L. latine 29.  >
À Johann Georg Volckamer,
le 16 janvier 1654

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[Ms BIU Santé 2007, fo 29 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu avec une immense joie votre dernière, datée du 21e de novembre de l’an passé. Vous m’y assurez de votre bonne santé, et je m’en réjouis. Vous faites imprimer les Disputationes de M. Hofmann, notre ancien ami ; pourvu que leur édition s’achève bientôt et qu’elles nous parviennent entre les mains. [1][2] Quand vous voudrez, vous me ferez payer ce que je vous dois pour mes livres, et notre ami M. Picques vous remettra la somme que vous m’en aurez demandée ; [3] ou même, à la place, je vous enverrai de Paris tout ce que vous souhaiterez, soit en livres, soit en autres marchandises. Je n’ai jusqu’ici rien pu obtenir de nos imprimeurs pour diligenter l’édition de quelques manuscrits < de Caspar Hofmann > que je possède ici ; j’entends les χρηστομαθ. φυσιολογ. et παθολογ. les Commentaires sur la Methodus Galeni et sur ses livres de Sanitate tuenda ;  et trois autres traités que j’ai abandonnés à un libraire de Lyon, il y a trois ans, dont je n’ai rien pu tirer, même si, en réponse à mes fréquentes lettres de sollicitation, il m’a promis qu’il allait enfin s’exécuter. [2][4][5][6] C’est le fait de Bellone, [3][7] de la cherté des denrées, de la rareté des ouvriers dont, depuis deux ans, une grande partie a été emportée par la guerre ou par les épidémies qui sévissent, et a sombré dans une mort cruelle. Ces trois traités sont de Humoribus, de Partibus similaribus, de Calido innato et spiritibus[4] Dans ses plus récentes lettres, ce même imprimeur lyonnais m’a promis de hâter l’édition de tous ceux-là ; s’il s’exécute, je vous en aviserai par la première lettre que je vous enverrai. Pour le Théophraste (qui, après avoir été longtemps retenu à Bâle, est enfin arrivé ici et m’a été remis), je ne m’offusquerai certainement jamais si on l’imprime en votre pays d’Allemagne à partir d’un autre exemplaire, puisque vous m’écrivez qu’on l’a retrouvé parmi les livres d’Hofmann ; [5][8][9] bien au contraire, je suis disposé, si vous le jugez utile, à vous transmettre tout ce que j’ai ici de cet auteur, pour favoriser la publication de ce nouvel ouvrage.

Henricus Valesius, natif de Paris, vit et se porte bien. De fait, il n’est pas médecin, mais distingué philologue, intelligent et savant ; âgé d’environ 45 ans, il se consacre maintenant tout entier à traduire certains écrits des Pères grecs, en étant appointé par nos évêques et par le Clergé de France. [6][10] Notre Gassendi, natif de Digne, vit à Paris, tout occupé à faire imprimer la Vita Tychonis Brahe, noble Danois et très illustre restaurateur de l’astronomie ; on associera à cette vie quelques autres opuscules. [7][11][12] Quand il en aura fini avec cela, il attaquera une nouvelle édition de sa Philosophia Epicurea, augmentée du double, qui contiendra quatre très gros tomes in‑fo ; Dieu aidant, il en ajoutera un cinquième, qui sera tout entier constitué de lettres, tant philologiques que philosophiques, astronomiques et théologiques, sur des controverses variées que lui ont soumises divers amis qu’il a dans le monde entier. [8][13][14][15] Après quoi, il doit encore nous donner d’autres choses, si Dieu lui permet de vivre plus longtemps. Il n’est en réalité pas parisien, mais provençal, chanoine de Digne ; prêtre et non pas médecin, parfaitement versé et accompli en tout genre de savoir, bien que de fort petite taille. Il est absolument sobre et totalement abstinent : jamais en effet il n’a avalé une goutte de vin, dont il a une horreur innée. [16] Notre Riolan a récemment répondu à quatre livres de Thomas Bartholin : son Anatomia reformata, ses traités de Lacteis thoracicis et de Vasis lymphaticis, et ses Dubia anatomica de lacteis thoracicis, qu’il m’a dédiés. Ces trois derniers écrits de Bartholin se lisent à la fin du livre, afin qu’apparaisse à tous la réalité de ce qu’il remet en débat. [9][17][18][19][20][21] Depuis un mois, notre Riolan s’est un peu moins bien porté, en raison de la méchanceté du froid scélérat qui sévit ici ; mais maintenant il va mieux, et demeure tapi chez lui au coin d’un poêle, à la mode d’Allemagne, prenant soin de ses poumons et entièrement occupé à réfuter l’antimoine, toxique très pernicieux, par un livre qui paraîtra après Pâques. [10][22][23] Si vous possédez quelque écrit contre ce poison métallique, indiquez-le-moi, je vous prie, ou du moins l’auteur du livre ; il s’appuiera en effet sur de nombreuses autorités contre ces sorciers et imposteurs chimistes ; [24][25] après quoi, il présentera ses arguments.

[Ms BIU Santé 2007, fo 29 vo | LAT | IMG]

Notre Faculté est réellement riche de plusieurs hommes très savants ; [26] mais quel dommage ! quelques-uns ternissent sa splendeur, et voilà sa réputation de grande dignité corrompue par des vauriens agités, seulement avides de profit, pratiquant une triple collusion avec les apothicaires, les empiriques et le malencontreux troupeau des chimistes, dans la seule intention ut faciant rem, si non rem, quocumque modo rem ; [11][27][28][29] à tel point que, par la misérable cupidité de ce petit nombre, notre Compagnie s’avilit aux yeux de bien des gens, elle qui jouissait de la meilleure réputation par toute la ville, et même par toute l’Europe. Ce sont quelques ignorants sans talent affirmant, sans honte ni pudeur, que la pierre de bézoard possède de merveilleux pouvoirs pour chasser la variole et la rougeole, [30][31][32] afin de favoriser les pharmaciens, espèce d’hommes fourbe et trop attachée à gagner de l’argent. D’autres louent fort la nouveauté et la pluralité des remèdes, pour mieux s’attirer la reconnaissance des malades. [33] D’autres encore proclament que les malades doivent être trompés parce que le peuple veut être trompé ; tenez ces fraudes à l’écart du sanctuaire de notre art car elles n’exhalent rien qui ressemble au christianisme. D’autres enfin, mais en moindre nombre, totalement égarés dans les astres, [34] portent aux nues stibii plusquam stygii facultates[12] pour paraître mieux s’y connaître que les autres. C’est clairement la philargyrie qui a engendré tant d’hérésies singulières en notre art, qui sont absolument indignes d’un homme intelligent et honnête, et à plus forte raison d’un philosophe chrétien. Auri sacra fames[13][35] maladie presque incurable qu’ont célébrée de très vertueux Anciens ; nous la devons à l’injustice des hommes et à l’impunité de ce siècle auquel le Seigneur nous a réservés de vivre, soutenue par l’indulgence vraiment excessive de la dive Thémis. [36] Et on trouve ainsi digne d’éloge que, dans le champ le plus cultivé et jadis le plus fécond des grands hommes d’antan,

Infelix lolium et steriles dominantur avenæ :
Pro molli viola et purpureo narcisso,
carduos, et spinis surgit paliurus acutis
[14][37]

Tout ne va pourtant pas si mal pour nous car, même en dépit de cette malice publique par laquelle les vices existeront tant qu’il y aura des hommes, il nous reste plus de quatre-vingts excellents docteurs, très distingués et très savants, élevés au-dessus de la fourberie du siècle, qui protègent et conservent glorieusement la renommée que notre École s’est acquise en 200 ans. Par ceux-là, par les fils de leurs fils, et ceux qui naîtront d’eux, j’espère que jamais ne s’éteindra la gloire presque inébranlable de notre très resplendissante Compagnie.

Si votre fils aîné devait se former en médecine et s’il était capable de suivre nos enseignements, je l’accueillerais volontiers chez moi pour l’instruire ; Dieu fasse que cela nous arrive un jour. [15][38] Quand votre enfant en sera arrivé là, j’aurai atteint un âge convenable et adéquat pour ce faire. J’ai déjà 52 ans et ne sais absolument pas ce qui suivra ; mon sort est dans la main du Seigneur, toutes nos affaires sont en son pouvoir ; mais si je suis encore vivant demain, ce sera pour moi une immense aubaine.

J’ai enfin entrevu le livre de Marchetti contre Riolan. Envoyez-le s’il vous plaît, afin que je l’aie en mains et le lise enfin entièrement. On dit qu’il regorge de solécismes. [16][39]

Je vous remercie beaucoup pour mon fils Robert. [40] Il n’est pas à Paris en ce moment, je l’ai abandonné à un noble trésorier qui s’en retournait à Bourges, que j’ai récemment soigné en une affection dangereuse : fièvre continue, inflammation du poumon et hémoptysie. [41][42][43] Cela fait vingt jours qu’il est parti ; mais il nous est si cher que son absence nous pèse autant que s’il nous avait quittés depuis trois ans. J’espère cependant qu’il nous sera revenu dans dix jours. Souvenez-vous du vieux Tobit qui appelait son fils lumen oculorum suorum[17][44][45] Il en va ici à peine autrement pour nous, principalement pour sa mère qui l’aime plus qu’éperdument. [46] Il est âgé de 24 ans et cinq mois. J’en ai un second, avocat au Parlement, qui a très heureusement étudié jusqu’ici la philosophie, le grec, l’histoire et la géographie ; mais la fourberie du Palais lui déplaît énormément, tant il est honnête et de caractère avenant. [18][47] Dieu y pourvoira, comme j’espère. Je salue de tout cœur M. Nicolaï nouveau professeur d’Altdorf, et le félicite d’avoir été admis à une si éminente charge, certes difficile et pénible, mais chargée d’honneur. [19][48][49] Il est noble de paraître en public, mais cela n’est pas permis à n’importe qui : non omnibus datum est habere nasum[20][50] Dès que possible, j’enverrai à Lyon chez notre ami, le très distingué Spon, [51] quatre exemplaires du nouveau livre de M. Riolan : deux pour vous et deux autres pour MM. Conring et Nicolaï. [52] J’y joindrai aussi d’autres choses, comme le petit livre de Pulvere febrifugo Loyolitarum, etc. [21][53][54] Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et continuez de m’aimer comme vous avez fait jusqu’ici, moi qui, aussi longtemps que je vivrai, serai vôtre de tout cœur,

Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris.

De Paris, le 16e de janvier 1654.

Je vous joins une liste de nombreux livres que je désire ardemment ; [22] s’il s’en trouve à vendre chez vous, je vous prie instamment de me les acheter, s’il vous plaît. Celui qui fait négoce avec M. Picques vous en remboursera le prix. Ménagez ma manie de savoir, et voyez d’un bon œil ou excusez cette mienne bibliomanie. [55]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Georg Volckamer, le 16 janvier 1654

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(Consulté le 15.10.2019)