L. 337.  >
À Charles Spon,
le 30 janvier 1654

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, grande de huit pages, datée du jour des Rois, 6e de janvier 1654, je vous dirai que l’on ne parle ici que de l’accord des Anglais et des Hollandais, de quo nondum constat[1][2] et du procès du prince de Condé, [3] pour lequel on dit que le roi [4] même ira au Parlement bientôt. Enfin, de plusieurs conseillers exilés, il y en a trois à qui on a permis de revenir, savoir MM. Martineau, [5] Pontcarré [6] et Genoux. [2][7] On a mis pareillement en liberté M. de Croissy-Fouquet, [8] qui est un conseiller de la Cour, à la charge qu’il vendra son office de conseiller et qu’il s’en ira à Venise. Celui-là était dans une particulière intrigue du prince de Condé, encore jeune, fort riche et de beaucoup d’esprit. [3]

On tient fait l’accord des Hollandais avec les Anglais et que le prince de Condé demande du secours à Cromwell, [9] qui est aujourd’hui le grand maître de la République d’Angleterre ; mais l’événement en est incertain, d’autant qu’on ne peut encore savoir de quel côté les Anglais jetteront leur fureur. Il y a ici un homme qui traite secrètement avec les ministres d’État pour le comte d’Harcourt, [10] lequel se voyant frustré de Philippsbourg, [11] tâche peut-être de refaire sa paix avec Brisach. [12]

On dit qu’un médecin suédois nommé Olaüs Rudbeckus [13] a fait imprimer de delà un nouveau traité anatomique de seroso hepatis novo ductu et vasis serosis glandularum[4][14][15] mais ce livre n’est point encore vu de deçà ; ce que j’en sais, je le tiens d’une lettre, laquelle vient d’Allemagne. Je vous envoie des vers que quelque badin de jésuite déguisé a faits contre Jansenius [16] en faveur de la bulle [17] du pape. Vous diriez que ces gens triomphent de la vertu de ce pauvre et saint évêque qui valait cent fois mieux que toute cette Société stygienne. [5][18] Il y en a encore deux pères de deçà, nommés les P. Deschamps [19] et Cellot, [20] qui font imprimer chacun un volume in‑fo sur le même sujet ; [6] sans parler d’un autre père de Bordeaux qui en fait encore un autre volume.

Le 13e de novembre de l’an passé, je délivrai à M. Huguetan un petit paquet pour vous. Je ne sais si l’avez reçu, mais je vous prie, quand il sera venu en vos mains, de prendre garde et de me mander combien vous aurez là-dedans trouvé d’exemplaires du livre de M. Riolan [21] in‑8o contre Bartholin ; [7][22] d’autant que j’ai peur de m’être mécompté sur mon papier, vu que je me souviens de vous en avoir envoyé quelques exemplaires par M. Gonsebac [23] qui eut cette bonté de s’en charger très volontiers à cause de vous ; à propos de quoi je vous supplie très humblement de lui en faire mes très humbles recommandations, comme aussi à M. Paquet. [24]

Le roi a été au Parlement le 19e de janvier pour le procès du prince de Condé. [8][25] On le continuera et achèvera, mais cela ne va que lentement, un conseiller m’a dit qu’il faut encore plus de deux mois pour en voir la fin. On craint ici que si Cromwell est si absolu maître dans l’Angleterre après la paix faite avec les Hollandais (laquelle n’est pas encore ratifiée ni exécutée et est encore sujette à être rompue), n’ayant plus besoin de tant de troupes alentour de soi, que, pour décharger son pays, il n’en donne quelque partie considérable aux Espagnols et au prince de Condé pour tourmenter la France, et pour la faire attaquer par divers endroits. On dit qu’il y a bien de la peste en Languedoc [26] et devers Bordeaux, [27] et que le comte d’Aubijoux, [28] gouverneur de la citadelle de Montpellier, est ici fort en peine pour s’être battu en duel ; [9][29] il est blessé, mais il n’est pas pris.

Ce 21e de janvier. Je viens de recevoir par le libraire Lamy [30] votre belle boîte de brignoles, [31] pour laquelle je vous remercie de tout mon cœur, et Mlle Spon pareillement, à la charge que je m’en acquitterai quand je pourrai. Je tâcherai de faire que vous ayez en moi gratum nec immemorem debitorem ; [10] au moins je m’en souviendrai, si je ne fais mieux.

Les nouvelles d’Angleterre d’hier, qui sont les plus fraîches, portaient que la paix était faite entre les Anglais et les Hollandais ; aujourd’hui plusieurs disent qu’il n’y a rien d’assuré et qu’il y a quelques lettres qui portent que cette paix qui avait été faite est déjà rompue, de sorte qu’il n’y a rien de certain sur ce fait. [11] Un des fils de M. Cramoisy, [32] libraire fameux et des plus honnêtes hommes de Paris, a aujourd’hui répondu d’un acte en Sorbonne, [33] où je me suis rendu pour une petite demi-heure. J’y ai rencontré quantité d’honnêtes gens de ma connaissance, lesquels tous déplorent fort le malheur du siècle et disent que nous aurons encore bien du mal si Dieu n’y met la main. Beaucoup de particularités, et très bonnes, ont été là dites que je n’ose vous écrire : nequeunt enim ista, nec debent literis consignari ; [12] ce sera pour quelque jour, si Dieu veut que nous puissions jamais nous rencontrer. [34]

Ce 22e de janvier. J’ai aujourd’hui dîné avec M. Gassendi [35] chez M. de Montmor, [36] maître des requêtes, qui m’en envoya hier prier par son maître d’hôtel. [13] Il m’a fait voir ses livres, qui sont beaux et en grand nombre. [37] Il m’a fait promettre que je l’irai voir une fois la semaine, mais je n’ai pas promis que ce serait à dîner : on perd trop de temps en telles cérémonies, je dîne céans à mon aise en un bon quart d’heure. Il dit qu’il veut venir voir mes livres. [38][39] Je pense qu’il prétend aussi que je serai son médecin, mais je ne sais si nous nous accorderons bien car il aime la chimie. [40] Il n’est pas encore détrompé tout à fait de l’antimoine [41] qui est ici fort déchu et décrié. Sa femme même, [42] qui est d’un esprit curieux, versatur in ea hæresi ; [14] elle est aussi pour la poudre des jésuites, [15][43][44] de laquelle je n’ai vu dans Paris aucun bon effet. Il avait autrefois pour médecin M. Moreau, [45] qu’il m’a dit n’avoir quitté que pour être trop vieux, sourd et presque aveugle. [46] Depuis, il avait pris un pauvre cancre, race de juif[47] nommé D’Aquin, [48] qui est un grand charlatan et qui avait autrefois suivi la reine mère. [16][49] Il l’a pareillement quitté avec grande raison : c’est un médecin de la cour qui est véritablement court de science, mais riche de fourberies chimiques et pharmaceutiques ; les apothicaires l’extollaient autrefois comme un petit saint ou un dieu sur une pelle, tanquam Deum patellarium[17] mais tout cela est passé comme un vent, [18] les fourberies des chimistes et les impostures des médecins ne durent qu’un certain temps ; sola virtus manet in æternum[19] Ce sont des médecins de la secte de Guénault, [50] des Fougerais, [51] Vautier [52] et autres tels sophistes, [20] lesquels disent qu’il ne faut point tant étudier pour être médecin ; que puisque le peuple veut être trompé, qu’il le faut tromper, lui couper la bourse, et puis après que le diable l’emporte s’il veut, etc. Nos hac a scabie tenemus ungues[21][53] Avant que de nous mettre à table chez M. de Montmor, nous nous sommes entretenus une grosse demi-heure, M. Gassendi et moi, de ses ouvrages. Il est bien fâché que son imprimeur [54] va si lentement sur la vie de Tycho Brahe [55] et de Copernicus, [22][56] lesquelles sont pourtant achevées, mais non pas les opuscules qu’il veut ajouter à la fin. Nous avons même parlé de vous. Je lui ai recommandé M. Huguetan le libraire (j’en suis bien avoué) [23] et lui ai protesté que, s’il veut lui donner quelque copie, dès demain il commencera à imprimer ; ce qu’il n’a pas refusé, mais plutôt m’a promis de s’en souvenir, et crois qu’il le fera.

Ce 23e de janvier. Il y a ici force malcontents touchant les rentes [57] de l’Hôtel de Ville, à cause d’un demi-quartier d’icelles que l’on veut supprimer. [24] Le roi même l’a dit, à cause des affaires qu’il a sur les bras. Le Parlement s’en est assemblé aujourd’hui, qui n’a rien pu en arrêter et qui a remis la délibération à mardi prochain, pendant lequel temps M. le premier président [58] a promis qu’il tâchera d’amender l’affaire. La somme est fort notable et quantité de pauvres gens y ont intérêt, qui n’ont autre bien que celui-là ; il y a même plusieurs riches familles dont les rentes font le plus beau bien.

Que dit M. Rigaud [59] de notre manuscrit de M. Hofmann ? [25][60] Je suis content de n’en jamais parler ni ne vous en plus rompre la tête, pourvu qu’il n’ait rien de notre copie et qu’il vous remette le tout entre vos mains. Nous chercherons par après quelque autre expédient pour le faire imprimer par quelque autre, mais il faut surtout avoir toute la copie vers vous et qu’il n’en ait < plu  > rien du tout.

L’on imprime ici deux livres qui viennent du cabinet de feu M. Dupuy, [61] garde de la Bibliothèque du roi. [62] L’un est touchant les templiers et leur condamnation, l’histoire du schisme, les papes tenant le siège en Avignon, [63] avec l’histoire de quelques procès criminels faits à des princes du sang et autres grands seigneurs. L’autre contient plusieurs mémoires pour le concile de Trente. [64] Tous deux seront in‑4o[26] On dit que ce second fera du bruit et qu’il réveillera le richérisme [65][66] en Sorbonne, [27] et la question de la puissance du roi sur le fait de l’Église, et de celle du pape en France, et que le Parlement et la Sorbonne y seront engagés.

Ce 25e de janvier. Dum sederem quietus in Musæo, paulo ante prandium[28] voilà deux honnêtes hommes qui m’apportent un paquet de votre part. Ce sont la thèse et le livret de Zurich [67][68] pour les jansénistes, [69] desquels je vous remercie de tout mon cœur, comme aussi de tant d’obligations que je vous ai. Ils se sont chargés de me l’apporter à cause qu’ils me connaissaient, l’ayant reçu d’un Allemand qui était en peine de me le faire rendre, qui est peut-être celui à qui vous l’avez délivré. Dieu soit loué qu’il m’ait été rendu en main propre. Ces deux hommes sont deux frères, dont l’un est maître d’hôtel de M. le duc de Beaufort ; [70] lequel je traitai ici il y a trois ans d’une fâcheuse double-tierce [71] cum periculo hydropis[29][72] Le pauvre homme, qui en pensa mourir, a été ravi de me venir visiter et de voir mon étude, et m’a témoigné grand ressentiment de joie de sa convalescence. Je ne l’avais point vu depuis ce temps-là, pour avoir été obligé de suivre son maître.

Il y a ici grande affliction dans quelques familles pour plusieurs pauvres gens qui furent noyés à Charenton [73] en revenant du prêche, [74] il y a quelques jours. [30] Il y avait un jeune libraire nommé Périer, [75] que je regrette fort et qui était un gentil garçon ; [31] il y en avait aussi de plus grandes qualités et l’on dit que tout cela n’est arrivé que parce que le bateau était trop chargé. La vie de l’homme est merveilleusement sujette à d’horribles rencontres. Le bonhomme Cardan [76] a eu raison de dire que In humanis omnia sunt incerta[32] Il n’est pas raisonnable de tomber ainsi dans l’eau sans encourir le danger d’être noyé, nec miror ; [33] mais une chose me scandalise, pourquoi les méchants font si aisément fortune. Sane videtur mihi contra Deos testimonium perhibere Mamurra, quod tam diu tam lætus vivat in tanta fortuna[34][77] Notre pauvre ville de Beauvais [78] souffre merveilleusement pour quatre régiments qui y sont et qui y prennent leurs quartiers d’hiver, tandis que la tyrannie est à l’ombre et les tyrans bien à leur aise.

Ce jourd’hui 26e de janvier, j’ai dîné avec quatre cousins germains, dont l’un est M. de Ferrières, [79] fils propre et unique de feu M. André Du Laurens [80] qui a fait l’Anatomie, lequel mourut l’an 1609. [35] Celui-ci est gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, un gros garçon si accoutumé à faire bonne chère qu’il en crève presque. Je l’ai depuis peu traité d’une grande maladie qui l’a un peu désempli et décharné, il avait besoin de cette évacuation. Il a voulu payer sa bienvenue, ou plutôt son retour en convalescence, et nous a fait grande chère. Un des convives, qui est capitaine, a parlé d’une fièvre qui l’arrêta à Lyon et a nommé pour médecin, M. de Rhodes. [81] Cela a été cause que nous avons parlé de vous et de M. Gras, [82] que ce capitaine connaît fort bien.

Je viens de recevoir de Hollande un livre in‑fo intitulé Pauli Zacchiæ Quæstiones medico-legales[36][83] il me revient à 17 livres en blanc, et cetera.

M. de La Terrerie, [84] qui mourut ici l’an passé et qui était médecin de Mme la duchesse d’Orléans, [85] avait une assez belle bibliothèque [86] que les libraires voulaient acheter. [37] Enfin, un maître des requêtes nommé M. de Montmor, duquel je vous ai parlé ci-dessus, l’a achetée. Outre les livres qui étaient ici, il y en avait encore bon nombre à Blois [87] qu’ils ont fait venir. Il y avait là-dedans de fort bons livres, tout ce que j’en ai vu est bien choisi ; je pense que M. de Montmor a envie de m’en donner quelques-uns.

On dit que la paix d’Angleterre a été faite avec les Hollandais et tôt après, qu’elle a été rompue ; néanmoins, que les députés sont retournés à Londres et qu’elle y sera conclue, tel étant le désir et le plaisir de M. Olivier Cromwell qui a tout le crédit en ses mains ; à quoi il exhorte fort puissamment les ambassadeurs hollandais afin qu’ayant conclu cette affaire qu’il a fort à cœur, il puisse entreprendre autre chose qu’il a dans l’esprit. On dit d’ailleurs que notre ambassadeur qui est en Hollande, [88] leur offre de grands avantages de notre part s’ils veulent ne point faire cette paix et se lier avec nous, tant contre les Anglais que les Espagnols mêmes, qui sont leurs grands amis. [38]

On travaille au grand Châtelet [89] à plusieurs grands procès criminels contre des voleurs, massacreurs et assassins de grands chemins, et autres ; et entre autres, le lieutenant criminel [89] travaille fort à découvrir ceux qui ont tué le 3e jour d’octobre dernier un nommé M. Le Noble, [91] conseiller d’Église en la Grand’Chambre du parlement de Rouen, [92] à qui on coupa la gorge, comme il s’en retournait à Rouen, sur le grand chemin entre Pontoise [93] et Magny. [39][94] Plusieurs en ont été mis en prison, et entre autres deux sœurs, demoiselles de bonne famille, contre lesquelles il y avait quelques présomptions et conjectures criminelles ; mais enfin, elles en sortiront à leur honneur, la vérité ayant été découverte d’ailleurs. [40]

On parle ici de nouveaux impôts sur le sel et sur le vin, [95][96][97] sur les chapeaux, et les passements d’or et d’argent dont les femmes font de grands trophées en leurs braveries[41][98] Si Messieurs du Parlement veulent passer ces nouveaux impôts, on leur promet de ne pas supprimer ce demi-quartier des rentes dont il est question. O mores ! o tempora ! [42] tout deviendra insupportablement si cher à Paris qu’il n’y aura plus de moyen d’y demeurer, j’ai pitié de tant de pauvres et de bonnes gens qui souffrent ici cruellement parmi tous ces désordres.

Un honnête homme m’a dit ce matin qu’il faut tenir pour faite la paix des Anglais avec les Hollandais, d’autant qu’infailliblement elle se fera si elle n’est faite. Pour le comte d’Harcourt, il a perdu Philippsbourg et n’est pas trop bien dans Brisach, d’autant que Charleroy y est bien fort pour le roi. [43] Ce comte ne demande qu’à revenir à Paris et renoncer à tous les avantages prétendus de prince de l’Empire que nos ennemis lui faisaient espérer ; mais il n’en sera point quitte pour cela, d’autant qu’il ne trouve point d’assurance pour sa personne à son retour après un acte de défection si lâche et si infâme ; et néanmoins, il demande de l’argent de retour pour se remettre en son devoir.

Entre plusieurs matières et fondements d’impôts que l’on cherche, on parle de 2 sols pour livre, [99] et de mettre tant sur chaque baptême et chaque mariage : ne voilà pas de belles inventions pour autoriser le bordel ? Pauvre France, que tu es malheureuse !

Le prince de Conti [100] était venu jusqu’à Auxerre, [101] pensant venir à Paris et y être considéré comme un homme qui pourrait épouser une des nièces éminentissimes, [44][102][103][104] mais il en est arrivé autrement : mutata velificatione et reflante vento[45] on lui a fait commandement de se retirer à Lyon. [46] Le duc d’Orléans [105] ne veut point venir à la cour, quod facile credo ; [47] et même, je crois que s’il y voulait venir, qu’on l’en empêcherait. Sed tandem manum de tabula[48] je me recommande à vos bonnes grâces et à Mlle Spon, et suis autant que vous savez et que vous le croyez bien, votre très humble et obéissant serviteur.

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 30e de janvier 1654.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 30 janvier 1654

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(Consulté le 22.10.2019)