie sur Henri iii, page 47. »

Cet article du Borboniana résume le long passage que Jacques-Auguste i de Thou a consacré à cette affaire dans son Histoire universelle (livre lxxxii, règne de Henri iii, année 1585). Dans l’édition latine citée (Genève, 1620), il occupe les pages 44 (repères C-D) à 48 (repère C). Dans Thou fr (volume 9), le récit est scindé en trois parties : 1. Sentence d’excommunication contre le roi de Navarre et le prince de Condé (pages 368‑374) ; 2. Le roi empêche l’exécution de cette bulle (pages 374‑379) ; 3. Réponse du roi de Navarre à la bulle du pape (pages 376‑379).

De 1569 à 1588, le prince de Condé était Henri ier de Bourbon (1552-1588), fils du prince Louis ier (v. note [16], lettre 128), père du prince Henri ii (v. note [8], lettre 23), et grand-père de Louis ii (le Grand Condé, omniprésent dans la correspondance de Guy Patin, v. note [13], lettre 55). V. note [65] du Borboniana 7 manuscrit pour les circonstances tragiques et obscures de la mort du premier prince de Condé. En tant que premier chef du parti calviniste, il avait été condamné à la décapitation après la conjuration d’Amboise (1560, v. note [13], lettre 113), mais la mort du roi François ii lui permit d’être aministié de justesse.

Il était cousin germain et principal rival politique du roi Henri iii de Navarre (régnant depuis 1572), le futur roi de France Henri iv (1589). Élevé dans le calvinisme, le prince de Condé s’était brièvement converti à la religion romaine après la Saint-Barthélemy (1572, v. note [30], lettre 211). Quant à lui, le roi de Navarre, baptisé catholique à la naissance (1553), était devenu calviniste vers 1570, sous l’influence de sa mère, Jeanne d’Albret ; revenu au catholicisme en 1572, après son mariage avec Marguerite de France (plus tard surnommée la reine Margot) et la Saint-Barthélemy, il avait de nouveau adopté le protestantisme en 1576. Il redevint définitivement catholique en 1593.

Publiée à Rome le 21 septembre 1585, la bulle du pape Sixte v (v. supra note [10]) excommuniait ces deux princes protestants qui avaient eu un passé catholique (Thou fr, pages 370‑371) :

« Ce considéré et vu la notoriété de ces faits, dont Sa Sainteté était pleinement informée, pour châtier cette race impie, fils illégitimes de l’illustre Maison des Bourbons, elle proscrivait le roi de Navarre et le prince de Condé comme hérétiques, relaps, fauteurs d’hérétiques, et ennemis de Dieu et de la religion. Déclarait le roi de Navarre déchu de tous ses droits sur cette partie du royaume de Navarre sur laquelle il avait des prétentions, même sur la partie dont il était en possession, aussi bien que sur la principauté de Béarn. Ajoutait qu’en vertu de cet arrêt, ce prince, conjointement avec le prince de Condé, et leurs successeurs, devaient être regardés dès ce moment et pour toujours comme privés de tous les droits et privilèges attachés à leur rang, et indignes, eux et leurs descendants, de posséder jamais aucune principauté et, en particulier, de succéder à la couronne de France. Déclarait en conséquence tous leurs sujets absous du serment de fidélité qu’ils leur avaient jurée. Exhortait le roi très-chrétien, en vertu du serment qu’il avait fait à son sacre, d’extirper toutes les hérésies de son État et de veiller surtout à ce que cette sentence fût mise à exécution. Et mandait à tous les archevêques et évêques du royaume de faire publier cette bulle dans leurs diocèses aussitôt que les exemplaires leur en auraient été remis. »

Le roi Henri iii refusa de recevoir une bulle qui pouvait sérieusement compromettre sa succession, et il en résulta une grave crise politique entre le Saint-Siège et la France. Le roi de Navarre ne resta pas silencieux (Thou fr, pages 376‑378) :

« Il trouva jusqu’en Italie des gens attachés à sa personne qui, étant persuadés que les intérêts de la France dépendaient de la gloire et de la conservation de ce prince, résolurent de le venger. On vit donc, affiché contre les statues de Pasquin et de Marforio, {a} et dans les lieux les plus fréquentés de Rome, un écrit par lequel ce prince protestait contre la sentence prononcée contre lui par Sixte v, soi-disant pape de Rome ; s’inscrivant en faux contre les articles qu’elle contenait, et en appelant, comme d’abus, au tribunal de la Cour des pairs, à la tête desquels sa naissance l’avait placé. À l’égard du crime d’hérésie, qu’on lui imputait à faux, il disait qu’en cela, sauf le respect dû à Sa Sainteté, Monsieur Sixte, soi-disant pape, avait à tort et malicieusement menti ; déclarant qu’il le tenait lui-même pour hérétique, comme il s’offrait de le prouver dans un concile libre et assemblé légitimement ; et que s’il refusait de s’y soumettre, comme il y était obligé par ses propres lois, il ne voulait plus le regarder que comme un excommunié et un antéchrist, lui dénonçant en cette qualité une guerre mortelle et irréconciliable. Cependant, {b} il protestait de nullité contre cet acte, sauf le droit d’exiger, tant de lui que de ses successeurs, une satisfaction convenable pour l’affront qu’il venait de faire à sa personne et à la majesté royale. […]

Dans le même temps, c’est-à-dire le 6e de novembre, le prince de Condé fit afficher à Rome un pareil écrit sous son nom. […] Pour ce qui est du pape, après avoir fait faire toutes les recherches imaginables pour tâcher de découvrir l’auteur de ces manifestes, il eut soin qu’on en supprimât tous les exemplaires. Du reste, il commença dès lors à bien augurer du succès que le roi de Navarre se promettait de ses desseins, puisqu’il avait été capable de vouloir se venger de si près, et à la face de Rome même, d’un outrage qu’il avait reçu de si loin, et avait pu trouver des ministres {c} assez hardis et assez fidèles pour exécuter une commission si délicate. Aussi disait-il souvent dans la suite que, dans tout le monde, il ne connaissait qu’un homme et une femme qui, à la religion près, fussent dignes de régner, et à qui il voulût faire part des grands projets qu’il méditait, qui étaient le roi de Navarre et la reine d’Angleterre. {d} Le marquis de Pisani m’a lui-même assuré que ce pape s’entretenant quelquefois avec lui des affaires de France, {e} il ne pouvait se lasser de faire l’éloge de la grandeur d’âme de ce prince, et de cette constance qui était à l’épreuve de tous les revers, ajoutant qu’il aurait été à souhaiter que le roi eût eu les mêmes qualités. {f} Aussi, quoi qu’on pût mettre en usage, il ne fut pas possible de l’engager à contribuer aux frais de la guerre qu’on lui avait déclarée. »


  1. V. note [5], lettre 127, pour ces deux statues que les satires (pasquils) des Romains faisaient dialoguer.

  2. En attendant.

  3. Intermédiaires.

  4. Mise en exergue du passage cité en latin par le Borboniana.

  5. Jean de Vivonne, seigneur de Saint-Gouart et marquis de Pisani (v. notule {e}, note [27] du Borboniana 10 manuscrit), a été pendant 11 ans ambassadeur de France à Rome.

    Le pape Sixte Quint eut tout le loisir de regretter sa maladresse : il mourut en 1590, un an après l’accession de Henri iv au trône de France.

  6. Henri iii, assassiné en 1589.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Bornoniana 4 manuscrit, note 18.

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(Consulté le 24/04/2024)

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