À Charles Spon, le 22 mars 1648
Note [26]

Le Discours sceptique sur le passage du chyle et sur le mouvement du cœur, où sont touchées quelques difficultés sur les opinions des veines lactées et de la circulation du sang (Leyde, Jean Maire, 1648, in‑12o, Medic@) est une longue lettre (154 pages) adressée à M. Du Prat (v. infra note [27]), docteur en médecine, signée S.S. (Samuel Sorbière), et datée de Leyde, le 15 octobre 1647. Le propos est annoncé au début :

« Vous avez souvent demandé que je vous fisse un sommaire des raisons que notre ami commun {a} apportait contre le passage du chyle par les veines lactées et contre la circulation du sang par les artères. […] mais je crains de ne pas satisfaire à votre attente, y ayant plusieurs belles raisons qui me peuvent être échappées de la mémoire, et même notre ami en ayant trouvé, depuis que je ne l’ai vu, quantité d’autres qui lui font suspendre son jugement sur cette matière. Je ne vous rapporterai donc pas les pensées qu’il a maintenant, mais les discours desquels il nous entretint un jour que M. de Martel et moi le visitâmes, et que nous le mîmes sur la question de la manière en laquelle se fait la nourriture des animaux. »


  1. Jean ii Riolan, qui n’est jamais nommé dans la lettre.

La découverte de la circulation du chyle et de la lymphe a été un grand débat médical du xviie s. : comme la circulation du sang, elle ébranla les convictions physiologiques erronées héritées de l’Antiquité.

  • La lymphe (du latin lympha, eau dans son acception poétique) est un fluide corporel. Mal caractérisée, elle était l’un des composants de la quatrième humeur qu’on appelait phlegme ou pituite, les trois autres étant le sang et les deux biles (jaune et noire). Furetière la définissait très vaguement comme une ensemble d’« humeurs aqueuses qui passent par les petits conduits du corps », en y caractérisant les lymphes amniotique (liquide dans lequel baigne le fœtus), salivaire ou pancréatique. En physiologie moderne, la lymphe proprement dite est à l’origine un filtrat de la partie liquide du sang (plasma) qui s’échappe des parties les plus ténues du compartiment sanguin (réseau capillaire) dans les tissus. Le liquide interstitiel ainsi formé, assimilable à l’« humide radical » de l’ancienne médecine (v. note [8], lettre 544), est collecté par les vaisseaux lymphatiques pour regagner lentement le centre du corps en passant par des relais qu’on appelle nœuds (ou ganglions) lymphatiques. Le liquide contenu dans les vaisseaux lymphatiques progresse sous l’effet de leur contraction propre, de celle des muscles qui les entourent dans les membres et de l’aspiration exercée par le cœur. Outre la nutrition et l’équilibre aqueux (hydrique) de l’organisme, tout ce circuit contribue aux défenses contre les agressions (traumatiques et infectieuses, notamment) : inflammation et immunité, dont les lymphocytes, littéralement « cellules de la lymphe », sont les agents principaux (mais on était loin d’en connaître l’existence au temps de Guy Patin).

  • Le Chyle, du grec khulos, suc, est aujourd’hui la lymphe spéciale qui émane du tube digestif. Elle joue un rôle essentiel dans la nutrition du corps. Dans l’intestin grêle, la digestion des aliments aboutit à la formation du chyme (v. note [1], chapitre x du Traité de la conservation de santé) à qui on donnait alors le nom de chyle et qu’on croyait formé dès la sortie de l’estomac. La partie lipidique (graisseuse) du chyme est absorbée pour former le chyle, liquide d’aspect laiteux, essentiellement composé de graisses émulsionnées (chylomicrons), qui est recueilli dans une multitude de canaux chylifères qui courent à la surface de l’intestin et dans les petit et grand mésentères (v. note [4], lettre 69). Après un repas gras, le chyle prend un aspect crémeux, ce qui a mené les anatomistes à donner aux chylifères qui le conduisent le nom de lactifères ou vaisseaux lactés (on aurait plutôt dû dire lactescents, car ils sont anatomiquement distincts des canaux de la glande mammaire qui véhiculent le lait maternel proprement dit).

Au temps de Patin, le dogme était que le chyle gagne directement le foie, en passant par les veines, pour participer à la formation du sang (sanguification, v. note [1], lettre 404). La réalité, laborieusement établie par Gaspare Aselli (v. note [10], lettre latine 15), Jean Pecquet (v. note [15], lettre 280), Johann Vesling (v. note [19], lettre 192), Olaüs Rudbeck (v. note [4], lettre 337) puis Thomas Bartholin, parmi d’autres, est bien différente : les chylifères et les vaisseaux lymphatiques émanant de la partie inférieure du corps se rejoignent dans une citerne (qui porte aujourd’hui le nom de Pecquet) située entre les deux reins. Il en naît un collecteur principal, le canal thoracique, qui monte le long de la colonne vertébrale pour gagner la veine subclavière (située sous la clavicule) gauche, après avoir reçu la lymphe de la partie supérieure gauche du corps ; la lymphe émanant de sa partie supérieure droite se draine directement dans la veine subclavière droite par l’intermédiaire du canal lymphatique droit. Le chyle (dans le sens moderne) et la lymphe se déversent dans le sang en amont du cœur pour se répandre dans les poumons, puis par tout le reste du corps et participer à l’économie générale de l’organisme. De fait, le foie en est le centre métabolique principal, mais pour l’assimilation du chyle, il intervient en seconde et non première ligne comme on l’avait pensé avant les découvertes du xviie s. Le foie ne transforme pas le chyle en sang.

Pecquet avait fait son observation fondamentale en 1647 : en disséquant un chien vivant, il rencontra près de la veine cave un suc lactescent qu’il prit d’abord pour du pus ; mais comme toutes les autres parties étaient saines et que cette humeur ne se rencontrait qu’aux côtés de la veine cave, il présuma que ce pourrait bien être du chyle. En examinant les choses de plus près, il trouva dans les vaisseaux des ouvertures par lesquelles suintait cette humeur, mais il ne put encore reconnaître d’où elle provenait. Une autre fois, ayant ouvert un chien environ une heure après lui avoir donné à manger, il découvrit enfin le tronc commun des vaisseaux lactés et lymphatiques qui semblait monter sur le flanc gauche de la colonne vertébrale le long de l’œsophage jusqu’à la troisième vertèbre cervicale et qui se terminait dans la veine subclavière gauche.

Sprengel (tome 4, pages 207 et suivantes) :

« Ayant appliqué la ligature sur ce canal, il le vit se tuméfier au-dessous et se vider au-dessus. Par la suite, il étudia plus soigneusement la marche des vaisseaux lymphatiques et trouva qu’aucun ne se porte au foie, mais que tous se rendent dans un réservoir commun situé le long des vertèbres lombaires entre les capsules surrénales et que, de là, le chyle se porte dans le canal thoracique et dans la veine subclavière. {a} Cette découverte extrêmement importante de la route suivie par le chyle pour arriver au torrent de la circulation détruisit l’ancienne doctrine de la préparation du fluide sanguin par le foie et suscita dans tous les systèmes de médecine une révolution que la grande découverte d’Harvey n’avait point encore pu opérer. Certainement la découverte de Pecquet ne brille pas moins dans l’histoire de notre art que la vérité démontrée pour la première fois par Harvey. {b} Nul doute non plus que cette dernière n’aurait point eu une influence aussi puissante si elle n’eût pas été accompagnée de l’autre ; mais la découverte de Pecquet trouva, comme on doit bien s’y attendre, autant de contradicteurs que celle d’Harvey et ne fut pas moins vivement combattue, jusqu’à ce qu’enfin tous les préjugés se dissipèrent. »


  1. Ce circuit ne concerne que la partie graisseuse (lipidique) du chyle. Ses autres composantes (glucides ou sucres et protides ou acides aminés) gagnent directement le foie par le réseau veineux porte (v. notule {b}, note [18] de Thomas Diafoirus et sa thèse). Il existe donc deux sortes de chyles : l’un est lymphatique et l’autre, sanguin. Avant les découvertes du xviie s., on les confondait en une seule substance véhiculée par le sang porte ; mais ces belles découvertes ont d’abord fait croire à tort que tout le chyle était lymphatique (lacté). En médecine, comme bien ailleurs, les progrès se font principalement en passant d’une erreur profonde à une erreur moindre.

  2. Publiée en 1628, v. note [12], lettre 177. William Harvey a plus tard fait partie des opposants à la circulation du chyle.

En avril 1652, Olaüs Rudbeck (v. note [4], lettre 337) démontrait les vaisseaux lymphatiques en présence de la reine Christine de Suède et prouvait définitivement leur réunion dans le canal thoracique. Il fallut attendre 1656 (Adenographia de Thomas Wharton) et traverser bien des querelles entre anatomistes quant à la priorité de leurs découvertes pour parvenir à un accord général sur la communauté des circulations de la lymphe et du chyle, et ôter ainsi au foie sa couronne d’organe premier de leur recueil et de la sanguification : puisque le chyle (ou plus exactement, la partie graisseuse du chyle) parvenait d’abord à la veine cave supérieure et au cœur, et que la circulation du sang le propageait dans tout le corps avant de l’amener au foie, il devenait difficile, sinon impossible de croire que cet organe fût le centre où les aliments digérés (le chyle) se transforment en sang. Dans toute cette émulation scientifique, Jean ii Riolan se posa en défenseur obstiné et complètement dépassé des idées antiques. En 1653, cela exaspéra tant Thomas Bartholin qu’il publia une mordante « épitaphe du foie » (v. note [19], lettre 322), organe déchu des deux fonctions essentielles qui l’avaient établi en gouverneur de l’économie corporelle : la fabrication et la distribution du sang à toutes les parties du corps.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 22 mars 1648. Note 26

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(Consulté le 19.09.2019)

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