À Johann Daniel Horst, le 22 octobre 1660, note 4.
Note [4]

Guy Patin venait d’écrire presque mot pour mot ce qu’il allait dire à Charles Spon dans sa lettre du 7 janvier 1661 (3e paragraphe du passage daté du 20 décembre 1660).

Johann Daniel Horst lui avait transmis la feuille que Christophe Pillement, professeur de médecine à Pont-à-Mousson (mort en 1691) avait probablement écrite lui-même et publiée pour relater brièvement l’Observatio singularis Mussipontana. Fœtus, extra uterum, in abdomine retenti, tandemq. Lapidescentis. ciɔ iɔc lix [Observation singulière faite à Pont-à-Mousson. Fœtus retenu dans l’abdomen, hors de l’utérus, et finalement pétrifié. 1659] : {a}

Rem plane novam, et in tota Physiologia (quod sciam) hactenus inauditam, curiosæ nostrorum disceptationi repentina Mossipontanæ mulierculæ clades nuper obtulit quæ ut Academicorum ingenia non parum exercuit, sic vicinis in urbibus Medicorum opiniones judiciaque distraxit. Illa igitur mulier annum ætatis sexagesimum prætervecta, exili corpore, et exigua admodum statura, jampridem orbata conjuge (ex quo alias non semel prolem susceperat) sex prope lustris cælibem agebat vitam. At sexto Kalendarum Augusti, nescio quo abrepta impetu sese e superioris cubiculi fenestra in subjectam planitiem hora ante meridiem sexta egit præcipitem, cum vix ullum antea dedisset prævium aut phantasiæ, aut rationis aberrantis argumentum. Ex tam violento casu graviter saucia, duas circiter post horas extincta est. Sed quoniam, dum in vivis ageret, non raro apud Medicos conquesta fuerat, se lapideam utero gestare molem (sentiebat enim tribus infa umbilicum digitis pondus et per molestum et grave, ex quo et injussæ alvi dejectiones, et invitus plerumque urinæ fluxus, immo et ipsius ani procidentia sequebatur) placuit extispicionem totam diligentius indagare : Itaque Dominus Pillement, Medicæ Facultatis Decanus, ac Primarius in hac Alma Universitate Pontimussana Professor, de mortuæ cadaver secari jussit et resectis primum communibus abdominis integumentis, adactoque omentum usque scalpello, emersit illico moles, quæ quadrimi infantis capiti magnitudine nihil cederet. Totam hanc molem natura in orbem fere conglomeraverat, et durissimo involucro obtexerat, quod bubuli ventriculi tunicas colore referret et crassitie. Bajulæ mulieris corpori quinque firmissimis retinaculis cohærebat et quatuor quidem vincula ex totidem peritonæi lateribus orta, pendulam molem fulciebant, quintum vero eandem tenuioribus intestinis incumbentem, iisdem etiam tenacius annectebat ; sive id ad maiorem firmitatem ita natura providerat, sive inobservabili meatu chyli inde refluentis aliqua portio per arcanas lactearum valvulas posset ad larentis {b} fœtus alimentum derivari. Ubi primum tegmen illud duriusculum immissa removit novacula, stabulantem in medio fœtum facile deprehendimus decussatis in crucis formam brachiis, et utraque tibia communem aliis in utero situm retinente : Illa tamen eadem membra, nullis distinctæ intervallis, ita cum reliquo corpore coaluerant, ut inspicientium aciem oculosque propemodum subterfugerent : quamvis nec hanc, nec alias hujusce corpusculi partes ulla in re mancas aut mutilas ipsa formatrix vis reliquerit. Nam cerebri veram germanamque substantiam utraque tunica, et obducta insuper cranii compago eaque durissima coercebat : claudebantur etiam sub epigastro et hypogastro reliqua viscera, ad vitæ operationes necessaria, cor nempe, pulmo, jecur, ventriculus, lien, renes, diaphragma, fellis folliculus, vesica, intestina ; nec defuit etiam uterus suis quoque omnibus numeris absolutus, quoque uno indicio infantis sexus innotuit. Servatur etiamnum apud me integer in domestica pharmacopœia superfuso salis spiritu arcente putredinem.

Neque vero illud prætermissum oportuit, quod jam aliquatenus lapidescere cœperat, vultu præsertim in gypseam quandam duritiem abeunte, nec ultra eam magnitudinem excreverat, quam juxta consuetas naturæ leges semestris fœtus assequitur. Cœterum Uterus Mulieris, quæ intra abdominis latebras hocce prodigium complexa tot annis gestaverat, tam illæsus intactusque repertus est, quam qui maxime, nullo prorsus obductæ cicatricis vestigio.

[Le malheur qui a subitement frappé une femme de Pont-à-Mousson a récemment révélé un fait tout à fait nouveau et jusqu’ici inconnu (que je sache) en toute la physiologie. Étant donné qu’il a vivement remué les esprits des médecins de l’Université, il a aussi partagé les opinions et les jugements de ceux des villes avoisinantes. Cette femme, qui avait dépassé sa soixantième année d’âge, avait un corps menu et de fort petite taille ; ayant depuis longtemps perdu son mari (qui ne lui avait jamais donné d’enfant), elle avait vécu dans le veuvage pendant presque trente ans. Bien qu’elle n’eût jusque-là présenté aucun signe de dérangement mental, poussée par je ne sais quel élan, le 27 juillet à six heures du matin, elle s’est jetée au sol, tête la première, par la fenêtre d’une chambre haute. Grièvement blessée par une si rude chute, elle s’est éteinte au bout d’environ deux heures. Il a paru bon de diligenter une autopsie complète et très soigneuse parce que, de son vivant, elle s’était souvent plainte auprès des médecins de porter une masse pierreuse dans l’utérus : trois doigts sous l’ombilic, elle sentait une masse, à la fois gênante et pesante, qui lui provoquait des défécations et des mictions involontaires, et même un prolapsus anal. M. Pillement, doyen de la Faculté de médecine et premier professeur en l’auguste Université de Pont-à-Mousson, a donc ordonné l’ouverture de son cadavre. Une fois la paroi abdominale ouverte et le péritoine incisé au scalpel, une môle {c} a immédiatement surgi, dont la taille n’avait rien à envier à une tête d’enfant de quatre ans. La nature avait congloméré toute cette môle en une boule et l’avait enveloppée d’une membrane extrêmement dure qui rappelait, par sa couleur et son épaisseur, les tuniques d’une panse de bœuf. Elle s’attachait au corps de la défunte femme par cinq ligaments : quatre d’entre eux, tous nés du péritoine pariétal, {d} maintenaient la môle en suspension ; mais le cinquième, s’appuyant directement sur l’intestin grêle, l’attachait très solidement à lui. Ou bien la nature avait pourvu à cela pour assurer une plus grande stabilité au fœtus ; ou bien cette disposition lui permettait de tirer son alimentation d’un invisible orifice par où de secrètes valvules des vaisseaux lactés auraient fait refluer une partie du chyle. {e}. Quand, à l’aide d’un couteau, nous eûmes retiré cette première enveloppe assez dure, nous avons facilement distingué le fœtus qui siégeait au milieu de la môle, avec les bras repliés en croix et les deux jambes dans une position identique à celle qu’elles ont dans l’utérus gravide ; ces membres s’attachaient au reste du corps sans aucune discontinuité, à tel point que ni le regard, ni l’insertion d’une lame ne parvenaient presque à les en dissocier ; la force formatrice n’avait permis à aucune partie de ce petit corps de demeurer incomplète ou mutilée en quelque façon que ce fût. Sous l’assemblage des os du crâne, deux membranes très dures recouvraient la substance du cerveau dont l’apparence était véritable et authentique. Le reste des viscères nécessaires aux fonctions vitales étaient renfermés près de l’épigastre et de l’hypogastre : {f} cœur, poumons, foie, estomac, rate, reins, diaphragme, vésicule biliaire, vessie, intestins ; il n’y manquait pas même un utérus, complet en toutes ses parties, {g} seul indice permettant de connaître le sexe de l’enfant. Baigné dans de l’esprit-de-sel pour le préserver de la putréfaction, {h} je l’ai conservé chez moi, intact jusqu’à ce jour, dans mon armoire à pharmacie.

Il importe vraiment de ne pas omettre que le fœtus commençait à se pétrifier jusqu’à un certain point : il avait en grande partie acquis une dureté plâtreuse, mais sans aller jusqu’à défigurer la structure qui convient à un fœtus de six mois, conformément aux lois ordinaires de la nature. Autrement, on a trouvé un utérus absolument intact, sans la moindre trace de cicatrice, chez cette femme qui, enceinte pendant de si nombreuses années, avait porté ce prodige dans les replis de son abdomen].


  1. Cette narration a été réimprimée dans le livre d’Honoré-Marie Lauthier (pages 3‑8, v. supra note [2]) et, sous une forme probablement plus fidèle, dans la Resolutio [Réfutation] publiée par le gendre de Johann Daniel Horst, Lorenz Strauss (v. note [2], lettre 717), Darmstadt, 1661, pages 1‑3.

  2. Sic pour adjacentis.

  3. V. note [21], lettre 419.

  4. L’anatomie distingue le péritoine en pariétal, qui tapisse les parois internes de l’abdomen, et viscéral, qui enveloppe les organes (dits intrapéritonéaux) qu’il contient (foie, vésicule biliaire, rate, tube digestif).

  5. Lymphe nutritive, dérivée des aliments, émanant du tube digestif (v. note [26], lettre 152).

  6. Manière aujourd’hui délaissée de dire « dans le thorax » (près de l’épigastre, le haut du ventre) et « dans l’abdomen » (près de l’hypogastre, le bas du ventre).

  7. Corps, col, trompes.

  8. De l’eau salée très concentrée, pour mettre à profit les vertus conservatrices du sel commun (chlorure de sodium).

Cette admirable relation, claire et méticuleuse, convainc sans peine le lecteur moderne de la parfaite exactitude des faits rapportés. Tout ce qu’on peut lui reprocher est de n’avoir pas plus soigneusement identifié le cordon ombilical, avec une digression hasardeuse sur la nutrition du fœtus par du chyle obscurément dérivé de l’intestin grêle (avec l’excuse que les voies du chyle étaient alors une innovation contestée). Ce qui consterne le plus aujourd’hui est l’arrogante incrédulité de Patin envers tout ce qui pouvait semer le doute sur les dogmes qui lui semblaient irréfragables : soit ici l’impossibilité absolue d’une implantation du fœtus hors de l’utérus, c’est-à-dire d’une grossesse extra-utérine (v. note [9], lettre 662).

Le passage qui va de « pour votre feuille de l’Historia medica Mussipontana » [Quod spectat ad folium tuum Historiæ medicæ Mussipontanæ] à « la conception ne peut en effet se faire en dehors de l’utérus » [nec enim extra uterum fieri potest conceptio], un peu raccourci, forme les huit premières lignes du judicium [avis] de Guy Patin (daté du 22 octobre 1660) qui est imprimé à la page 19 du livre de Lorenz Strauss (v. supra notule {a}) ; v. note [3], lettre latine 167, pour la suite de cette lettre curieusement segmentée, et infra note [8], pour sa fin.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Daniel Horst, le 22 octobre 1660, note 4.

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(Consulté le 25/04/2024)

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